Reportage

Une perspective historique pour décrypter les événements du Rif

Par Hamza TASSOULI | Edition N°:5037 Le 02/06/2017 | Partager
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Mimoun Aziza, historien: «Le travail de réconciliation avec le pouvoir central passe aussi par un travail sur la mémoire»
(Ph. M. A.)

Professeur d’histoire contemporaine à la faculté des lettres et des sciences humaines de Meknès, le chercheur Mimoun Aziza, originaire lui-même de Nador, nous livre dans cet entretien sa lecture, en tant qu’historien qui a travaillé sur la mémoire, des événements que vit le Rif depuis 7 mois.

- L’Economiste: Vous êtes historien et vous connaissez bien la région du Rif. Ce Hirak serait-il une suite de l’histoire de cette région qui est en train de s’écrire? Serait-ce une mémoire collective régionale qui se réveille?
- Mimoun Aziza:
Je me rappelle d’une déclaration de l’historien français Pierre Vermeren où il avait dit: «La mémoire rifaine est une mémoire polytraumatisée du XXe siècle. Les Rifains apportent avec eux cette souffrance et ce ressentiment contre le Maroc, contre la France, contre l’Espagne». Cela dit,  cette déclaration a provoqué la colère des Rifains qui ont considéré cette explication comme «une pensée honteuse et un stéréotype». En tant qu’historien, je pense que la question de la mémoire prend plus d’importance dans le Rif, en raison des circonstances particulières traversées par la région tout au long du siècle dernier. A tel point qu’on peut parler de «région-mémoire» au sens où le souvenir des guerres a eu des conséquences sociales, économiques et structurelles sur la population rifaine. Celle-ci tire ses caractéristiques de l’organisation de sa mémoire autour de grands personnages  tels que Abdelkrim El Khattabi, Chérif Mohamed Ameziane... Cette mémoire se focalise sur  de grands conflits avec l’Espagne à travers la célébration d’une série de batailles et de  guerres de résistance contre l’occupation espagnole. Je dois aussi souligner que l’incursion de la société civile dans le domaine de l’histoire dans cette région est impressionnante. Une littérature abondante à contenu historique circule dans le Rif.
Elle concerne bien évidemment le personnage de Abdelkrim El Khattabi qui a toujours été vivant dans la mémoire des Rifains, mais aussi d’autres personnalités et d’autres événements historiques souvent en liaison avec la colonisation espagnole. Il y a dans le Rif un retour mémoriel qui concerne plusieurs événements violents longtemps refoulés.

- Cette mémoire reste-t-elle encore vivace jusqu’à nos jours?
- Le climat politique du Maroc indépendant, caractérisé essentiellement par la répression et  le manque de liberté d’expression, n’offrait pas la possibilité aux victimes de s’exprimer. Le travail de réconciliation avec le pouvoir central passe aussi par un travail sur la mémoire. Ce chantier ouvert depuis des années permet aux Rifains de s’exprimer, de dénoncer les atrocités commises par les pouvoirs publics à leur égard en 1958 et 1984. Après une longue période de silence, nous assistons, dernièrement, à un retour du refoulé mémoriel à l’instar de ce qui se passe en France par rapport à la guerre d’Algérie, ou encore en Espagne par rapport à la guerre civile. La société civile rifaine prend en charge la question de la révision de l’histoire coloniale et postcoloniale du Rif. Cette action ne se limite pas à la commémoration des événements marquants de l’histoire locale, mais elle prétend  ouvrir un nouveau chantier afin de réécrire l’histoire du Rif.

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Pierre Vermeren, historien: «La mémoire rifaine est une mémoire polytraumatisée du XXe siècle. Les Rifains apportent avec eux cette souffrance et ce ressentiment contre le Maroc, contre la France, contre l’Espagne» (Ph. Bziouat)

