Tribune

Dix idées fausses sur le débat sur la darija
Par Rachid GUERRAOUI

Par L'Economiste | Edition N°:4204 Le 03/02/2014 | Partager

1- Le débat pose un faux problème
Le fossé entre

Rachid Guerraoui est professeur d’algorithmique à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), dans laquelle il dirige un laboratoire de recherche. Il a travaillé dans plusieurs centres de recherche, dont ceux d’Hewlett Packard (à la Silicon Valley), du MIT de Boston (Massachusetts Institute of Technology), de Microsoft, et de l’Ecole des mines de Paris. Guerraoui compte à son actif une centaine de publications scientifiques et quatre ouvrages dans le domaine de l’informatique.

la langue parlée par la majorité des élèves marocains, et celle dans laquelle ils doivent lire et écrire à l’école publique est important. A cause de ce fossé, la majorité des élèves reste de fait analphabète et ne maîtrise aucune langue.Toutes les grandes nations du monde sont passées par la simplification de leur langue pour réduire le «fossé linguistique» entre l’écrit et l’oral: les Russes, les Chinois, les Scandinaves, les Allemands, les «latins»,...
A chaque fois les conservateurs étaient a priori contre: de peur qu’une simplification ne conduise à perdre un héritage culturel ou de perdre des privilèges intellectuels. 
Enseigner aux enfants la darija et en darija, ou dans une fosha (arabe classique) simplifiée, ne résoudra pas tous les problèmes de l’enseignement au Maroc. Il faut être incroyablement naïf pour le croire. Mais cela résoudra un problème parmi beaucoup d’autres. C’est la différence entre une condition nécessaire et une condition suffisante.

2- Le débat a été posé par des gens qui ne sont pas habilités
Tout le monde est habilité à parler de tous les problèmes du Maroc. Ce qui compte ce sont les idées, pas ceux qui en parlent. D’ailleurs, le débat n’est pas nouveau. Il faut se réjouir qu’il prenne plus d’ampleur aujourd’hui car c’est un problème fondamental. S’il y a une décision suite au débat, bien sûr que sa mise en œuvre devra reposer sur les épaules de didacticiens et de linguistes. Attaquer les personnes au lieu de se concentrer sur les idées est au mieux un signe de faiblesse intellectuelle.

3- La défense de la darija est un complot contre «le monde arabe»
Un tel débat n’a rien à voir avec le fait d’aimer l’arabe classique qui est une belle langue. Il n’est pas question d’arrêter d’apprendre l’arabe classique et on ne parle pas ici de passer au japonais. La darija reprend énormément de mots de l’arabe classique et pourrait constituer le meilleur véhicule pour faire vivre l’arabe au Maroc. Le débat porte sur le fait que le premier contact des enfants avec l’école devrait se faire dans leur langue maternelle pour le bien du plus grand nombre. Aujourd’hui, les Libanais écrivent de plus en plus dans leur «variante de l’arabe» et les Egyptiens écrivent leurs poèmes ou sous-titrent les vidéos scientifiques dans leur «aama». La «complôtite» est un redoutable anesthésiant qui permet d’éviter de parler du fond même quand on le touche.

- La darija est un dialecte
La différence entre langue et dialecte est «juste» l’officialisation. Les «pro-latin» disaient du français, de l’italien et de l’espagnol, par exemple, que c’était des dialectes. Ceux qui parlaient en grec ancien disaient du grec moderne (l’actuel) que c’était un dialecte. Ceux qui parlaient araméen disaient aussi de l’arabe que c’était un dialecte. Un recul historique est salutaire, dans ce domaine aussi.

4- La darija a trop de variantes
Quand un Marocain du nord rencontre un Marocain du sud, ils communiquent par défaut en darija. Il y a bien sûr des variantes, mais il existe clairement un dénominateur commun compris par une très grande majorité de Marocains. Il est d’ailleurs compris par les Algériens aussi. Bien sûr qu’il faudra du travail de normalisation et il est fréquent d’avoir différentes manières de dire la même chose dans la même langue.
Quand le français est devenu officiel il y a quelques siècles par exemple, celui de la région parisienne a été choisi car c’était la région la plus peuplée et la plus riche. Au Maroc il y a moins de disparités qu’il y avait en France à l’époque.

