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Chronique Militaire

Au Pakistan, la crise «Davis» et l’effondrement possible du régime
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:3472 Le 23/02/2011 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la FINUL. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

Il arrive que le comportement d’un subordonné entraîne une crise internationale. Les exemples sont légion: viol d’une Japonaise par trois Marines à Okinawa en 1995, sectionnement d’un câble de téléphérique italien par un appareil de reconnaissance US en 1998, entraînant la mort de 21 skieurs et la colère de l’opinion, bombardement par erreur de l’ambassade de Chine à Belgrade le 7 mai 1999,…
Au Pakistan, un incident survenu le 27 janvier paraît de la même eau avec des conséquences potentielles très graves. Ce jour-là, l’Américain Raymond Davis, agent privé de sécurité, employé par la CIA au consulat de Lahore, tue deux Pakistanais qui, affirme-t-il, voulaient le dépouiller sous la menace de leurs armes. Aussitôt arrêté, l’agent est mis en prison. Depuis les autorités américaines, Barack Obama en tête, s’efforcent de l’en faire sortir, le passeport diplomatique de Davis devant lui garantir l’immunité.

Pré-crise

Un rapport de la police affirme que Davis a tiré de sa voiture sur les deux hommes, armés, circulant à moto. Ceux-ci, selon une dépêche AFP du 21 février, ne menaçaient nullement l’agent. Puis Davis a appelé des renforts qui, en arrivant, ont blessé mortellement un Pakistanais. Invoquée par Davis, la légitime défense n’est pas confirmée. Mais que sa réaction soit justifiée ou non, l’agent, une fois détenu, devient un enjeu entre le Pakistan qui entend le juger et les Etats-Unis qui veulent le récupérer.
La position juridique du Pakistan paraît forte. Un passeport diplomatique n’entraîne l’immunité de son détenteur que s’il est inscrit sur la liste diplomatique. Davis, non diplomate, n’aurait dû détenir qu’un passeport de «service». Les Pakistanais soupçonnent donc ce passeport diplomatique d’en être un de circonstance, destiné à faciliter la mission confiée à l’intéressé. L’ISI (les services pakistanais) se plaint de ne pas avoir été informé de l’appartenance de Davis à la CIA.
L’affaire est exemplaire: les phases classiques de la crise sont là, «pré-crise», «rupture», «escalade»… en attendant la «détente» qui n’a pas encore eu lieu ou une issue plus dramatique. Que cette crise tourne mal et un effondrement du régime contesté d’Islamabad est possible, que ce soit par le fait d’un coup d’Etat, ou d’une puissante révolte populaire...
Cette première phase d’une crise internationale voit apparaître divers symptômes de cette maladie qu’est la détérioration des relations entre deux Etats, en l’occurrence ici, Etats-Unis et Pakistan. De fait, leurs relations ne cessent de se tendre.
Les Pakistanais jugent que la stratégie incohérente américaine en Afghanistan nuit à leur sécurité. Les Etats-Unis estiment, eux, que le Pakistan ne lutte pas sérieusement contre les Talibans afghans présents sur son sol, devenu un sanctuaire pour insurgés.
L’impopularité des Etats-Unis est extrême. Les attaques de drones scandalisent les populations. A cause de cela, le chef du poste CIA à Islamabad a dû quitter le pays sans délai en décembre 2010, après que son identité ait été révélée. Cela s’était produit dans le cadre des poursuites engagées sur plainte de familles, victimes des raids de drones. On peut voir là aussi une conséquence de l’action engagée par la famille du rabbin américain tué lors des attentats de Bombay (2008), puisque le chef des Services pakistanais, le lieutenant général Ahmed Shuja Pasha, a été mis en cause dans la procédure!
Enfin, comme en Irak, les agents privés de sécurité dont les Etats-Unis font grand usage, sont honnis. Le Pakistan juge leur présence attentatoire à sa souveraineté. Réputés avoir la «gâchette facile», ces agents sont une plaie.
La mort des deux Pakistanais de Lahore rompt l’équilibre précaire qui prévalait. L’évènement est fortuit, il n’en est pas moins le fruit d’une situation anormale.

