Culture

Liban, la manœuvre réussie de la Syrie
Par le colonel Jean-Louis DUFOUR

Par L'Economiste | Edition N°:2776 Le 14/05/2008 | Partager

Notre consultant militaire est officier de carrière dans l’Armée française, ex-attaché militaire au Liban, chef de corps du 1er Régiment d’infanterie de marine. Il a aussi poursuivi des activités de recherche: études de crises internationales, rédacteur en chef de la revue Défense… et auteur de livres de référence sur le sujet, dont «La guerre au XXe siècle» (Hachette 2003), «Les crises internationales, de Pékin à Bagdad», (Editions Complexe, 2004)Les graves évènements libanais viennent de changer radicalement la situation au Proche-Orient. L’action du Hezbollah ressemble fort à une tentative de coup d’Etat. Ce parti de gouvernement, doté d’une milice armée, a rejeté deux décisions du Premier ministre, l’une et l’autre parfaitement légitimes. La première visait à muter un général, accusé de favoriser des intérêts confessionnels; la seconde entendait contrôler un système de transmission non conforme à la légalité. Pour s’y opposer, le Hezbollah a pris d’assaut le siège, les permanences, les médias du Courant du Futur, le parti de Saad Hariri, et s’est imposé par la force à Beyrouth avant de le faire en province.Pour avoir utilisé ses armes contre des Libanais, le Hezbollah a manqué à sa parole et doit être condamné. Cela pourtant ne règle rien. Pendant la guerre civile (1975-1990), les Libanais se sont souvent absous de leurs énormes fautes en reportant la responsabilité des malheurs qui les frappaient sur certains Etats. La Syrie, Israël, l’Irak, la Libye, l’Iran, mais aussi les Etats-Unis et l’URSS, réglaient leurs comptes au Liban, devenu un champ de bataille par procuration. En mai 2008, ce «complot» reparaît. Rarement, le comportement des acteurs a paru autant téléguidé de l’étranger. Mais ces forces qui sévissent au Liban n’entendent probablement pas précipiter le pays dans une énième catastrophe humaine. Le Proche-Orient est un chaudron en pleine activité. Il y a quinze jours, la Turquie révélait l’existence de pourparlers de paix entre la Syrie et Israël. Au même moment, on notait une impressionnante montée en puissance militaire du Hamas et du Hezbollah. Jeudi, le Premier ministre israélien Ehoud Olmert était soupçonné de corruption. Le même jour survenaient à Beyrouth des accrochages entre le Hezbollah chiite et les milices sunnites et druzes. Vendredi, le Hezbollah se rendait maître de Beyrouth, quartiers chrétiens exceptés; la Turquie déclarait suspendre sa médiation et les tractations entre Israël et la Syrie. Dimanche, le Hezbollah était relevé à Beyrouth par l’armée libanaise mais étendait son contrôle à de larges parties du pays; à Damas, un communiqué qualifiait les incidents du Liban d’«d’affaire intérieure libanaise». L’ensemble ressemble, pour l’essentiel, à un scénario bien monté et qui n’a pas dérapé, nonobstant quatre-vingt tués en cinq jours. Fouad Siniora, le Premier ministre libanais, en s’en prenant au Hezbollah, savait pertinemment que sa réaction serait violente. Son chef, Hassan Nasrallah, avait fixé depuis longtemps les lignes rouges à ne pas franchir. Le gouvernement ne pouvait guère espérer l’emporter; s’il a pourtant engagé l’affaire, c’est qu’il croyait savoir où il allait. Peut-être s’est-il trompé ou a-t-il été trompé…A Beyrouth, le Hezbollah a entrepris d’appliquer un plan conçu en novembre dernier avec les autorités syriennes. Ce plan n’a été exécuté qu’en partie car il prévoyait aussi l’investissement du Sérail (siège du gouvernement)(1), d’une vingtaine de ministères, des médias. Mais la «prise» de Beyrouth a suffi pour démontrer la force du Hezbollah. En réalité, la milice chiite n’a pas rencontré de difficulté. De rares partisans du Courant du Futur ont défendu mollement leurs positions. La gendarmerie s’est efforcée d’empêcher les pillages. L’armée, comme au temps de la guerre civile, est demeurée neutre, attendant le retrait des miliciens pour recueillir le