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Lectures du Ramadan

«L’intrication de Malabar» Episode 2: Colère sourde et rêves fous

Par L'Economiste | Edition N°:5750 Le 28/04/2020 | Partager

Dans l’épisode précédent

L’éminence était vêtue d’une redingote noire, brillante d’usure, dignement recousue par endroits, un pan de sa doublure frôlait le sol, rabougrie par la poussière. Il avait des cheveux grisonnants, ébouriffés, surplombant un front large, finissant sur un visage maigre et fin qui avait gardé des mimiques d’enfant. Son accoutrement n’arrivait pas à ternir la puissance de ses yeux noirs, vifs et emplis d’une lumière, qui oscillait entre celle des génies et des fous. Il n’avait pas d’âge – soixante, soixante-dix ans? Il semblait à la fois frêle et solide, un bambou humain.

Chapitre 2:
Ismaïl n’avait jamais été aussi sûr de lui. La colère qui grondait en lui montait crescendo. Il la sentait, tapie en lui, prête à lui voler dans les ailes, le moquant avec cynisme, le secouant violement, lui intimant de réagir pour faire de sa vie une vie remplie.
Cela faisait un mois qu’elle ne le lâchait plus, qu’elle lui cognait la tête du lever au coucher – à en devenir obsessionnelle. C’était comme si une nouvelle voix l’habitait. Pourtant, il n’avait aucune rancœur envers qui que ce soit. Il n’en voulait pas au système, ni aux riches, comme nombre de ses camarades de classe. Eux avaient des idées – figées – sur la méritocratie et la démocratie. Pour eux la démocratie parfaite devait leur permettre de redistribuer les biens des riches – car tous voleurs – et de les mettre en prison sans réfléchir.
Les rares à pouvoir ostentatoirement montrer leur fortune sans reproche, étaient les rusés, ceux qui s’étaient hissés en haut de cette jungle humaine en se débrouillant par des combines juteuses.
Ceux-là avaient le droit d’être riches. Ils représentaient le nouveau référentiel, basé sur le critère de l’accessibilité.
Il y avait toujours dans leurs discours des aigreurs et des relents d’une fracture sociale béante, qui ne pouvait souffrir le concept de méritocratie. Oui, la méritocratie c’était aussi un truc inventé par les riches. De l’avis de ses camarades d’écoles, seule la débrouille pouvait permettre de s’en sortir. «Tu apprends ta leçon, tu as une bonne note, tu es un minable. Tu triches, tu as une bonne note, tu es respectable».

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Autant dire qu’avec de tels concepts – auxquels Ismaïl n’adhérait pas – peu de camarades de lycée pouvaient se targuer d’être son ami.
De toutes manières, ses notes prodigieuses lui valaient d’être moqué, isolé et retranché dans ses livres. Il n’en avait que faire. Par contre il en voulait à ses parents de leur capacité à se coucher devant chaque obstacle, de leur incapacité à résister face à la méchanceté de la vie.
Ils pliaient systématiquement, face aux voisins de palier qui les méprisaient, face à leurs employeurs qui se moquaient d’eux en leur payant un salaire de misère, en leur bouffant leur temps, qui n’avait en soit plus aucune valeur. Son père n’était pas de cet avis, il disait tout le temps «Hmad Allah», on a de quoi se nourrir, s’habiller et être digne en n’ayant aucune dette.
«On vit mieux que beaucoup de gens». Ismaïl ne l’entendait pas de cette oreille. Oui, ils avaient un «deux pièces», ses parents n’avaient eu que deux enfants, ce qui était une vraie prouesse malthusienne dans son quartier. Ismaïl venait de fêter ses 18 ans, il avait décroché son bac, avec une mention de folie! De folie quand on sait qu’il n’avait eu aucune aide lors de sa scolarité. Il avait eu les félicitations de la délégation régionale de l’éducation nationale, qui se félicitait de pouvoir brandir ses scores au bac, comme preuve de leur propre compétence.
Preuve difficile à faire avaler à sa mère qui avait regardé Ismaïl toutes ces années, grandir entouré de livres qu’il lisait et relisait en prenant des notes jusqu’à plus soif. Il s’était organisé pour s’alimenter en ouvrages chez Abdellah le bouquiniste de la ville, qui lui prêtait gratuitement tous les livres qu’il voulait. Ce bouquiniste au béret vert vissé sur la tête représentait sa seule vraie connexion avec le monde qui évolue.
En contrepartie, il l’aidait chaque week-end à ranger les centaines
de romans, livres, traités, thèses, et autres dictionnaires – achetés au kilo – attendant acquéreurs sur des rayons propres et méticuleusement rangés. Un véritable commerce d’extraterrestre pour la ville qui les hébergeait, Azrou.
Ismaïl avait soif. Soif d’apprendre. Il avait un rêve fou. Celui de rejoindre une université spécifique. Non par son prestige, il n’en avait que faire. Il savait dompter son égo depuis tout jeune.
L’université de ses rêves était surtout une fabrique à idées, où l’on explorait le monde et où l’on pouvait, en laboratoire, le changer. Changer le monde était son idéal. Il en avait parlé avec son professeur d’anglais, qui lui avait répondu à juste titre, qu’il devrait commencer à changer son propre monde à lui, car malgré ses notes exceptionnelles, ses capacités à communiquer avec les autres devraient être retravaillées. «On ne peut briguer un poste dans l’administration publique si l’on ne sait pas faire des ronds de jambes» lui avait-il dit.
L’administration publique. Il en avait la nausée. Lui voulait changer le monde et son professeur l’incitait à intégrer la structure qui selon lui était une usine à inertie.
Non, Ismaïl avait un rêve bien plus fou. Il voulait d’un coup de baguette magique se retrouver sur le campus du MIT à Los Angeles. Plus exactement au 77 Massachusetts Ave, Cambridge, en face de la
Charles river, au cœur de Boston. Il avait appris l’adresse par cœur.
Il n’avait pas les moyens de rejoindre la grande école de ses rêves, pas les moyens de partir là-bas aux USA, au MIT. Allez se «plugger» au puits, à la source de la connaissance, là où les découvertes sont analysées, là où la création est possible. Il avait été subjugué de voir sur YouTube des étudiants du MIT, gérer une partie de football sur la pelouse de l’université, menée par des chiens robots qu’ils pilotaient grâce à des algorithmes qui leur donnaient l’air d’être vivants.

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