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Exceptionnel, le quotidien d’une prison
Le jour le plus long à Aïn Ali Moumen

Par L'Economiste | Edition N°:2141 Le 31/10/2005 | Partager

. Les cafards, bête noire des détenus. Les bagarres, celles des gardiens. Des psychotropes à 5 DH la pilule La première nuit à Aïn Ali Moumen prenait fin et, à l’intérieur de la cellule, il fait de plus en plus clair. Les premières lueurs de l’aube pointent leurs rayons directement sur la table basse sur laquelle sont déposés cendrier, briquet et cigarettes. Il est encore trop tôt pour se lever et c’est, donc, avec beaucoup d’efforts que l’on s’éjecte de ce qui nous sert de “lit”. L’envie d’un café nous donne du courage et l’on se traîne jusqu’au réchaud électrique (apparemment, ils sont interdits dans les cellules, mais tolérés). On met l’eau dans une casserole et l’on branche la prise de courant. Il ne lui faut pas plus de cinq minutes pour bouillir. Elle est versée dans un verre contenant deux bonnes cuillerées de café soluble. L’arôme qui se dégage de la décoction chatouille les narines des codétenus qui commencent à se réveiller. L’odeur du café et la fumée qui s’en dégage se mêlent à celle de la cigarette. La cellule n° 1 de l’étage des talaba (étudiants) s’anime. Le reste du pavillon aussi. On entend distinctement le bruit produit par les lourdes clés qui tournent dans les serrures. Les détenus peuvent sortir pour la promenade. Cela va durer pratiquement jusqu’à 13 h. Ils ont donc près de cinq heures devant eux. Certains s’affairent à se préparer à manger ou à faire leur lessive. D’autres font le ménage dans leur cellule qu’ils nettoient de fond en comble secouant couvertures et autres draps avant de les étendre au soleil dans la cour. Ce sont surtout les cafards qui dérangent. Il y en a plein, de grandes quantités. Ils sont la bête noire des détenus. De temps à autre, des opérations “chasse aux cafards” sont organisées par l’administration du pénitencier avec l’aide des pensionnaires. Mais les bestioles ne tardent pas à revenir encore plus nombreuses qu’auparavant. La vie au pénitencier agricole d’Aïn Ali Moumen (8 km au sud-est de Settat) est organisée de telle manière qu’il n’y ait aucune place au vide. On meuble son temps comme on peut. Certains travaillent à l’extérieur dans les champs et les étables, propriétés du pénitencier. Ainsi, ils profitent toute la journée du soleil et de l’air pur. Cela les occupe aussi et leur fait un petit pécule qu’ils percevront le jour de leur libération. Visages burinés par le soleil, barbes hirsutes, le regard lointain et le verbe rare: certains prisonniers finissent par avoir des airs de zombies. Ils passent des heures et des heures assis à la même place, grillant cigarette sur cigarette et regardant le vide. En les observant attentivement, on a l’impression qu’ils bavardent avec quelqu’un qu’ils sont les seuls à voir. Leurs lèvres remuent de temps en temps ou s’écartent dans un rictus qui se veut un sourire. A qui parlent-ils, à qui sourient-ils? Personne ne le sait, peut–être même pas eux. Nombreux sont ceux qui sont là depuis un bon bout de temps. Ce sont les “longues peines”, les plus de 10 ans de prison ferme. Rares sont ceux, parmi eux, qui se font des amis. Nous avons pu faire l’exception et en approcher un. Condamné à 40 ans de prison pour “homicide volontaire”, il lui reste encore une dizaine d’années “à tirer”. Son vœu est de ne pas finir les 40 ans et de bénéficier d’une remise de peine. Lui, il a connu Aïn Ali Moumen à l’heure où le pénitencier passait pour être l’un des plus durs du Royaume. “Il n’y avait pas de cellules, mais seulement des “chambrées” et l’on s’entassait à plus de 150 par chambrée. La nourriture était infecte et il était difficile de ne pas attraper morpions et poux”, raconte-t-il. “C’est que nous ne pouvions nous laver qu’une fois par mois et encore!”, ajoute-t-il. Non loin, une “équipe” de joueurs de cartes a pris place. Ils jouent à la “aita”. Les mises commencent à tomber. Le jeu de cartes change de main à plusieurs reprises. La partie est bien engagée, mais personne n’arrive encore à se démarquer. Les enjeux augmentent. Les joueurs s’excitent. Les “joints” tournent d’une main à l’autre, d’une bouche à l’autre. Ici, on ne connaît pas les conditions d’hygiène. Peu importe qu’il y ait de la salive sur le mégot ou pas. L’essentiel, c’est que l’on tire une “taffe” (bouffée) de ce haschich bien marocain. Au vu et au su de tout le monde. Un deuxième groupe de joueurs de cartes s’installe à quelques mètres du premier. La physionomie des joueurs ne prête à aucune confiance. L’un d’eux sort le jeu de cartes de la poche de sa vareuse sale. “On commence à deux dirhams la mise parce que je n’ai pas envie de glander ici. J’ai du travail à la cour des “visites”, lance-t-il à l’attention du petit groupe de cinq personnes qui étaient assises en cercle. Ce deuxième groupe paraît plus sympathique que le premier. Par contre, les mines patibulaires des joueurs formant le premier groupe ne prêtent à aucune confiance. Ils crient, se chamaillent. “Ils ne tarderont pas à se bagarrer, tu peux me croire”, dit notre bonhomme condamné à 40 ans. Il ne s’était pas trompé: une avalanche de coups de poing transforme le visage d’un des joueurs en punching-ball. “C’est sa faute. Il a essayé de tricher”, m’explique un gardien qui avait réussi à séparer les deux protagonistes. Le tricheur a été “éjecté” de la partie qui a repris de plus belle. Des scènes comme cela, allait-on apprendre plus tard, sont monnaie courante dans le pénitencier. On se bagarre pour n’importe quoi et n’importe comment. Chacun voulant protéger son “territoire” ou son “commerce”. La violence, ici, est vicieuse. On ne se bagarre pas pour montrer qu’on est le plus fort. Mais pour dire qu’on existe. Certains détenus, sous l’effet des psychotropes (une pilule, raconte-t-on, ne coûte pas plus que 5 DH à l’intérieur même de la prison), se lacèrent les bras à coups de lame de rasoir. Des scènes insupportables. Personne n’intervient, ne peut intervenir de peur d’être touché par la lame du forcené. L’arrivée des gardiens n’arrange pas les choses: plus excités que jamais, les “drogués” augmentent la cadence des coups. Le sang gicle de partout. Leurs yeux sont rouges et leurs cris stridents. Ils finissent par se calmer. Les gardiens les conduisent à l’infirmerie pour les premiers soins avant de les emmener à l’hôpital. C’est l’heure du déjeuner. Les grilles des cellules vont se refermer sur leurs occupants. Au menu de la prison ce jour, des haricots secs. Peu de détenus en prennent leur préférant la “gamila” qu’ils se préparent à partir de ce qui leur a été amené par leurs familles. C’est plus digeste et surtout propre. L’après-midi sera long, c’est certain. Pour quelqu’un qui n’est pas encore habitué, les minutes auront valeur d’heures qui s’égrèneront tout doucement. Une longue sieste n’y fera rien. Le temps va peser de tout son poids, mais n’aura plus aucune valeur. L’adage “le temps est d’or” n’a pas de mise ici. Car, justement, il y a prolifération de temps… Jamal Eddine HERRADIDans une prochaine édition: La loi du talion

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