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Le Cercle des Experts

Après le multilatéralisme, les grandes guerres?

Par Thierry De MONTBRIAL | Edition N°:5815 Le 03/08/2020 | Partager

X-Mines, Thierry de Montbrial a créé l’IFRI (Institut français des relations internationales) en 1979. Sa dernière contribution à L’Economiste porte sur les risques de guerres (3 août 2020). Economiste formé par le prix Nobel Debreu, De Montbrial a enseigné tout au long de sa carrière en France et aux Etats-Unis. Il a fondé la World Policy Conference, qui a tenu certains de ses travaux au Maroc. Il fait partie des conseillers de l’OCP, de Lafarge et de Renault. L’IFRI, classé 2e think tank au monde, publie chaque année le célèbre Ramses. (Ph. Dunod)

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La situation illustre parfaitement l’effet papillon: une cause minuscule provoque des conséquences immenses. La détection précoce, la collecte et l’interprétation des données, l’accès à ces données et leur partage, l’organisation nationale et internationale de la prévention face à ces types de risques (sanitaires en l’occurrence, mais aussi financiers ou autres), la répartition des responsabilités, la détermination de qui finance quoi et de qui a un droit de regard sur quoi: telles sont quelques-unes des questions inévitables. Sans cela, les effets papillon sont voués à proliférer (Ph. DR)

La pandémie de Covid-19 s’éloigne-t-elle? Nous ne sommes pas à l’abri d’une prochaine vague. Après tant de discours imprudents, plus personne n’ose émettre des prévisions précises. D’une façon générale, la plupart des commentateurs s’accordent pour dire que, dans tous les domaines, la crise a agi comme un catalyseur, voire comme un révélateur de tendances préexistantes. 

Chaînes courtes, pluies d’argent

Ainsi, dans l’économie, certaines entreprises déjà menacées vont-elles disparaître plus rapidement. Partout, les chaînes de production seront à la fois raccourcies et diversifiées pour réduire les risques, politiques ou autres, de ruptures. Beaucoup d’activités seront relocalisées. Dans le même ordre d’idées, les échanges se feront moins à flux tendus. 
On peut également prévoir, au-delà des précautions sanitaires, un ralentissement du trafic aérien international ou même national au profit des échanges par visioconférences que d’innombrables entreprises ont appris à pratiquer à l’occasion du confinement. 
Certes, l’ouverture sans précédent des vannes de la monnaie partout dans le monde, a permis d’éviter le pire c'est-à-dire les faillites en chaîne d’entreprises structurellement viables. On n’ose penser à ce qui s’en serait suivi. 
Une fois de plus, la communauté des Banques centrales a remarquablement réagi. Mais les meilleures actions ont leur face négative: l’explosion des dettes publiques. 
Ce qui est véritablement inédit dans cette affaire est la simultanéité du phénomène partout dans le monde, mais aussi et peut-être surtout le fait que cela se soit produit après une période de stabilité des prix d’une durée exceptionnelle. Cette stabilité me semble due à l’accroissement de la pression concurrentielle, notamment sur les salaires en conséquence de l’ouverture de l’immense réservoir de main-d’œuvre des pays émergents. 

Emergents, retour des difficultés sociales

Avec une démondialisation même partielle, la vraie inflation ou la stagflation, dont on a oublié les conséquences néfastes, pourrait revenir. 
En même temps, dans le reste du monde privé en partie de ses débouchés, les difficultés sociales augmenteraient également. Rien n’est plus facile que de construire sur le papier un modèle mathématique produisant l’illusion de la viabilité d’une dette perpétuelle. Mes amis macroéconomistes ne s’en privent pas. Encore faut-il ne pas avoir la naïveté d’y croire. La conclusion est qu’il faudra un surcroît de coopération économie internationale innovante.
Il est facile d’accuser la Chine ou de fustiger l’OMS. Cette dernière a les défauts de bien des organisations internationales: sa parole confine à la langue de bois dès qu’on s’écarte des balises.
L’OMS a une action normative, mais elle n’exerce aucun pouvoir direct sur ses pays membres (en particulier, aucun droit d’accès direct à ses données) et ne dispose d’aucune structure préventive lui permettant d’agir en cas d’urgence. Son directeur général n’a pas plus de troupes que le Secrétaire général de l’ONU.
Les organisations sont indispensables pour donner consistance à la coopération internationale. Encore faut-il que leurs missions soient définies sans ambiguïtés et qu’elles jouissent de délégations de pouvoir adaptées à l’exercice de ces missions. A cet égard, l’institution la plus exemplaire est le FMI. 

