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Culture

Boycotts, liberté d’expression: Les nouveaux philosophes et les vieilles contradictions
Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

Par L'Economiste | Edition N°:2748 Le 03/04/2008 | Partager

Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.Dans l’art et la science de la rhétorique, la logique consiste en la construction d’un discours cohérent et d’un raisonnement concluant. Mais selon toutes apparences, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis l’art du dialogue inauguré par Platon, la logique d’Aristote, en passant par Leibniz, Kant, Descartes, Hegel ou Spinoza... Dans le monde occidental actuel, une certaine tendance «philosophique», du moins la plus omniprésente médiatiquement, ne cessera décidément pas de nous étonner, chaque jour un peu plus, par le tournant qu’elle marque, la faisant davantage apparenter aux contradictions et aux raisonnements fallacieux des sophistes que de la véritable sagesse. Voici à ce titre quelques éclairages, parmi tant d’autres, pour mieux illustrer nos propos. Il y a moins d’un mois, les opposants au boycott du Salon du livre de Paris sont montés au créneau, n’hésitant pas à criminaliser leurs contradicteurs en jonglant avec les amalgames les plus sordides et les comparaisons avec les autodafés moyenâgeux ou nazis. Dans un article paru dans le journal français Libération datant du 13 mars 2008, sous le titre «L’appel au boycott du Salon du livre est une prise d’otages», le philosophe Bernard-Henri Lévy s’exprime ainsi: «Que nous soyons tous impliqués politiquement, c’est l’évidence; mais impliqué, cela ne veut pas dire otage: otage d’une cause, otage d’un gouvernement ou d’un Etat. Cet appel au boycott lancé par certains Etats est une prise d’otages des écrivains qui est insupportable et absurde».En janvier 2003 déjà, le néo-philosophe mondain, dit BHL pour les intimes, faisait partie de la tête de liste des intellectuels courroucés par la tentative de mise en place d’un boycott des universités israéliennes ainsi que la motion adoptée par le Conseil d’administration de l’Université Paris-VI, demandant le non-renouvellement des accords de coopération scientifique entre l’Europe et Israël. Sous le label «Pas la honte du boycott!», BHL n’a pas hésité à comparer cette décision au boycott nazi des magasins juifs en Allemagne, la sinistre année 1933.On aurait évidemment respecté la position de BHL pour peu qu’elle soit logique avec elle-même, en toutes circonstances. Or, voilà que le néo-philosophe déclare lui-même dans son Bloc-notes paru dans Le Point du 19/04/1997, avoir été l’un des premiers à se faire le porte-parole du boycott des Jeux olympiques en Chine, considéré selon l’un, comme «l’un des outils dont nous disposons, parmi d’autres, si nous voulons faire pression sur la Chine pour qu’elle fasse elle-même pression sur le Soudan et que celui-ci arrête enfin, au Darfour, un massacre responsable, au bas mot, de 300.000 morts et de 2,5 millions de déplacés…».Cet humanisme sans bornes envers les populations du Darfour ne tardera pas à être supplanté par l’incommensurable compassion pour les Tibétains, pourtant en souffrance depuis 60 ans, faisant dire à BHL, à propos de ce boycott, dans son Bloc-notes du 20/03/2008: «Nous n’avons rien à perdre si nous essayons et les peuples chinois et tibétain ont, eux, tant à gagner! On ne mélange pas sport et politique? On ne prive pas le monde de cette grande réjouissance que sont les Jeux? D’accord, amis sportifs. Mais ne renversons pas les rôles. Ce sont les Chinois qui gâchent la fête. Ce sont eux qui bafouent les principes de l’olympisme. Ce sont eux qui font que la flamme qui, dans les jours prochains, sera hissée sur l’Everest passera littéralement sur les corps d’hommes de prière et de paix assassinés. Et c’est à cause d’eux, enfin, c’est à cause des bouchers de Tienanmen et, maintenant, du Tibet, qu’en août prochain, quand vous disputerez vos médailles à des athlètes anabolisés, transfusés, transformés en quasi-robots, vous aurez à courir, lutter, défiler, dans des stades tachés de sang. Il est encore temps de sauver, et le sport, et l’honneur, et des vies».Magnifique leçon de solidarité avec les peuples et de défense des droits humains si les indignations n’étaient pas à ce point sélectives selon les Etats incriminés. Comment peut-on décemment adhérer à la logique d’une argumentation qui d’un côté reproche à des Etats et à des intellectuels de boycotter une manifestation culturelle célébrant l’anniversaire de la création de l’Etat d’Israël dans un contexte de massacre de populations civiles, de relance de la colonisation et de non-respect du droit international, tout en soutenant d’un autre côté, le boycott des Jeux olympiques en Chine au nom de la défense des droits de l’homme? Ce qui est valable pour la Chine n’est-il pas valable pour Israël? Ce qui est valable pour le sport n’est-il pas valable pour la culture? Ce qui est