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Tribune

L’amazighe, langue officielle du Maroc: Du symbole à la réalité
Par Nabil Bayahya

Par L'Economiste | Edition N°:3620 Le 21/09/2011 | Partager

Nabil Bayahya est diplômé de Sciences Po Paris. Il est actuellement Executive Partner en charge de la practice Consulting au sein d’un cabinet international d’Audit et de Conseil

En adoptant l’amazighe comme langue officielle, les Marocains ont franchi une nouvelle étape dans la diversité culturelle. Cette révolution tranquille, amorcée dès les premières années du règne de SM Mohammed VI par des concessions régulières aux revendications amazighes n’en marque pas moins un tournant dans l’idéologie post-coloniale d’un Maroc un et indivisible autour d’un souverain, un peuple, une religion, et une langue. La rédaction de l’article 5 prend ainsi de véritables précautions syntaxiques pour affirmer l’égalité des langues officielles tout en gardant la prééminence de l’arabe, et pose désormais la question de son application.

Une victoire symbolique

 

La constitutionnalisation de leur langue est pour les Amazighes un soulagement, tant les premières années de leur histoire post-coloniale avaient oscillé entre condescendance, surveillance, répression, ou assimilation. Les historiens datent même du ‘‘Dahir berbère’’ de 1930 l’acte fondateur du nationalisme marocain, en réaction à la reconnaissance de l’autonomie judiciaire des tribus amazighes par la puissance coloniale. Ce fut la goutte d’eau qui a fédéré la jeunesse militante marocaine pour obtenir l’Indépendance 26 ans plus tard, réservant aux Amazighes le sort des minorités ethniques dont l’existence même est un affront à la simplicité de l’Etat-nation. Le 20 février 2011, la participation du mouvement amazigh aux événements est l’occasion attendue depuis plus d’un demi-siècle pour une reconnaissance politique. Le salut vient donc du printemps arabe qui déstabilise le Maghreb, et provoque la panique de la communauté internationale qui renie vingt ans de réalisme politique pour revenir à l’idéalisme démocratique. La diversité culturelle met ainsi en phase le régime marocain avec la bienséance internationale, et permet dans le même temps à Rabat de faire avancer le dossier du Sahara, dont la langue, le hassani, est reconnue comme «partie intégrante de l’identité culturelle marocaine». La constitutionnalisation des langues minoritaires du Maroc est donc une victoire politique majeure pour l’ensemble des acteurs. Mais au-delà du symbole, la diversité a toujours été le drame linguistique marocain(1).


Les problèmes du bilinguisme administratif

Au Maroc, le bilinguisme juridique existe déjà officieusement, les textes étant rédigés en français avant d’être traduits en arabe. Mais contrairement aux pays officiellement bilingues, le bilinguisme marocain n’est ni formalisé ni organisé, le français n’ayant aucune existence légale, bien qu’il ait repoussé toutes les tentatives d’arabisation, hormis au ministère de la Justice dont la solennité privilégie la langue du Coran.
La difficulté de l’arabisation s’explique en partie par ce que les linguistes appellent la diglossie, ou dédoublement de la langue, entre l’arabe littéral qui n’est spontanément parlé par personne, et la darija quotidienne qui ne s’écrit pas. Cette séparation fait de la première langue du Royaume une langue étrangère pour tous les Marocains.


