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    Tribune

    Le triomphe de la peur?
    Par Dominique Moïsi

    Par L'Economiste | Edition N°:4025 Le 07/05/2013 | Partager

    Dominique Moïsi est le fondateur de l’Institut français des relations internationales (IFRI) et professeur à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences-Po). Il a enseigné à l’université Harvard et au Collège d’Europe. Expert en géopolitique, il est de 2001 à 2008 titulaire de la chaire de géopolitique européenne au Collège d’Europe de Natolin, orienté vers les institutions européennes. Spécialiste des relations internationales et du Moyen-Orient, il est l’auteur de «La Géopolitique de l’émotion: Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde»

    En mai 1981, le pape Jean-Paul II a survécu à une tentative d’assassinat. Trente ans plus tard, Ben Laden est tué par les forces spéciales américaines. Mais à regarder le monde, on pourrait facilement conclure que le leader religieux charismatique qui avait fait sienne l’injonction de Franklin Roosevelt de n’avoir peur que de la «peur elle-même» a perdu et que le fanatique qui voulait répandre la peur sur le monde des «infidèles» l’a emporté.
    Aujourd’hui la peur est omniprésente et c’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’attentat du marathon de Boston, car cet évènement met en lumière et attise un sentiment d’insécurité envahissant.
    Du fait de son échelle, l’attentat de Boston n’est pas comparable au 11 septembre. Mais les Américains se souviendront de cet acte fomenté chez eux comme d’un moment hautement symbolique: un attentat contre un événement sportif international respecté qui a lieu chaque année le jour du Patriots’ Day [qui commémore la première bataille de la Révolution américaine]. Ce marathon est cher au coeur de beaucoup de gens, car il reflète les valeurs de paix d’une société démocratique qui cherche à transcender par la pure endurance les défis qui se posent à elle. L’attentat contre ce symbole va-t-il aviver le sentiment de peur dans une société américaine qui se caractérisait par l’espoir?
    Quand je relis mon livre de 2009, La géopolitique de l’émotion: Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde, il me paraît évident que la peur l’emporte. Cela veut-il dire que bien que rongé par la peur, l’Occident est une fois encore vainqueur? Et la peur dans le reste du monde est-elle une réaction à la puissance de l’Occident ou à sa nouvelle faiblesse?
    Dans les deux cas, l’Occident répand ses émotions négatives, ceci après avoir imposé ses valeurs essentiellement matérialistes au reste du monde. Il est évidemment trop tôt pour dire si c’est le signe d’un changement en profondeur ou d’une simple tendance passagère. La réalité est sans doute beaucoup plus complexe. Pour exprimer la quintessence de l’atmosphère actuelle, on pourrait dire que la peur est le résultat direct du processus de mondialisation: le monde n’est pas nécessairement plat, mais il apparaît plus petit – tandis que «les autres» semblent plus menaçants que jamais. Après la Deuxième Guerre mondiale, un groupe de Français idéalistes favorables à la réconciliation avec leur ancien ennemi pensait que l’attitude de l’Allemagne à l’égard de la France dépendrait avant tout de l’attitude de cette dernière envers son voisin vaincu.
    Dans le même ordre d’idées, c’est de notre attitude que dépend la réaction de l’autre envers nous. Si notre comportement est guidé par la peur, nous considérons avec méfiance tous ceux qui sont différents de nous. Cela renforce le sentiment de rejet éprouvé par des millions de gens dans notre pays et à l’extérieur qui pensent qu’ils ne pourront pas s’intégrer, même dans les sociétés les plus ouvertes. Leur réaction peut à son tour remettre en question l’ouverture de ces sociétés.
    Certes, dans notre monde interdépendant et transparent, aucune société ne peut se protéger entièrement. On ne peut s’isoler des marchés mondiaux, des crises d’identité de nos voisins ou de l’humiliation que ressentent ceux que nous avons mis tant d’énergie (parfois mal orientée) à essayer d’intégrer. La simultanéité d’incertitudes ingérables (le cœur de la mondialisation elle-même) risque d’inciter certains individus à chercher à inverser un processus devenu inévitable et incontrôlable.
    Les alternatives à la mondialisation étant soit irréalistes, soit effrayantes soit les deux, comment pouvons-nous sublimer, transcender ou au moins canaliser nos peurs? Les sociétés occidentales peuvent-elles rester ce qu’elles sont, ou ce qu’elles devraient être – ouvertes, tolérantes et respectueuses des différences – tout en répondant à la demande d’une protection accrue contre les menaces diverses, imaginaires ou réelles, auxquelles nous sommes confrontées ?
    Face à une mondialisation effrénée, de notre réponse à ces questions dépendra en grande partie que la peur ait ou pas le dernier mot.

    Structure multicouche de la terreur

    La peur du terrorisme n’est qu’une partie de ce que l’on pourrait qualifier de structure multicouche de la terreur. Sur le plan intérieur il y a la peur de tueries «spontanées» comme celle qui s’est déroulée en décembre dans une école primaire de Newtown dans le Connecticut. Sur le plan international, il y a la peur de guerres civiles dans le monde arabe, de mouvements sociaux dans une Europe en crise et d’une guerre en Asie en raison de la politique au bord du gouffre de la Corée du Nord ou de l’escalade irresponsable des conflits territoriaux en mer de Chine orientale et en mer de Chine méridionale. Il faut aussi compter avec les peurs généralisées liées au réchauffement climatique, aux épidémies, aux cyber-attaques, etc. On pourrait prolonger la liste à l’infini.

    Copyright: Project Syndicate, 2013.
    www.project-syndicate.org

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