valable pour les Tibétains ou pour les habitants du Darfour n’est-il pas aussi valable pour les Palestiniens?Ne poussons même pas notre développement jusqu’à englober les politiques dans cet art consumé des deux poids deux mesures, comme ce fut le cas dans le cadre de cette même thématique avec Bernard Kouchner. Restons donc sur le terrain «philosophique» en choisissant cette fois, un autre exemple.Tout le monde connaît le professeur agrégé de philosophie, Robert Redeker, du moins depuis qu’il a marqué les annales avec sa tribune tapageuse parue dans Le Figaro, sous le titre: «Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre?» Elle est suivie d’une sinistre fatwa d’un extrémiste sur un site Web, livrant l’auteur à la vindicte, lui valant un ensemble de solidarités intellectuelles au nom du principe sacré de la liberté d’expression.Parmi les pétitions marquantes, celle intitulée «Contre la barbarie, le soutien à Robert Redeker doit être sans réserve» à laquelle prennent part, entre autres personnalités du microcosme philosophico-médiatique: Alain Finkielkraut, Michel Onfray, André Glucksmann, Claude Lanzmann et BHL…Si tout le monde est unanime pour déplorer cette menace contre une personne pour ses idées, même mensongères et incitatrices à la haine, plusieurs intellectuels, à travers notamment des canaux moins conventionnels comme Oumma-com, ont relevé les présupposés idéologiques d’un Redeker, prêchant l’islamophobie, basculant dans les injures racistes.Se basant comme seule référence citée d’un passage tiré de l’Encyclopédia Universalis, Redeker dresse, à sa manière, le portrait du Prophète de l’Islam: «chef de guerre impitoyable, pillard, massacreur de juifs et polygame». Sur le Coran lui-même: «Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué». Sur les musulmans lors du rite du pèlerinage: «une foule hystérisée flirtant avec la barbarie». Sur l’acte symbolique de lapidation de Satan: «un rite, auquel chaque musulman est invité à se soumettre, inscrivant la violence comme un devoir sacré au coeur du croyant», pour finir dans la mise en garde contre la vocation hégémonique de l’Islam et contre cette menace qui pullule au sein du monde libre.Nous n’aurions sans doute pas accordé ici le moindre intérêt à cette tribune qui a fait déjà couler beaucoup trop d’encre en son temps, si Robert Redeker ne venait pas de se fendre d’un article le 29 mars 2008 dans Le Monde sous le titre «Marion Cotillard et les complots».Rappelons que cette belle et talentueuse artiste française, primée aux oscars pour son admirable rôle d’Edith Piaf, a créé malgré elle la polémique, après que certains journalistes aient jugé judicieux de diffuser et d’amplifier d’anciennes déclarations spontanées où l’actrice exprimait son scepticisme quant à la version officielle sur le 11 septembre. Tollé médiatique à rebours dans le microcosme de la bien-pensante et bal des attaques pour discréditer l’actrice. S’en prendre aux députés du Japon ou d’Italie qui évoquaient publiquement jusqu’au sein de la Commission européenne une enquête internationale sur le 11 septembre est assurément trop compliqué pour ces intellectuels à la gâchette facile et à l’argumentaire faible. A la meute donc, Marion Cotillard!Mais de quel droit Robert Redeker, pour ne retenir que lui, instauré héraut de la lutte pour la liberté d’expression, pousse aujourd’hui la goujaterie jusqu’à qualifier d’emblée les propos de Marion Cotillard «d’insondable sottise».«En mettant en doute, dit-il la version officielle des attentats du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers de New York, l’actrice a en effet offert un puissant amplificateur à «la théorie du complot». Une vision, selon lui, délirante qu’il relie par un habituel tour de passe-passe à une «dialectique conspirationniste», assimilée au final à ce dangereux tour de l’esprit qu’est «la logique négationniste». Et puisqu’on y est enfin, «La négation du caractère terroriste des événements du 11 septembre voit les juifs (appelés américano-sionistes) derrière la manipulation. Nier l’événement du 11 septembre, c’est affirmer la culpabilité américano-sioniste. Avec des variantes connues -la banque, l’argent apatride-, ces métaphores du juif. Les versions contemporaines de la «théorie du complot» se coulent dans une matrice: Les Protocoles des sages de Sion». Mais la pauvre Marion Cotillard n’a jamais rien dit de tout cela! Que diable, Robert Redeker conclut: «la théorie du complot est l’un des viscères réparés, renouvelés, du ventre d’où est sortie jadis la bête». Conclusion entre les lignes, résumée familièrement, en langage moins philosophique: fermez-là!Il nous semblait pourtant clair dans le cadre de l’action de solidarité avec Robert Redeker qu’il fallait «replacer la liberté d’expression, principe fondamental de la démocratie, au rang qu’elle mérite c’est-à-dire à un très haut niveau, quitte à choquer ou provoquer», ainsi que l’avait exprimé l’avocat parisien Gyslain Di Caro dans un article paru dans Libération datant de novembre 2006. A partir de cette logique, ce qui est valable pour Robert Redeker n’est-il pas valable pour Marion Cotillard? Douter de la véracité de la version officielle de l’Administration de George W. Bush est-ce un sacrilège et un crime politique, moral et intellectuel? N’est-ce pas dans le doute que réside la liberté suprême de l’être? La pluralité des discours et la controverse ne sont-elles pas préférables à une pensée unique menacée par le dogmatisme et par le terrorisme intellectuel? La philosophie, «éthique de la vérité», ne prend-elle pas tout son sens du débat public contradictoire?Autant d’interrogations qui nous amènent à l’affaire du limogeage de Bruno Guigue, sous-préfet  de Saintes en Charente-Maritime par son ministre de tutelle, au nom du «droit de réserve» après une tribune libre parue sur le site Internet Oumma-com.Dans cet article, Bruno Guigue ne fait pourtant aucune mention de ses fonctions et officie en tant qu’individu et intellectuel, auteur de nombreux articles et ouvrages. Son dernier opus intitulé «Quand le lobby pro-israélien se déchaîne contre l’ONU» vient lui-même en réaction à la pétition virulente parue dans Le Monde du 27 février 2008, regroupant plusieurs intellectuels sous le thème dénonciateur: «L’ONU contre les droits de l’Homme». Les signataires de ce point de vue dont figurent Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Claude Lanzmann, Elie Wiesel, Pierre-André Taguieff… s’y déchaînent haineusement contre ce qu’ils appellent l’offensive idéologique conjointe des pays musulmans et dictatoriaux et contre la Conférence de Durban de 2001 en Afrique du Sud où Israël avait essuyé de vives critiques, tout en semblant préparer le terrain pour le boycott de la prochaine conférence sur le racisme organisée par l’ONU à Durban en 2009.Avec un courage et une honnêteté intellectuelle, de plus en plus rares, Bruno Guigue dénonce autant la politique israélienne que la convergence de certains «intellectuels organiques» avec les intérêts politiques pro-israéliens, leurs soubassements idéologiques, leurs calomnies et leurs amalgames. Devant ce crime-sacrilège, les réactions indignées ne se sont pas fait attendre, aboutissant au limogeage de l’homme politique et intellectuel. Mais Bruno Guigue aurait-il été licencié s’il s’en était pris à la Chine ou à l’Iran? Où sont donc passés tous les chantres de la liberté d’expression et spécialistes de la rhétorique? Pourquoi BHL, si prompt à défendre les islamophobes Robert Redeker ou Irsi Ayan Ali, s’attaque-t-il aussi violement à Bruno Guigue, en brandissant le sempiternel épouvantail de l’antisémitisme comme pour museler la parole?Dans un article paru dans Le Point du 27 mars, la démission du sous-préfet est non seulement acclamée par BHL mais ses défenseurs sont classés dans les catégories rouges (altermondialiste)», «brun (Front national)» ou «vert (islamiste radical)». Pour quelqu’un qui souhaite en finir avec les diabolisations, comment peut-on appeler son procédé tout en amalgames et en approximations, si ce n’est un procès en sorcellerie? Dans son petit traité «La dialectique éristique (ou L’art d’avoir toujours raison), Arthur Schopenhauer évoque entre autres stratagèmes liés au discours, celui qui consiste à «rapidement éliminer ou du moins rendre suspecte une affirmation de l’adversaire opposée à la nôtre en la rangeant dans une catégorie exécrable, pour peu qu’elle s’y rattache par similitude ou même très vaguement».Proches de la stratégie militaire selon Schopenhauer, ces procédés éristiques cultivent «l’art d’avoir toujours raison» sans s’embarrasser de vérité objective. Mais, être philosophe ne signifie-t-il pas justement être débarrassé de sa chemise de propagandiste beau-parleur, détaché de son moi, libéré de ses préjugés, favorisant l’esprit critique et aspirant à une vérité de portée universelle…


Une logique fallacieuse

Dans l’Antiquité, certains sophistes, dont l’art de parler en public est avéré, se sont distingués pour leurs acrobaties verbales mais aussi pour leur logique fallacieuse. En philosophe féru de vérité, Aristote, opposé au conformisme, au dogmatisme et à la philosophie des apparences écrit «Les Réfutations sophistiques», traité logique qui décortique les procédés employés par les sophistes pour piéger leurs interlocuteurs.Parmi ces arguments, dits «à logique fallacieuse », soit trompeuse ou mensongère: - Le sophisme de généralisation hâtive qui consiste à passer d’un jugement particulier à un jugement général sans s’embarrasser d’un échantillonnage représentatif. - Le sophisme de l’attaque contre la personne lequel s’en prend, comme son nom l’indique à la personne pour discréditer son argumentation. - Le sophisme de la pente fatale. Il indique, à tort, qu’une action aurait des résultats catastrophiques en raison d’un certain enchaînement causal, appelant à la terreur et neutralisant la pensée.

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