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Opinions & Débats

Les mécanismes diaboliques de la langue de bois

Par Dr Mustapha SAHA | Edition N°:5836 Le 04/09/2020 | Partager

Le Dr Mustapha Saha est sociologue spécialiste des problématiques des minorités urbaines, migratoires ou de la révolution numérique. Il aime explorer les plausibilités miraculeuses de la culture, furète les subtilités nébuleuses de l’écriture. Son travail philosophique, poétique, artistique, reflète les paradoxalités complétives de son appétence créative. Il est le cofondateur du Mouvement du 23 mars à la Faculté de Nanterre et figure historique de mai 68. Le présent texte n’est pas intégralement reproduit ici. On peut le trouver sur le blog du chercheur (Ph. Privée)

L’expression russe «langue de chêne», devenue «langue de bois», et en termes savants «xyloglossie», qualifie le langage impénétrable de la bureaucratie, qui ne s’impose que par ses codes arbitraires. Un langage répandu dans les classes dirigeantes parce qu’il permet de se sortir des impasses argumentaires par des acrobaties verbales abracadabrantes.
Il s’agit d’une névrose jargonnière, qui falsifie, dénature, flétrit toutes choses sous prétexte de les perfectionner techniquement. Les litotes, les idées préconçues, les comparaisons outrancières, les fausses évidences, ne servent qu’à noyer le poisson. Les wishful thinking, qu’on pourrait traduire par vœux pieux, drainent des loquacités inintelligibles, des périphrases intangibles, des absurdités incorrigibles, font plier les réalités aux interprétations fantasmatiques et trouvent dans les discours politiques les meilleures illustrations. L’artificieux parler-vrai envoile, dans sa prétendue transparence, des platitudes désolantes. Les démonstrations brouillardeuses se balisent de notions sibyllines.  

Idéologie «vacuitaire»

Les précisions ne dessinent en définitive que les contours des imprécisions. L’idéologie vacuitaire imprègne tout ce qu’elle traite d’insignifiance. Les électeurs, déroutés par les affirmations discordantes, finissent par tomber dans la léthargie citoyenne. Le vote est par lui-même un acte de résignation. Les structures pyramidales, où le sommet écrase toutes les strates intermédiaires, se double d’une imbrication complexe des mailles du pouvoir dans le tissu social (Michel Foucault).
La langue de bois se place toujours, avec toute la mauvaise foi requise, du côté du pouvoir (…).  Les sociétés abandonnent les mots d’ordre au profit des mots de passe, qui permettent ou interdisent l’accès à l’information. L’entreprise délocalise les productions, vend des services et achète des actions. Les circuits bancaires avalent et digèrent les transactions.  Le travail filtré par le numérique est guetté en permanence par les bugs, les piratages, les virus vampirisateurs ou destructeurs. Le couple masse-individu se dissocie. L’individu n’est plus un interlocuteur. Il n’est qu’une unité impersonnelle dans une catégorie statistique, un cryptogramme dans une banque de données. Le serpent monétaire régule les activations. «L’être contrôlé est ondulatoire, mis en orbite, sur faisceau continu» (Gilles Deleuze: Post-scriptum sur les sociétés de contrôle).

 

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Hitler, génie des foules, en campagne électorale (1933). «Ce ne sont donc pas les faits en eux-mêmes qui frappent l’imagination populaire, mais la façon dont ils sont répartis et présentés. Il faut que, par leur condensation, ils produisent une image saisissante qui remplisse et obsède l’esprit. Qui connaît l’art d’impressionner l’imagination des foules, connaît aussi l’art de les gouverner» - Gustave Le Bon; Psychologie des foules, 1895

De nouveaux morts vivants

La langue de bois catalogue la misère absolue comme une fatalité sociétale. La diversité culturelle s’invoque comme alibi mercatique à la dévalorisation sociale des immigrés, des réfugiés, des déracinés. Face aux politiques d’intégration ségrégative, la notion douteuse d’inclusion, qui signifie étymologiquement «enfermement», se débite comme dernier avatar du marketing politique. Personne ne se scandalise des milliers de sans-logis qui dorment sur les trottoirs de la capitale parisienne. Les rafles policières dégagent périodiquement, brutalement, les camps d’infortune, qui se reforment aussitôt ailleurs. Les laissés-pour-compte, désidentifiés, anonymisés, sous le vocable «sans domicile fixe», siglés sous l’acronyme «SDF», errent, toujours plus nombreux, dans la société d’abondance (…).