Les mauvais augures

Force est de constater que les principales puissances de la planète manifestent la conception la plus étroite de la souveraineté. C’est de mauvais augure face à la multiplication des risques.
Malgré tout, je souhaite terminer sur une note optimiste. Plongé depuis longtemps dans la vie internationale, je suis moins frappé par l’ampleur des drames de l’histoire que par leur limitation. 
Puisque l’actualité favorise les métaphores médicales, je dirai que malgré les apparences le système immunitaire de la société internationale ne fonctionne pas si mal. Globalement, au cours des trois derniers mois, après un démarrage inquiétant, la qualité de la réponse européenne m’a paru au-dessus de toutes les espérances.
Dans l’affrontement entre les Etats-Unis et la Chine, je suis prêt à parier que les forces de la raison l’emporteront sur les pulsions. Le plus difficile, pour ces deux puissances, sera d’admettre l’absolue nécessité, dans les prochaines décennies, d’un minimum de partage de la souveraineté, sans lequel le multilatéralisme sera de plus en plus lettre morte. C’est alors que les grandes guerres redeviendraient possibles.

Si l’émotion écrasait la raison…

La question de la gouvernance mondiale est posée. Celle-ci était déjà mise à mal bien avant la pandémie, en raison d’une perte de confiance généralisée exacerbée par le laisser-aller de nombre de dirigeants politiques. A commencer par le chef de l’Etat le plus puissant du monde, dont on attendrait au contraire qu’il donne l’exemple. 
Le recours systématique à l’insulte ou à la désignation de boucs émissaires fait partie de l’arsenal des populistes. Il est également vrai que l’émergence des réseaux sociaux a banalisé les invectives, les fake news et le retour à la loi de la jungle. Si le champ international devenait une foire d’empoigne où l’émotion écraserait la raison, le risque d’une sorte de troisième conflit mondial deviendrait sérieux.
Ainsi, la pandémie a donné un coup d’accélérateur à la dégradation des relations sino-américaines et à l’affaiblissement du multilatéralisme, alors qu’elle aurait dû conduire les principaux Etats de la planète à affronter leurs responsabilités conjointes. Comme veut le faire l’Europe.

 


La repolitisation de l’économie

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Pas loin de 16.000 avions sont encore cloués au sol, fin juillet 2020: les clients ont disparu. Les Etats sont appelés au sauvetage de toute la filière, tous ne le pourront pas (Ph. BF)

D’un autre point de vue, on doit s’attendre au renforcement de la politisation de l’économie internationale, c'est-à-dire à une accentuation de la corrélation entre géopolitique, géostratégie et géo-économie. Le tout formant une sorte de «géo» à la puissance trois. 
Les Etats s’attacheront de plus en plus ouvertement à protéger celles de leurs entreprises qu’ils considéreront comme «stratégiques», ou tout au moins des points jugés critiques de leurs activités. Le droit à la concurrence s’en trouvera bouleversé. Je pense par exemple à la probable course pour les subventions entre Boeing et Airbus, avec en arrière-plan la montée d’un avionneur chinois. Les investissements directs et les mouvements de population seront de plus en plus contrôlés.
Ces remarques illustrent un retour partiel vers la forme prémoderne de l’économie internationale, selon laquelle on échange essentiellement les biens, alors que les facteurs de production (le capital et le travail dans la typologie classique) sont peu mobiles. 
Ainsi l’OMC est-elle l’Organisation mondiale du commerce, et non pas des échanges économiques en général. Toutes ces transformations se traduiront dans bien des pays par une augmentation du chômage de transition plus rapide que ce à quoi on pouvait s’attendre avant la pandémie.

 

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