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    Politique Internationale

    La fermentation temporelle d'un fonctionnaire

    Feuilleton inédit de Réda ALLALI

    Par L'Economiste | Edition N°:656 Le 09/12/1999 | Partager



    Premier épisode
    Quelque chose ne va pas ce matin !


    Quand Kamal s'est levé ce matin, il a tout de suite senti que quelque chose n'allait pas. Mon café, je n'aurais pas mon café ce matin...
    Le premier jour du Ramadan s'annonçait difficile.
    Un matin sans café, ça n'a l'air de rien, mais ça déstabilise l'homme.
    Petite toilette rapide, Kamal ne se rase pas. C'est le premier jour du Ramadan, se dit-il, j'aurai la mine défaite quoique je fasse, donc nul besoin de faire des efforts. Remarquez, un autre raisonnement aurait été de se dire que, vu qu'il aura la mine défaite, il aurait été de bon goût de ne pas en rajouter en ne se rasant pas.
    Mais Kamal ne raisonne pas comme ça.
    En plus, depuis le jour où une de ses amies lui a dit qu'il était plus attirant avec une barbe de trois jours, Kamal est convaincu d'être irrésistible s'il n'est pas rasé (cette amie -elle s'appelait Ibtissam- lui a fait cet aveu alors qu'ils avaient tous les deux seize ans. Elle a sûrement oublié Kamal depuis...).
    Kamal descend chercher son journal favori en essayant d'oublier que, ce matin, il ne se rendra pas au café du coin...
    D'habitude, c'est-à-dire tous les jours de tous les autres mois, Kamal s'attable dans une salle située à l'intérieur du café et, armé de l'Opinion du jour, commande un café noir.
    Ensuite, il attaque la première page.
    Sans doute serait-il plus judicieux de dire &shyp;vue la qualité visuelle de ladite page ainsi que l'exceptionnelle densité de mauvaises nouvelles qui s'y côtoient- que c'est la première page qui attaque Kamal.
    Dans une profusion de caractères gras, soulignés ou en italique, on y découvre les faits marquants non pas de la veille, mais du jour d'avant...
    Et quels faits Vols, viols, meurtres sordides et autres affaires de moeurs diverses y sont décrites avec une touchante naïveté.
    Aujourd'hui, on y apprend par exemple que plusieurs étrangers, des Espagnols pour être précis, ont été interpellés en compagnie de prostituées dans une petite ville agricole du pays. Evidemment, le titre suggère qu'avant l'arrivée de ces gens aux moeurs décadentes, cette brave bourgade ignorait tout du plus vieux métier du monde... Quelle triste époque!
    D'ailleurs, tous les titres présents en première page aujourd'hui conduisent à la même réflexion: nous sommes les innocentes victimes de l'incompétence de nos dirigeants et de l'intrusion brutale de la culture occidentale dans notre pays.
    Kamal n'adhère que partiellement à cette vision des choses. En fait, il se dirige rapidement vers l'Opinion des Jeunes. Mais avant ça, il entreprend de migrer vers la terrasse du café. Autant l'atmosphère calme de la salle convenait à la première partie de sa lecture, autant la terrasse, qui donne sur la rue, s'avère être le cadre idéal pour la lecture des poèmes tourmentés des lecteurs de l'ODJ.
    Il commande un moitié/moitié.
    Le moitié / moitié (ou demi/demi) est constitué à parts égales (d'où son nom) de café et de lait. Kamal ne consent à y tremper les lèvres qu'après en avoir ôté toute la crème du dessus. C'est une opération très délicate, qui demande une concentration extrême et dans laquelle Kamal s'investit complètement pendant de longues secondes. En fait, c'est la première vraie épreuve de la journée. Ainsi, débarrassé de sa crème, le moitié/moitié peut durer plusieurs heures, à raison d'une gorgée tous les quarts d'heure.
    L'Opinion des Jeunes paraît les mardi et jeudi; c'est pourquoi ces jours de la semaine ont une saveur très particulière pour Kamal. On y trouve principalement des lettres envoyées par de jeunes lecteurs qui s'expriment sur des sujets aussi cruciaux que l'amour, la drogue, les relations avec les parents...
    Armé de son paquet de cigarettes et de son moitié/moitié, Kamal s'abandonne à la lecture de ces lettres. Il y a de nombreuses années, une lettre de Kamal a été publiée par le journal. Il y racontait comment Ibtissam lui avait expliqué que, finalement, rasé ou pas rasé, il n'était plus de son goût. Kamal en avait été bouleversé et avait aussitôt cherché conseil auprès de l'ODJ. Quand il vit sa lettre, publiée sous le titre pathétique «Que faire pour qu'elle revienne?», et signée «Kamal de Rabat», il en ressentit une immense fierté. Bien sûr, les réponses envoyées par les lecteurs ne lui avaient été d'aucun secours, et sa peine restait entière mais il avait été entendu et c'était l'essentiel. Depuis, il se sentait membre d'une confrérie et il s'obligeait à répondre au moins une fois par semaine à une âme en détresse.
    Mais aujourd'hui, c'est mercredi. Le premier jour du Ramadan. Pas d'Opinion des Jeunes, pas de café, pas de moitié/moitié et pas de cigarette. C'était très mal parti.


    Avertissement

    Toute ressemblance avec un ou des habitant(s) de la capitale administrative ne serait évidement due qu'au hasard. Le lecteur qui verrait dans les personnages parfaitement imaginaires de ce feuilleton, le portrait de la fonction publique ne serait, à n'en pas douter, qu'un lecteur mal informé et sans doute mal intentionné.

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