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«L’homme apprend à chérir les barrières mises autour de lui», car «la peur devant la liberté n’est rien d’autre que la peur devant le vide». Ainsi en est-il de la servitude volontaire

La révolution numérique, utilisée comme vecteur d’appauvrissement linguistique, oppose la boulimie cybernétique à l’assimilation livresque. Les images absorbent et résorbent les éruditions traditionnelles, les temporalités observationnelles, les persévérances rédactionnelles. Les nouveaux rites sociaux s’accomplissent dans la spontanéité débridée, l’impétuosité chaotique, la transe télématique. Les bloggeurs publient des non-livres où les humeurs passagères et les commentaires à l’emporte-pièce font fi de toute stylistique. On écrit comme on parle, dans une terminologie laconique et une syntaxe anachronique. On s’installe allégrement dans l’indigence du langage signalétique. On produit, dans l’instantanéité et la percutance, des astuces inusitées de langue de bois, qui ne détonnent que par leurs innovations formelles (…). Seule la pensée nomade peut s’échapper des impasses labyrinthiques et des immensités désertiques, déjouer les chausse-trappes politiques, sauvegarder les garde-fous éthiques.

De la vache folle à la presse folle

Quand les médias ne peuvent plus occulter les implications toxiques et les dévastations sanitaires de la société de consommation, la baguette magique des entrepreneurs sort la miraculeuse démarche qualité. Il n’est pas inutile de rappeler la tragédie de la vache folle.
Cette pathologie fatale est transmissible à l’être humain, dans une forme dénommée «nouveau variant de la maladie Creutzfeldt-Jacob», qui se traduit par des troubles neurologiques graves, des pertes de mémoire, des perturbations du comportement, des signes de démence.
Ce n’est qu’à partir de 1998 que les autorités françaises mettent en place l’Institut de veille sanitaire et l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments. La langue de bois se charge de dédramatiser la catastrophe en incriminant une psychose collective.
Le président de la République ironise sur l’égarement de la «presse folle». Les politiques travaillent les retours d’image pour se disculper de toute imputabilité, et quand ils sont pris en flagrant délit de laxisme, comme dans le cas du sang contaminé, ils se reconnaissent responsables mais non coupables.

                                                          

Servitude volontaire

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Les puissants ne sont grands que parce que nous sommes à genoux: La Boétie
(dessin Eugène Petit)

L’humain, menacé de rationalisation totale et de robotisation fatale, puise son énergie combative uniquement dans sa subjectivité rétive. L’acte d’écrire ne gagne-t-il pas, à ce prix, son ardeur subversive? La littérature ne doit-elle pas élever son message au-dessus des effondrements? Il n’est que la littérature qui puisse dénoncer, avec efficience, les pièges vulgaires et terribles des langues de bois.
La langue de bois banalise les systèmes de surveillance et de contrôle, des machines d’oppression et de répression, des mécanismes pernicieux de téléguidage, qui pilotent, en tout lieu, à tout moment, les consciences et les comportements. Le scandale du Facebook-Cambridge-Analytica a mis en lumière l’échelle astronomique des manipulations informatiques. Cette fuite de 87 millions fichiers a permis aux services secrets américains d’influencer les intentions de vote en faveur de certains politiques. Les réseaux sociaux s’alimentent d’innombrables narcissismes. Comment s’immuniser contre les langues de bois, génératrices de méconnaissance et d’obscurantisme, qui s’instillent dans la vie quotidienne comme des virus délétères?

 

 

 

 

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