- A travers vos écrits, vous dites que la mémoire rifaine est habitée par l’Espagne, l’Algérie, sans parler des confrontations avec le pouvoir central marocain…
- Cette mémoire locale s’est en effet construite, entre autres, à travers les relations avec l’Espagne, marquée essentiellement par la résistance à l’occupation espagnole.
Il s’agit d’une relation assez compliquée. De l’ancienne puissance coloniale, les Rifains gardent de très mauvais souvenirs en raison  de terribles guerres (1909-1911, 1921-1926) et l’utilisation d’armes chimiques par l’armée espagnole en 1925.
L’ancienne puissance coloniale est considérée responsable de la marginalisation dont a pendant longtemps souffert le Rif. Sachant que l’Espagne était une puissance coloniale marginale, elle n’avait pas les moyens financiers pour développer la région. Avec l’Algérie, c’est une autre Histoire avec un grand H.
Pour les Rifains, l’Algérie constitue, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, une terre d’accueil. Cette migration saisonnière du XIXe siècle est devenue une migration permanente au XXe siècle. Des milliers de Rifains ont fini par s’y installer définitivement.  A Misserghin, près d’Oran, il y avait un village presque entièrement formé par les Rifains, fixés définitivement dans le pays.
Un douar marocain à Ayoun Turk dans la province d’Oran s’est formé dans les années 40, suite aux grandes famines sévissant dans le Rif et entraînant un exode massif vers l’Algérie. Encore aujourd’hui, la population du Rif demeure très marquée historiquement, et avec toutes les conséquences socio-économiques que cela implique, par la proximité de l’Algérie et par son destin. D’une part, elle a été marquée par la présence des dirigeants de l’Armée de libération nationale (ALN) d’Algérie pendant la guerre d’indépendance. D’autre part, une partie de sa population a, à un moment ou à un autre, pour une durée plus ou moins longue, immigré de l’autre côté de la frontière.

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Il y a dans le Rif un retour mémoriel qui concerne plusieurs événements violents longtemps refoulés, selon l’historien et chercheur Mimoun Aziza (Ph. Bziouat)

- Mais avec le pouvoir central marocain, il y a eu quand même une réconciliation entamée sous le règne de Mohammed VI?
- L’histoire actuelle du Rif est en effet vue sous l’angle de la réconciliation avec le makhzen.  La réconciliation est plutôt sollicitée par le makhzen, surtout depuis l’intronisation du Roi Mohammed VI. Cependant, la majorité des Rifains sont encore assez réticents à propos de cette  réconciliation, du moment qu’il y a beaucoup de dossiers qui ne sont pas encore réglés. Ces dossiers concernent, entre autres, la «réhabilitation» de la personnalité de Abdelkrim El Khattabi.
La société civile dans le Rif exige une vraie reconnaissance des crimes commis par le pouvoir depuis plus d’un siècle. De cette relation conflictuelle avec le makhzen, la mémoire collective a retenu quelques événements sanglants, considérés comme symboliques.  Citons, entre autres, le soulèvement  de 1958 contre les autorités de Rabat qui fut sévèrement  réprimé par l’armée.
- Ce «Hirak» du Rif, si nous comprenons bien vos propos, puise ses origines de cette histoire tumultueuse?
- En tant qu’historien, je n’explique pas le présent, mais j’essaye de l’analyser. La révolte de 1958 est également considérée comme une date symbolique marquant la relation avec le makhzen du Maroc indépendant. Les causes de cette révolte sont directement liées à la nouvelle situation socio-économique difficile que traversait la région. Le mouvement de contestation a commencé lors du processus d’intégration des deux anciennes zones du Protectorat. Il s’agissait en fait d’intégrer la région du Rif au reste du Maroc à travers l’unification monétaire, la libre circulation des personnes  et l’unification linguistique, ainsi le français remplace-t-il l’espagnol à l’école et dans l’administration. Par conséquent, l’élite locale hispanophone a été marginalisée au profit des administrateurs francophones venus des autres régions.  L’indépendance a mis à nu la situation de cette zone, elle a mis en évidence les disparités économiques et sociales existant entre les deux zones.  En passant en revue les différentes réalisations économiques qu’a connues cette région durant les premières années de  l’lndépendance, l’on s’aperçoit qu’elles n’ont pas suffisamment étendu et développé l’héritage de la période coloniale.

Guerre de l’information

LES événements d’Al Hoceïma alimentent en toile de fond un autre débat, celui de la fiabilité de l’information. Au point que des parlementaires ont interpellé Mohamed  Laâraj, ministre de la Communication, lors de la dernière séance des questions publiques à la première Chambre. Des députés du PJD et du FGD ont crié au scandale, accusant  deux chaînes publiques, SNRT et Médi1TV, de «manipulation» et diffusion «d’images mensongères».
Pour illustrer des séquences sur les événements d’Al Hoceïma le 26 mai, les deux chaînes ont utilisé «des images datant du 3 mars 2017 à l’issue d’un match de football au cours duquel des hooligans ont saccagé des biens publics», selon Omar Balafrej, député FGD.
Le représentant du Front de gauche a adressé une question écrite au ministre de la Communication, dans laquelle il n’hésite pas à considérer que cela «renvoie aux méthodes des régimes fascistes».  Laâraj a été interpellé sur «les mesures qu’il compte mettre en œuvre pour assurer la neutralité des médias publics». M.A.M.

Propos recueillis par
Hamza TASSOULI

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