fruit de leur action. Son chef, le général Michel Sleimane, désigné au poste de commandant de l’armée parce que Damas l’a voulu, sort vainqueur apparent de l’épreuve. Sans doute deviendra-t-il sous peu le chef de l’Etat que les Libanais attendent comme le messie depuis novembre. A qui profite le crime? A la Syrie, pressée de montrer que le Liban n’est pas viable sans elle et qui gouvernera le pays, via le Hezbollah et l’armée interposés. Qui en est l’organisateur? La Syrie, bien sûr! Elle a saisi l’occasion d’un Israël affaibli par des querelles internes pour reprendre la main; elle a autorisé les forces hostiles au Hezbollah à le provoquer, tout en leur assurant que l’affaire serait sans risque; elle a prescrit à Nasrallah de réagir sans faiblesse à la provocation mais sans aller trop loin et en remettant in fine sa «conquête» à l’armée libanaise. Il est deux autres hypothèses mais elles sont peu crédibles. Difficile d’imaginer, en effet, Fouad Siniora s’en prendre seul au Hezbollah; encore plus difficile pour le chef du gouvernement libanais de miser sur une attaque israélienne au Liban Sud contre la milice chiite parce qu’elle était occupée à Beyrouth; Israël ne partirait pas en guerre sur cette base.Pour l’ancien secrétaire d’Etat Henry Kissinger, Hafez Al-Assad, fin manœuvrier, était le «Bismarck du Moyen-Orient». D’ordinaire, pareilles aptitudes ne sont pas héréditaires. Bachar Al-Assad, son fils et successeur à la tête de la Syrie, vient de démontrer le contraire en se révélant capable de contrôler le Hezbollah pour mieux s’en servir. Les prochaines semaines devraient confirmer l’analyse. Une normalisation au Liban est vraisemblable sous l’égide du Hezbollah devenu la première force politique du pays et de loin, pour avoir fait la preuve de son organisation et de sa discipline! La paix entre la Syrie et Israël que son Premier ministre, dans une déclaration faite jeudi à l’hebdomadaire «Paris Match», estimait constituer le défi le plus important de l’heure pour son pays, est remise sine die. Le Liban va devoir vivre un certain temps sous un régime mi-religieux, mi-fasciste, dirigés par ces «déshérités» chiites que les élites du pays ont toujours méprisés. La Syrie enfin fait une rentrée tonitruante sur la scène proche-orientale. Il est permis de s’en inquiéter. -------------------------------------------------------------------------------- (1) Selon nos sources, la prise du Sérail, bâtiment complexe qui date du mandat français (1918-1945), a été soigneusement préparé dans un camp du Hezbollah, situé dans le nord de la Bekaa, avec emploi de maquettes très précises, reproduisant les caves, les souterrains, les zones blindées, sécurisées, protégées…(2) Les partis chiites, Amal ou Hezbollah, se présentent volontiers comme les partis des déshérités.


Le réseau de télécommunications du Hezbollah

Le Parti de Dieu a le culte du secret. L’inviolabilité de ses transmissions comme la qualité de ses interceptions constituent un aspect important de ses capacités opérationnelles. A cet égard, le Hezbollah dispose de trois moyens distincts, Internet, un réseau en fibres optiques, quasiment inviolable, et un réseau classique en fil de cuivre relativement aisé à pénétrer. Ce dernier, installé par une entreprise iranienne, quasiment parallèle au réseau officiel libanais, couvre Beyrouth, le Sud Liban et la plaine de la Bekaa, zones d’action préférentielles de l’organisation chiite. Pendant la guerre de l’été 2006 contre Israël, les services de renseignements militaires israéliens auraient monté une tentative d’assassinat contre le cheikh Hassan Nasrallah, sur la base d’interceptions de conversations téléphoniques libanaises, faisant bombarder un bunker où le chef du Hezbollah était censé se trouver. Ceci expliquerait, en partie au moins, la volonté de la milice pro-iranienne de se constituer un réseau téléphonique qui lui soit propre, de manière à mieux se prémunir contre d’éventuelles interceptions.

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