Le piège du bilinguisme éducatif


Quant au français, il est devenu la langue des affaires et du commerce dès le XIXe siècle, où le système de la «protection» a francisé nombre de Marocains. La francophonie a ainsi introduit une fracture dans la société marocaine en même temps qu’elle a contribué à l’essor économique du Royaume. Elle est restée après l’Indépendance la langue de la modernité, dans une compétition qui se poursuit avec l’arabe classique symbolisant la tradition.
L’arabisation de l’enseignement a posé les mêmes problèmes, avec une diglossie qui gêne autant les professeurs que les élèves, et un enseignement à deux, voire trois vitesses où les prestigieuses écoles de la Mission enseignent en français alors que l’enseignement public est en grande partie arabisé, handicapant d’autant plus ses élèves que les universités restent francophones. S’y ajoute un enseignement privé marocain en deux langues, qui reste inaccessible à la majorité des familles. L’enseignement de l’amazighe est l’une des plus anciennes revendications des associations locales, à laquelle le Roi a répondu en 2001 par l’introduction de la langue minoritaire dans l’enseignement public. Mais après l’enseignement de l’amazighe, faut-il aller jusqu’à l’enseignement en amazighe? Dans ce système de capital culturel, où la langue est un facteur de distinction sociale, le français est la langue de l’élite par le seul fait de son exclusivité. La nouvelle constitution prend soin de ne pas opposer les langues maternelles aux langues étrangères, et de promouvoir «l’apprentissage et la maîtrise des langues étrangères les plus utilisées dans le monde». Mais à moins d’imaginer un Maroc idéal où chacun maîtrise quatre ou cinq langues, les réalités du système éducatif imposent des priorités.
A l’indépendance, les élites locales se sont engouffrées dans la seule brèche permettant le particularisme, à savoir la culture.
Les associations culturelles amazighes ont ainsi animé pendant des décennies une vie culturelle particulièrement riche, faisant d’une langue de tradition orale une langue de poésie, de théâtre, et plus récemment de cinéma.


La solution culturelle

 

Dès 2001, SM Mohammed VI reprend à son compte leurs revendications, en créant l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM), avec un programme concret: «réunir, transcrire et sauvegarder l’ensemble des expressions de la culture amazighe, encourager, réaliser et diffuser des travaux de recherche sur la culture amazighe, promouvoir la création artistique dans la culture amazighe, étudier une transcription graphique efficace de la langue, proposer des programmes de formation linguistique, encourager la place de l’amazighe dans les médias». D’une certaine façon, la loi organique prévue par la Constitution est déjà écrite!
Aujourd’hui, l’Ircam entretient des relations avec une centaine d’associations culturelles, qu’il finance à hauteur de 3 millions de dirhams par an. Il décerne 2 millions de dirhams annuels de prix récompensant la création culturelle, et a passé des centaines de contrats de recherche pour des engagements de plusieurs millions de dirhams. Ces sommes peuvent paraître faibles au regard de l’enjeu pour les 10 millions d’Amazighes du Royaume, mais la volonté politique est bien là. L’Ircam a ainsi vocation à intégrer le nouveau «Conseil national des langues et de la culture marocaine», comme la reconnaissance des actions menées depuis une décennie.
La montée en puissance de la politique amazighe du Royaume devra ainsi être la montée en puissance des politiques culturelles en général. En assumant ainsi la diversité culturelle du Maroc, le Roi montre la société marocaine telle qu’elle est, et telle qu’il veut la voir prospérer.

L’article 5 de la Constitution

«L’arabe demeure la langue officielle de l’Etat. L’Etat oeuvre à la protection et au développement de la langue arabe, ainsi qu’à la promotion de son utilisation. De même, l’amazighe constitue une langue officielle de l’État, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception. Une loi organique définit le processus de mise en oeuvre du caractère officiel de cette langue, ainsi que les modalités de son intégration dans l’enseignement et aux domaines prioritaires de la vie publique, et ce afin de lui permettre de remplir à terme sa fonction de langue officielle. L’État oeuvre à la préservation du hassani, en tant que partie intégrante de l’identité culturelle marocaine unie, ainsi qu’à la protection des expressions culturelles et des parlers pratiqués au Maroc. De même, il veille à la cohérence de la politique linguistique et culturelle nationale et à l’apprentissage et la maîtrise des langues étrangères les plus utilisées dans le monde, en tant qu’outils de communication, d’intégration et d’interaction avec la société du savoir, et d’ouverture sur les différentes cultures et sur les civilisations contemporaines».

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