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Chronique

Ecouter: Prêtez-moi votre oreille ou l’art de se taire
Par Driss Alaoui Mdaghri, professeur et ancien ministre

Par L'Economiste | Edition N°:3604 Le 26/08/2011 | Partager

La dernière chronique chutait sur les grandes oreilles du «Réseau Echelon». Revenons à des préoccupations moins secrètes et plus poétiques. Dans "Jules César" Shakespeare fait dire à Antoine:

" Friends, Romans, Countrymen, lend me your ears
The bad that men do lives after them
The good is often buried with their bones
So let it be with Cesar"

(Amis, Romains, Compatriotes, prêtez l'oreille: Je viens enterrer César, non faire son éloge; Le mal que font les hommes leur survit; Le bien est souvent inhumé avec leurs os. Qu'il en soit ainsi pour César!")

Alors prêtez-moi l'oreille et quittons Rome pour aller faire un petit tour exotique par la Chine où se trouve un lac au nom prédestiné: Er Haï – Le Lac en forme d'oreille – situé à deux kilomètres de la ville de Dali non loin du mont Cangshan dans la province du Yunnan. C’est un lieu d'une grande beauté et un joyau de la création à en croire ceux qui l’ont visité. Joyaux de la création également, l'oreille et la langue sont deux sœurs jumelles qui vont rarement l'une sans l'autre. L'une comme l'autre peuvent être éduquées. L'une à bien écouter; l’autre à se taire.
Tâche malaisée, cependant, l'absence d'écoute dont il a été question lors de la précédente chronique s'installant confortablement dès le plus jeune âge, car pas plus à la maison qu'à l'école – paradoxe pour une institution où tout l'enseignement repose en principe sur l'écoute – les enfants ne sont préparés à cet exercice d'hygiène mentale qui consiste à intérioriser les vertus de l’écoute. Faut-il s’étonner dès lors que tant s’en plaignent quand bien même ils pratiquent l’absence d’écoute avec assiduité à la maison comme au travail ? Pourtant, la demande dans nos sociétés est récurrente et générale à ce point de vue: "Rien qu'écoute moi et ne me donne rien", répètent à l'envi grands et petits.
je me souviens d'un haut responsable – ne le nommons pas pour ne faire de peine à personne – qui était, à mes yeux, atteint du syndrome du «non écouter» quand il avait une idée en tête ou un intérêt en vue. Comme il ne pouvait pas vous interdire tout simplement de parler, cela prenait la forme d'interruptions fréquentes pendant que vous lui expliquiez quelque chose qu'il ne voulait pas entendre. C'était chez lui une tactique parfaitement rodée s’exerçant avec régularité à l'égard de ceux dont les vues ne correspondaient pas aux siennes. A l'occasion d'une discussion sur un sujet d'importance qui concernait un champ d’activité dont j’avais la charge, il ne cessa de m'interrompre par toutes sortes d'artifices m'empêchant ainsi de développer ma pensée et les arguments qui la fondaient. Ma réaction ne tarda pas et ne manqua pas de provoquer, à mon grand regret, un incident: "j'arrête de parler à moins que vous ne me laissiez le temps de dire ce que j'ai à dire!" l'apostrophai-je. Il n'eut d'autre choix que de me laisser faire tout en marmonnant que j'étais un donneur de leçons. Il est vrai que je cède parfois, trop souvent, à ce travers, professionnel dans mon cas, ce qui n’est pas une excuse. Mais l'interlocuteur-auditeur, voire le lecteur, a toujours la possibilité de pratiquer l’écoute flottante de certains professionnels ou, plus radical, de couper l’écoute et de se mettre en orbite géostationnaire en attendant que cela passe, comme il m’arrivait de le faire avec quelques professeurs ennuyeux et qu’il m’arrive encore de le faire avec quelques bavards impénitents. Quant à l'écrit on a la possibilité de tourner la page ou de lire en diagonale.
Ce que l'on appelle le "Printemps arabe" s'explique sans doute aussi, en partie, par une demande d’écoute exprimée de longue date par les populations et le refus obstiné de certains régimes d'y répondre. Quand dans les affaires publiques les gouvernants sont sourds aux besoins légitimes des gens qui ne sont pas que des besoins alimentaires, mais des besoins de liberté, de dignité et d’écoute, comment s'étonner qu'un jour ou l'autre ils descendent dans la rue et manifestent pour se faire entendre? La crainte est que les successeurs des dirigeants chassés se fourvoient à leur tour, comme on l'a souvent vu, dans la même surdité, car le problème n'est pas seulement d'ordre institutionnel. Il est fondamentalement d'ordre culturel, l'éducation de base étant la clé du changement en la matière. Le chemin à parcourir est long et parsemé d'embuches.
Pareillement dans les organisations et les entreprises, les conflits sociaux et le recours à ce que l’on appelle le dialogue social, sont assez souvent le reflet de problèmes d’écoute comme le montrent nombre de cas vécus que la place, ici disponible, ne me permet pas de solliciter. Je me contente de citer une expérience dans un ministère dont j’ai eu la charge, celui de l’Energie et des Mines, relatée dans une publication à laquelle les lecteurs intéressés pourront se référer, où la question de l’écoute a été centrale en tant que démarche et méthode d’action.*

... Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il y a deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager... Aujourd’hui Driss Alaoui Mdaghri vous propose d’autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, diriger, avoir, être… Ils feront l’objet de ces chroniques estivales et néanmoins ramadaniennes que l’allégresse vacancière, la sienne comme celle du lecteur, et la disponibilité ramadanesque mettront le lecteur, avec la gaieté légère du flâneur, sur des sentiers à explorer ou à redécouvrir.

Ecouter n'est pas tout, même si dans certaines situations cela suffit. Encore faut-il agir pour que l'exercice ne soit pas vidé de tout sens et ne devienne une fin en soi. La fin, à vrai dire et de tisser du lien et de construire avec les autres ce qui vaut la peine d'être construit pour le bénéfice de tous. La difficulté est qu'après avoir écouté on puisse ne pas donner satisfaction, voire agir dans le sens contraire de la demande.
C'est parfois nécessaire. Malgré cette difficulté l'écoute demeure incontournable, quitte à expliquer que l'intérêt général ou l'intérêt à plus long terme n'est pas dans la satisfaction immédiate ou celle des intérêts catégoriels ou personnels. Mais attention à ne pas se laisser obnubiler par les prétentions de la communication et croire que cette dernière est la panacée universelle, car sans écoute il n’y a pas de communication qui vaille ni, pour reprendre le langage des communicants, de communication efficace.
C’est pour cela qu’il faut – surtout quand on a en charge les affaires publiques – dire d’abord au petit homme qui est là en chacun de nous: "Ecoute petit homme"(1), ainsi que le suggère tel auteur dans un écrit au titre inspiré, car charité bien ordonnée commence par soi-même. Dans son adresse au lecteur, il interpelle le petit en nous, manipulable et corvéable à merci, qui peine tant à trouver la voie de sa libération et de son bonheur – ton seul libérateur, c'est toi, écrit-il – et convoque par la même occasion ce refus d'écouter la voix de la sagesse et de la raison. Il met ainsi en exergue dans ce titre la fonction de l'écoute qu'il pratiquait de par son métier en tant qu’analyste. Il est vrai que c'est par là que nous péchons pour la plupart en ne faisant pas l’effort d'écouter pour comprendre et agir le cas échéant. Quand les temps, comme c’est le cas aujourd’hui, sont à la manipulation et à l’agitation, il est, en effet, vital, de savoir écouter et soi-même et les autres pour discerner le vrai du faux, ce qui fait sens et ce qui n'est qu'écume des jours, ce qui concourt à l’intérêt général et ce qui sert uniquement les ambitions personnelles.
Pour bien écouter, la pratique du silence et l'art de se taire sont deux voies royales à ne jamais négliger. Il y a dix- huit raisons de se taire, explique l'auteur d'un opuscule sur cet art que beaucoup dédaignent(2). Dans le désordre, il faut se taire parce qu'il y a un temps pour se taire et un temps pour parler, parce qu'on ne sait jamais bien parler qu'on ait appris à se taire, parce qu'on ne doit cesser de se taire que quand on a quelque chose à dire qui vaut mieux que le silence, parce qu'on risque moins à se taire qu'à parler, parce que jamais l'homme ne se possède plus que dans le silence... Et, à l’instar du poète(3) «…j'écoute toujours dans l'éblouissement silencieux »… pour entendre la goutte d'eau qui raconte son histoire dans le ruisseau qui murmure, le brin d'herbe caressé par une brise légère, la vague qui vient s'éteindre sur le rivage au crépuscule, le battement d'ailes du papillon éphémère au milieu du jour, la fleur imbibée de rosée qui éclot au petit matin, les feuilles d'arbres centenaires qui parlent des langages inconnus, l'écho du rire des enfants muets dans la vallée, le grain de sable qui roule dans le désert sur les dunes, le chant silencieux des sirènes stellaires, les étoiles qui relaient le bruit de fond de l'univers, la voix inimitable de la renaissance du monde… l’ineffable du dire des hommes.

Pour contacter Driss Alaoui Mdaghri,

voir blog Idriss.ma - mail: [email protected]

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(1) Wilheim Reich, «Ecoute Petit Homme», Payot.
(2) Abbé Dinouart, «L’Art de se taire», Editions Jérôme Million.
(3) Rabindranath Tagore, «L’offrande lyrique», Editions Gallimard.
* DAM, «De la Communication au ministère de l’Energie et des Mines», in colloque sur «L’Administration à l’épreuve de la libéralisation» de l’Amicale des ingénieurs des ponts et chaussées, CGEM et Amicale des inspecteurs des finances, 1993.

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