5- Les instituteurs enseignent déjà en darija: donc cela ne changerait rien
Justement. Ils parlent en darija pour que les élèves comprennent. Puis, ils écrivent en arabe classique. Quand ils sont chez eux et doivent réviser, les élèves ne comprennent plus rien dans leurs cahiers. On reste dans l’analphabétisme. 

6- La darija ne s’écrit pas
Les gens l’écrivent tous les jours. Dans les réseaux sociaux par exemple, la plupart des jeunes écrivent en darija. L’examen pour l’obtention du permis de conduire se fait en darija. Quand un épicier écrit à son fournisseur, il écrit par défaut en darija.
Estimer que cette langue ne s’écrit pas consiste à renvoyer cet épicier à un statut d’analphabète car il n’écrit pas dans une langue «officielle»: un peu comme si on lui signifiait qu’il communiquait avec son fournisseur en utilisant des signaux de fumées.

7- La darija n’a pas de structure et ne contient pas assez de mots
La darija possède bien sûr une structure. C’est juste que cette structure n’est pas explicite chez la plupart des gens qui l’utilisent. Rien n’empêche de mieux la structurer en s’inspirant de l’arabe classique ou en simplifiant l’arabe classique pour s’en rapprocher. Concernant les mots manquants pour tel ou tel concept, il faudra les prendre là où ils sont: en arabe classique, en anglais et en français.

Toutes les études ont démontré qu’il est plus facile de faire passer une intuition dans la langue maternelle. L’exemple chinois qui a consisté à écrire la langue parlée à partir de 1910 est révélateur. Cela ne veut pas dire que c’est impossible autrement

Une langue vivante est une langue qui s’enrichit de son environnement et la darija est justement très vivante. Le français, par exemple, a emprunté à l’arabe plein de mots en sciences. Enfin, il est important de distinguer dans ce débat l’enseignement de base qui permet de sortir la majorité de l’analphabétisme et l’enseignement qui permet d’aller vers des études supérieures.

8- Il y a des enfants qui s’en sortent très bien. Il faut juste les moyens
Il y a des enfants exceptionnels qui pourraient apprendre l’arithmétique en langage des signes, et des milieux favorisés dans lesquels les enfants sont tellement bien suivis qu’ils pourraient faire leur scolarité en ouzbek.
Nous parlons avant tout ici de faire accéder la très grande majorité à l’alphabétisme: c’est-à-dire, à lui permettre de comprendre ce qu’elle lit et d’écrire ce qu’elle comprend, en dépit des moyens limités.  Pour cela,  il faut être pragmatique et au moins accepter le débat sans procès d’intention.

9- Avant l’arabisation, on considérait que l’enseignement était bon. Pourtant il ne se faisait pas en darija
L’arabisation, telle qu’elle a été conduite, fût une catastrophe. Elle a coupé le Maroc en deux. D’une part, la grande majorité, dont beaucoup restaient analphabètes à la fin du primaire, même après avoir été à l’école. D’autre part, la petite minorité qui pouvait y échapper et apprendre le français dans de bonnes conditions. Comme souligné ci-dessus, cette petite minorité aurait pu aussi étudier en anglais, voire en chinois, tellement les moyens dont elle disposait étaient relativement importants. Mais avant l’arabisation, malgré le fait que l’école publique était bonne, la majorité des Marocains n’allait pas à l’école. 
Toutes les études ont démontré qu’il est plus facile de faire passer une intuition dans la langue maternelle. Pas besoin d’être un grand linguiste pour s’en rendre compte. L’exemple chinois qui a consisté à écrire la langue parlée à partir de 1910 est révélateur. Cela ne veut pas dire que c’est impossible autrement.

10- La darija est une langue vulgaire
L’argument de la vulgarité traduit un mépris et une méfiance de beaucoup de Marocains envers leurs semblables, voire envers une partie d’eux-mêmes: une partie fantasmée et une partie réelle. Cela rend d’ailleurs tout débat difficile. Aucune langue n’est intrinsèquement vulgaire. Ce sont les gens qui peuvent être vulgaires. On peut être vulgaire en italien, en latin ou en arabe classique, tout comme on peut être raffiné en darija: il suffit d’écouter du melhoune.

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc