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    Chronique Militaire

    Alep assiégée, future «ville symbole»?
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:3838 Le 01/08/2012 | Partager

    Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

    A la guerre, certaines villes ont un destin singulier. Ainsi «les villes symboles»(1), célèbres pour les combats qui y ont été menés, leur défense héroïque (Stalingrad, Madrid), leurs insurrections (Varsovie), ou parce qu’elles ont été l’enjeu d’une bataille ou d’un bombardement qui les dépassaient (Verdun(2), Dresde, Berlin, Hiroshima…). Ces villes sont peu nombreuses mais leur liste varie selon les pays, les époques, les sensibilités…
    Au moment où les troupes syriennes cherchent à reprendre le contrôle d’Alep, rien n’interdit de s’interroger sur le devenir de cette agglomération commerçante, prospère, industrieuse, de deux millions cinq cent mille habitants, coupable d’avoir voulu s’affranchir de la dictature. Alep deviendra-t-elle un jour le symbole d’une lutte victorieuse contre la tyrannie, le succès le plus éclatant d’un «printemps arabe» toujours inachevé?
    Difficile de le savoir! L’assaut contre Alep commence à peine. Il pourrait durer des semaines et nul ne saurait dire qui l’emportera ni comment ces combats seront interprétés.

    Histoire universelle

    «L’art de la guerre a profondément évolué de l’antiquité à l’époque contemporaine. Pourtant, une constante semble s’imposer: la prise des villes, de Rome à Sarajevo, a fréquemment représenté un objectif militaire, parfois un but politique, souvent un enjeu mémoriel. Bien qu’il se situe dans un passé fort lointain, le «Delenda est Carthago», de Caton résonne aujourd’hui encore dans des cercles qui excèdent les modestes phalanges des apprentis latinistes… Le sort de Varsovie, l’interminable siège de Leningrad comme la résistance opposée à Stalingrad par les défenseurs de la ville restent de même dans toutes les mémoires… Les opinions publiques du monde entier, enfin, ont plus récemment communié dans l’attente, fiévreuse ou angoissée, de ce que le sort des armes réserverait à Saigon, Beyrouth ou Sarajevo.
    Des villes, dans l’histoire universelle, ont ainsi accédé au statut -parfois peu enviable- de villes symboles, mystérieuse alchimie que le colloque de Verdun, tenu en novembre 2000, entendait décrypter».o
    Olivier Wieviorka, «Les Cahiers de la paix n°9, Les villes symboles», 2003, introduction générale, p.1

    L’Histoire retient Alep pour sa position sur la grande route de la soie qui reliait l’Asie à l’Europe, via la Mésopotamie. Aujourd’hui, Alep est un centre économique majeur, une capitale commerciale. Sa région est fertile, bien exploitée, capable de subvenir à une bonne partie des besoins syriens. Que le régime alaouite veuille la reprendre est logique. Les médias syriens parlent de «la mère de toutes les batailles», au risque de faire ressembler celle d’Alep à la guerre d’Irak qui avait chassé Saddam Hussein, cet autre dictateur.
    Longtemps, la population d’Alep, dont les élites commerçantes sont sunnites, a paru insensible face à l’insurrection; elle s’est même montrée parfois favorable à ces Alaouites qui la laissaient prospérer à peu près comme elle l’entendait. Cependant, à mesure des succès rebelles, alors que les troupes se retiraient d’Idlib, 35 km au sud-ouest, les habitants d’Alep ont donné des signes d’attachement à ces coreligionnaires révoltés. Confirmé, ce retournement de l’opinion à leur égard serait bienvenu à condition d’être durable. Tout rebelle a besoin pour vivre d’une population qui l’appuie.
    Le régime a paru surpris par ce retournement. Les rebelles ont profité d’un vide de sécurité pour prendre d’assaut un commissariat bien placé, arrêter quelques miliciens,  appréhender des informateurs du régime. En quelques heures, les insurgés prenaient, il y a huit jours, le contrôle de divers quartiers d’Alep. Damas devait réagir. Il a fait appel à ses meilleurs éléments pour investir la ville; ne pas réussir à la «libérer» serait grave pour les Alaouites, plus encore que pour l’Armée syrienne libre si elle devait l’abandonner! La conquête d’un libre accès à la Turquie, pour utile qu’elle serait, pourrait attendre...

    Alep, une ville d’intérêt stratégique

    «… La cité d’Alep est importante à plus d’un titre. Depuis des millénaires, c’est un carrefour des civilisations, dont témoignent une citadelle et une vieille ville magnifique. Economiquement, c’est le poumon du nord du pays, orienté vers la Turquie voisine. Depuis les croisades, la ville n’a rien perdu de sa valeur stratégique. Comme bien d’autres cités assiégées en pleine guerre civile, sa résistance a déjà acquis une valeur symbolique…».

    Extrait de l’éditorial de Pierre Rousselin, Le Figaro, lundi 30 juillet 2012

    Un combat pas forcément inégal

    Pour l’heure(3), autour et dans Alep, le rapport des forces s’inverse au profit de Bachar el-Assad. Son armée est blindée-mécanisée, elle est équipée à la soviétique, formée par les militaires russes, selon les critères de la grande guerre conventionnelle dans les plaines d’Europe centrale qui n’a jamais eu lieu. Pourtant, cette supériorité militaire doit être relativisée.  Les unités du système sont sur la brèche depuis dix-huit mois sans interruption ni repos. Embuscades, désertions, attentats, minent leur moral. La nervosité du commandement, sa fatigue, ses soupçons à l’encontre d’une troupe souvent majoritairement sunnite, nuisent à la cohésion des formations.
    Les déplacements incessants pour affronter des désordres qui surviennent inopinément un peu partout sont cause d’une usure accélérée des matériels à roues et à chenilles. Les remorques porte-chars, les hélicoptères et leurs pilotes, sont soumis à dure épreuve. Faute d’un entretien suffisant, les véhicules tombent fréquemment en panne, ce qui pénalise la mobilité des unités et fait, des convois immobilisés, des cibles idéales pour les embuscades de l’ASL.
    Le suremploi de ses troupes incite le commandement à reconstituer ses réserves. D’où l’évacuation d’Idlib, l’allègement des positions militaires dans des zones réputées calmes, ce qui conduit à l’émergence de vulnérabilités nouvelles.
    Et il y a la tactique ! L’armée syrienne est conçue pour affronter les divisions israéliennes, pas pour réduire une guérilla urbaine, où ses armes sont souvent inadaptés. C’est le cas notamment des chars de bataille, difficilement employables en ville. Conçus pour attaquer de front, sur de larges espaces, un adversaire relativement éloigné, les chars, puissamment blindés sur l’avant, sont en milieu urbain, maladroits, vulnérables, inaptes à la manœuvre. Ses adversaires peuvent les attaquer à bout portant, sur les flancs ou l’arrière, là où les blindages sont moins épais. Les mitrailleuses de bord ne peuvent pas tirer vers le haut des immeubles ou prendre à partie des combattants à pied quand ils s’approchent des chars à les toucher.
    Dans les rues, le char doit être couvert par des fantassins compétents et courageux. Quant aux hélicoptères, le moment viendra où des missiles sol-air à très courte portée permettront aux rebelles survolés de les abattre.
    La bataille pour Alep peut durer. Tout dépend de la résistance des rebelles. Contre eux, le régime paraît adopter la tactique employée par les Russes lors de la deuxième bataille contre Grozny. Trois semaines de tirs continus d’artillerie avaient eu raison de la résistance des défenseurs, pourtant très motivés. Aucune troupe privée de sommeil ne saurait tenir longtemps sous le feu…
    La situation des forces régulières est plus favorable. Celles-ci ne prennent pas de risque et sont fréquemment relevées. Elles pourraient bien gagner la bataille d’Alep mais ce serait une victoire fragile, peut-être sans lendemain. Car rien ne paraît devoir empêcher les insurgés d’aller au bout de leur lutte pour abattre une tyrannie dont ils ont décidé de se débarrasser.
    Quant au devenir de la ville en tant que symbole, il faudra attendre le verdict de l’histoire. Cette attente, au demeurant, serait moins longue si de courageux journalistes réussissaient à se glisser dans la ville investie pour rendre compte, en temps réel, au monde effaré, des sacrifices consentis par les Syriens pour accéder à la liberté!

    (1) «Les villes symboles», Acte du colloque du Centre Mondial de la Paix, Verdun, novembre 2010 in «Les Cahiers de la Pais», n°9, 2003, 405p.
    (2) Verdun est certes une ville symbole, mais elle n’a que très peu concernée par l’immense bataille du même nom, où aucun combat urbain n’a eu lieu, ce qui fait de cet exemple de symbole un cas très particulier.
    (3) Ce texte est écrit lundi 30 juillet au soir!

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