Chronique

Pétrole: La guerre des prix a démarré
Par Omar Fassal

Par | Edition N°:4411 Le 02/12/2014 | Partager

Depuis le mois de juin, le baril de pétrole a baissé de presque -38%.

Omar Fassal est diplômé de l’Université de Lyon en ingénierie chimique, de Sciences Po Toulouse en analyse du monde contemporain, et de l’EM Lyon en ingénierie financière. Il est analyste des marchés financiers internationaux chez CDG Capital, auteur du livre «Tout savoir sur la finance», chroniqueur pour L’Economiste et intervenant pour Atlantic Radio»

Le brent a chuté de 115 dollars par baril le 19 juin 2014, à 72 dollars le 28 novembre. Le prix dégringole car le monde fait face à un surplus de production cette année. Sur le troisième trimestre 2014, l'International Energy Agency (IEA) a chiffré la demande à 93,06 millions de barils par jour, et l'offre à 93.62 millions de barils par jour. Le marché était donc en surproduction d’un demi-million de barils par jour. Le monde se retrouve en surproduction pour 3 raisons.
Il y a d’abord, l'amélioration des techniques de fracturation hydraulique, qui ont permis l'augmentation de la capacité de production américaine du pétrole de schiste. La production américaine est passée d’une moyenne de 5,6 millions de barils par jour en 2011, à 8,4 millions en 2014. La seconde raison qui explique la situation de surproduction, c’est la faiblesse de la demande mondiale. On s’attendait en début d’année à une véritable reprise économique, puis ces espoirs se sont estompés au fur et à mesure que l’année a progressé, pour laisser place à une reprise à multiples vitesses. Du coup, les projections de demande du baril de pétrole anticipée en début d’année ne se sont pas réalisées. Cette demande plus faible que prévue est avant tout due au ralentissement de la Chine, puis en second lieu de l’Europe, qui peine à retrouver le chemin de la croissance.
C’est dans ce contexte très particulier, que s’est tenue à Vienne, le jeudi 27 novembre, une réunion des membres de l’Opep. En jeu, les quotas de production pour le premier semestre 2015, qui vont influer sur le cours en raison de la taille de l’organisation. L’ Opep produit actuellement 30,6 millions de barils par jour, soit le tiers de la production mondiale. Pour que le prix reparte à la hausse, il aurait fallu que l’Opep se décide à réduire sa production de 1 à 1,5 million de barils par jour. Mais l’organisation en a décidé autrement.
Elle a laissé son volume de production inchangé pour les 6 mois à venir. Elle a expliqué qu’il y avait certes une surproduction, mais que le marché allait s’équilibrer de lui-même, sans aucune intervention. Ali Saleh Al-Omair, ministre koweïtien du Pétrole, a déclaré en marge du sommet que «l’Opec doit pouvoir vivre avec un prix du baril à 60, 80 ou 100 dollars ». Plus facile à dire qu’à faire. Cela est peut-être possible chez les gros producteurs du Golfe, mais cela n’est pas le cas pour tout le monde.

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Plusieurs pays comptent sur la manne pétrolière pour pouvoir équilibrer leur budget, et s’assurer des entrées de devises. C’est le cas du Nigeria.  Les devises encaissées par la vente du pétrole sont remises à la Banque centrale du pays, et ces réserves-là sont en train de baisser. Comme la Bourse de Lagos a enregistré cette année la pire performance africaine (-18%) après le Zimbabwe, les investisseurs étrangers cherchent à se désengager du pays. Ils sont donc en train de vendre la Naira contre des dollars. En face, la Banque Centrale du Nigeria doit acheter ces naira avec ses réserves de dollars, pour soutenir sa monnaie. Sur le mois qui vient de s’écouler, elle a dépensé pas moins de 2 milliards de dollars à cet effet, sachant que ses réserves totales s’élèvent à 36 milliards: cela représente la bagatelle de 5,6% de ses réserves! Elle ne souhaite plus le faire, et s’est donc décidée le 26 novembre à dévaluer sa monnaie. Le dollar qui valait 155 naira, n’en vaut désormais plus que 168. Le problème de cette mesure, c’est évidemment qu’elle risque d’importer de l’inflation via les importations. Pour limiter cet effet, elle a augmenté son taux principal de refinancement de 12% à 13% pour freiner l’inflation interne. D’autres pays sont dans des situations tout aussi fragiles, à l’image du Venezuela. Les monnaies des pays producteurs se sont affaissées: -27% pour la rouble russe depuis mi-juin, et -12% pour la couronne norvégienne.  Donc contrairement à ce qu’avance le ministre koweïtien du Pétrole, il ne sera pas possible pour tous les pays de vivre avec ce niveau de cours. En tout cas, pas sans ajustement douloureux.
Les analyses financières mettent souvent l’accent sur ceux qui souffrent de certaines conjonctures, et pas suffisamment sur ceux qui en profitent. Il s’agit ici évidemment des pays consommateurs, qui ont la possibilité de s’approvisionner à moindre coût. Le mercredi 26 novembre, lors de la publication de la seconde estimation de la croissance américaine, il est devenu évident que les ménages américains ont profité de la baisse des cours. La croissance a été revue de +3,5% à +3,9%, et la consommation privée en particulier a été revue à la hausse de +1,8% à +2,2%.

La véritable motivation stratégique de l’Opep

Les véritables bénéficiaires ne sont autres que certains pays de l’Opep eux-mêmes; ceux qui peuvent supporter le poids financier d’un baril plus bas. Il est évident que les pays de l’Opep sont dérangés par la montée en puissance de la production américaine, devenue en l’espace de quelques années un producteur bien plus important. Or, malgré le progrès technique, les procédés d’extraction du pétrole de schiste sont onéreux, et ne sont pleinement rentables que lorsque le prix du baril dépasse un seuil minimal. En maintenant un marché en surcapacité avec des prix très bas, les pays de l’Opep espèrent faire pression sur les marges des producteurs américains. Ils espèrent que les consommateurs américains réduiront leur consommation locale, et privilégieront les importations. Leur combat sera-t-il peine perdue?

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