Economie

Anticorruption: Transparency harcelée

Par | Edition N°:4180 Le 26/12/2013 | Partager
Les tracasseries avec l’Administration se multiplient
Les correspondances restent sans suite
Le financement des centres d’assistance arrive à terme

La censure de l’affiche «Non à l’impunité» à Casablanca et à Rabat marque un nouveau tournant dans la relation pour le moins ambiguë qu’entretient Transparency avec les autorités. Alors qu’elle bénéficie de l’utilité publique, l’ONG continue d’être muselée. Pourtant, bien que «subversive», l’affiche n’a rien d’un «appel à la révolte» (Ph. TM)

Nul n’est prophète en son pays. Ce ne sont pas les dirigeants de Transparency Maroc qui vont contredire cette maxime. Force est de le constater: le travail de  l’antenne marocaine de Transparency International est salué par la majorité des instances internationales (Union européenne et  Nations unies principalement). Pourtant, l’ONG traîne la réputation peu flatteuse de «refuznik» auprès de l’opinion publique nationale. Aujourd’hui, d’aucuns considèrent qu’elle est dans le viseur des autorités.
6 décembre 2013, l’association lance une campagne de communication anti-corruption à Rabat et Casablanca, à coup d’affiches «Non à l’impunité». A Rabat, celles-ci ont été coupées au cutter dans les autobus et à Casablanca, des agents disant «travailler pour la wilaya» ont empêché la mise en place de l’affichage. Une censure «incompréhensible» pour Transparency, d’autant que son directeur exécutif, Saïd Dahraoui, affirme que «l’agence publicitaire en charge de la campagne a accompli toutes les démarches requises par la loi». Cet évènement intervient justement après l’interdiction d’une projection de film place Moulay Hassan à Rabat… sur simple appel téléphonique. Les dirigeants disent ainsi que «Malgré l’insistance de l’association, aucune réponse n’a été donnée par l’autorité locale, responsable de cette décision». Le film en question contenait notamment les témoignages de Chakib El Khyari et Mourad Gartoumi sur la corruption au Maroc. 
En plus de ces démêlés avec les autorités, la survie des Centres d’assistance juridique anti-corruption (Cajac) est aujourd’hui en question. Créé en 2008, le Cajac Rabat a démarré effectivement ses travaux en 2009, avant d’être rejoint par la création de deux autres centres, l’un à Fès en 2011 et l’autre à Nador en 2012. Ainsi, depuis leur ouverture (janvier 2009), les Cajac ont enregistré plus de 3.400 plaintes. Le tiers d’entre elles ont abouti à l’ouverture d’une enquête judiciaire où Transparency s’est constitué partie civile dans 3 cas, notamment celui du Casino Essaadi. Ces Cajac sont constitués de conseillers juridiques qui reçoivent et traitent des plaintes reçues par numéro vert interposé (080.100.76.76). Kawtar Benchekroune, conseillère juridique au Cajac Rabat, affirme que «les plaignants sont de différentes couches sociales, mais leur tranche d’âge est en moyenne inférieure à 40 ans». Pour cette jeune juriste, les tabous et la culture du secret commencent à sauter: «Il y a une réelle volonté de la part des citoyens de sortir de cette spirale qui le rabaisse au statut de simple spectateur. Les gens sont de plus en plus conscients de leurs droits et le font savoir.
Ce genre de soupape doit être encouragé plutôt qu’harcelé». Dans ce petit appartement situé au boulevard Oum Rabiâa à Rabat, trois juristes sont scotchés à leur téléphone mais aussi à leurs manuels, à la recherche de bases légales aux contentieux présentés par les plaignants. Benchekroune continue: «Certes, un travail didactique doit être fait à chaque appel, car les citoyens ne sont pas familiers du jargon juridique. La distinction entre corruption, abus d’autorité ou abus de pouvoir doit être expliquée. C’est cette méconnaissance qui justifie le peu de consistance dans les plaintes, dont la majorité est classée».
Dans le détail des correspondances avec les administrations, plusieurs éléments ressortent. D’abord avec le ministère public.  La réaction de celui-ci, quand il daigne répondre aux messages de l’ONG, dénote d’un laxisme marqué dans le cadre de l’application de la loi 37-10, qui concerne «la protection des victimes, des témoins, des experts et des dénonciateurs en ce qui concerne les délits de corruption, de détournement, trafic d’influence et autres». Outre le parquet, plusieurs administrations ont été saisies: Direction générale des affaires intérieures, Inspection générale de l’administration territoriale, ministère de la Jeunesse et des Sports, Inspection régionale de l’habitat, présidents de communes et  gouverneurs. Hormis quelques-unes ayant acté la réception de la lettre, ou tout au plus, une saisine de la tutelle, aucune n’a donné suite aux plaintes relayées par les centres.
Depuis la seconde moitié de 2013, les Cajac ont du mal à travailler sereinement. En cause: le financement. Ayant bénéficié de subventions de l’Union européenne ainsi que de l’ambassade des Pays-Bas pendant près de 3 ans, la «task-force» de Transparency se retrouve orpheline de financement en janvier, avec l’arrivée à terme du pourvoi des fonds. Le montant n’est certes pas énorme: environ 600.000 euros, mais il a contribué à pérenniser le projet en recrutant des ressources humaines. En effet, seuls les experts de Transparency sont des bénévoles, le reste des juristes sont tous des salariés. La «maison mère» compte toutefois subventionner les centres pour une durée de 4 mois durant l’année 2014. Bénéficiant du statut d’utilité publique, l’ONG est en mesure de faire des appels à la générosité publique. A cette affirmation, Saïd Dahraoui rétorque que «le terrain de la lutte anti-corruption est sensible, car nous ne pouvons pas accepter les financements de n’importe qui». L’association affirme avoir refusé le financement de l’United state agency for international development (USAID) par «soucis d’indépendance».


Abdessamad NAIMI

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