Escalade

Cette histoire est comparable à la «Révolution du jasmin»! Depuis des années, chacun sait en Tunisie que la dictature de Ben Ali et le comportement de sa famille suscitent colère et indignation. Tout le monde est conscient que l’explosion est proche, à la merci d’une étincelle. Mais personne ne peut dire quand et comment surviendra cette rupture. Impossible de prévoir que le suicide par le feu d’un vendeur ambulant après que la police lui ait volé sa marchandise, va entraîner le soulèvement du peuple.
Les crises «fortuites» - il en est de «voulues»(1) - sont d’autant plus redoutables qu’elles sont imprévisibles…
Cette troisième phase voit normalement les deux pays impliqués chercher à s’intimider, exciter leurs populations, prendre des mesures militaires... Ici, rien de tel! Ni les Etats-Unis, ni le Pakistan, qui ont besoin l’un de l’autre, ne cherchent à envenimer les choses. Au contraire! L’escalade est le fait d’islamistes et de nationalistes qui appellent les foules à manifester, demandent au pouvoir de se montrer ferme, réclament la mort du coupable.
Le Jamaat-ud-Dawah (Jud), successeur du Lashkar-e-Taiba, dissout à la suite des attentats de Bombay, exige que Davis soit pendu. Le parti islamiste, Jamaat-e-islami (JeL), veut aussi voir l’Américain exécuté tout en appelant le peuple à l’action au cas où il serait relâché.
Le Tehrik-i-Taliban (TTP) entend que le gouvernement pende Davis ou le lui remette pour qu’il le juge. Ces extrémistes ne sont pas seuls. S’agitent aussi des nationalistes conservateurs et des groupes séculiers plus libéraux. Tous se demandent pourquoi les USA auraient le droit de juger et d’exécuter Mir Amal Kansi(2) tandis que le Pakistan se verrait refuser celui d’agir de même avec Raymond Davis.
L’escalade est essentiellement politique. L’opposition accuse le pouvoir d’être inféodé aux Etats-Unis, ce qui ne facilite pas les choses.

Détente ou catastrophe?

L’impasse est totale et l’issue de la crise, parfaitement incertaine. Si le Pakistan consentait à libérer Davis, cela entraînerait des violences majeures, comme en 2006, après la publication des caricatures danoises (voir encadré). A l’époque, l’émotion populaire avait transcendé les clivages politiques et sociaux.
Toutes les dispositions propres à contrôler une manifestation seraient impuissantes à contenir des foules déchaînées. A l’image de l’ambassade des Etats-Unis incendiée en 1979, les manifestants mettraient le feu à des immeubles occupés par des étrangers, représentations diplomatiques, centres culturels, hôtels, succursales de grands groupes occidentaux. Tous ces bâtiments deviendraient des pièges mortels. C’en serait fini de la sécurité ! Politiquement, le régime serait balayé.
Si les Etats-Unis n’abandonnent pas Davis à son sort, le Pakistan peut se transformer très vite en un Etat extrémiste. Plus question pour l’Amérique de sortir la tête haute d’Afghanistan. Après la perte des vieux alliés Ben Ali et Moubarak, avec le risque qu’un autre soit emporté à Bahreïn, Washington connaîtrait une nouvelle défaite, majeure celle-là.
Pour Jacques Chirac, les «ennuis volent en escadrille». Il employait même un mot plus cru. Aux Etats-Unis, hyper- puissance oblige, ces «ennuis» volent en escadres: déroute démocrate aux élections, crise financière, chômage accru, montée de l’extrême droite, effondrement d’alliés essentiels. «Le déclin de l’empire américain» serait bien là...

 

(1) Voir «Les différents types de crises», in «Un siècle de crises internationales», op. cit. pp 46-61
(2) Le 25 janvier 1993, le Pakistanais Mir Amal Kansi assassine à Langley (USA), devant le siège de la CIA, deux employés de l’agence. Après une longue traque, Kansi est capturé quatre ans plus tard par des policiers pakistanais. Livré aux Etats-Unis, il est condamné à mort, puis, en 2002, exécuté.

Colères populaires au Pakistan

. En novembre 1979, à Islamabad, l’ambassade américaine est incendiée par une foule déchaînée. Deux Américains périssent ainsi que plusieurs dizaines d’employés pakistanais qui s’étaient réfugiés dans cette enclave diplomatique. L’attaque a été lancée à la suite de rumeurs impliquant les Etats-Unis dans l’attaque de la Grande mosquée de La Mecque par des militants saoudiens.
L’émeute a été orchestrée par les autorités pakistanaises elles-mêmes, mécontentes que Washington ait suspendu son aide financière en avril précédent. Les forces de sécurité, non seulement, facilitent le rassemblement de la foule en colère mais s’abstiennent de protéger l’ambassade. Ce qui était une curieuse manière d’adresser un message aux Etats-Unis.
. L’assassinat de Benazir Butto, le 27 décembre 2007, donne également lieu à des démonstrations de fureur. Les foules s’en prennent aux forces pakistanaises de sécurité mais aussi à des hommes d’affaires étrangers, à des banques, des magasins, des stations d’essence à Karachi, Islamabad, Rawalpindi, Quetta et dans toute la province de Sindh, d’où Benazir Butto était originaire.
. En février 2006 (caricatures danoises), un large éventail de cibles occidentales est attaqué. Le pire a lieu à Lahore où des foules déchaînées incendient entre autres quatre immeubles, détruisent l’hôtel 4 étoiles Ambassador, deux banques, un grand restaurant, une entreprise norvégienne de téléphones cellulaires…

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