Tribune

Espagne: Quels enjeux économiques pour 2016

Par Robert LANQUAR | Edition N°:4851 Le 06/09/2016 | Partager

Né en Algérie de parents séfarade et berbère, Robert Lanquar, après une expérience de journaliste, a été pendant une dizaine d’années  chargé du marketing et des recherches sur les entreprises touristiques, à l’Organisation mondiale du tourisme. Il a été aussi expert auprès de la Banque mondiale et a participé à l’élaboration de nombreux plans de développement touristique dont ceux du Sénégal et des Seychelles. Il fut coordinateur du groupe d’experts du Plan Bleu -Plan d’action pour la Méditerranée- PNUE entre 1986 et 1996, tout en assurant la programmation technique du Europartenariat Middle East 1994-1996 avec la Euro-Arab Chamber of Commerce (Paris), la Euro-Israel  Chamber of Commerce et le Département international de la Chambre de commerce internationale de Paris. Depuis 2000, il assure la coordination du Forum euroméditerranéen de FITUR – Madrid. Il est aussi professeur invité à l’Université de Cracovie (Ph. R.L)  

Malgré la colère des Espagnols et la situation vaudevillesque qui mènerait, selon la Constitution espagnole de 1978, à de nouvelles élections le jour de Noël 2016 ou le 1er de l’An 2017, il semble bien que l’échec du président Mariano Rajoy du PP (Parti populaire) à trouver une majorité simple pour gouverner aura des conséquences négatives pour l’économie espagnole. Un peu d’espérance viendrait du changement de posture du PSOE, le Parti socialiste espagnol, après les élections autonomes du Pays basque et de la Galicie, le 25 septembre. Le journal économique Expansion tout comme le quotidien conservateur ABC avertissent clairement que «le blocage politique risque de freiner la croissance» et que le défi indépendantiste catalan ajoute une autre contrainte majeure.

Une économie qui va bien?

Le premier débat d’investiture terminé, quelques minutes plus tard, le ministère de l’Economie informait les médias que le déficit budgétaire avait augmenté de 20%. Que décidera la Commission européenne sur les pénalités qui pèsent sur l’Espagne? Par ailleurs, la lutte contre la corruption pourrait bien créer de multiples appréhensions parmi les investisseurs espagnols ou non. Le nouveau parti «orange» Ciudadanos – C’s (Citoyens) a poussé le Parti populaire à faire le ménage entre ses rangs, lui imposant pour une alliance, six conditions «intraitables», dont l’expulsion de tout élu mis en examen pour corruption, l’interdiction d’accorder des grâces et amnisties à ces élus, la suppression du privilège de juridiction aux députés et sénateurs, et une nouvelle loi électorale renforçant la proportionnalité.
L’économie espagnole va bien. Le ministre de l’Economie et de la Compétitivité, Luis de Guindos, professeur et ancien de Lehmann Brothers pour l’Europe, était encore optimiste en ce début septembre. Jamais les chiffres du tourisme et de la consommation n’avaient été aussi bons. La vente de véhicules automobiles a dépassé, depuis le début de l’année, les 800.000 avec une augmentation de 14,6% en août. Le taux de chômage est passé sous la barre des 20% en dépit d’un léger rebond fin août. Le nombre des chômeurs serait au 1er septembre de 3.697.496 personnes, le meilleur chiffre depuis 2010. La croissance pourrait dépasser les 3,2% atteints en 2015, c’est-à-dire un demi-point de plus que la moyenne de la zone euro, avec une augmentation interannuelle de 0,8% pour le deuxième trimestre. Les chiffres des exportations espagnoles, surtout de biens d’équipement, au premier semestre ont permis à l’Espagne, selon ABC, «de battre son record (+2,3%) alors que dans le reste de l’Europe, les exportations baissent». Sans parler du tourisme!
Pourtant les contrats de travaux publics en Espagne ont diminué de 20% au premier semestre en raison du blocage politique. La situation de l’économie mondiale reste incertaine: le Brexit, le ralentissement de la croissance des pays de l’Asie, le lent, mais sûr renchérissement des matières premières sont autant d’éléments qui ont entraîné le Fonds monétaire international (FMI) à baisser ses prévisions pour 2017. Le sommet 2016 du G20  à Hangzhou, le onzième du Groupe des vingt depuis 2008, le premier en Chine, l’a confirmé les 4 et 5 septembre 2016. L’Espagne, pays invité, était présente et Mariano Rajoy, chef de gouvernement en fonction, dirigeait sa délégation. Il est conscient, comme l’a souligné son ministre De Guindos, «qu’il n’y a pas d’inertie qui dure longtemps» et que l’économie espagnole va décélérer, surtout si des mesures énergiques, à travers le budget et diverses initiatives économiques, ne sont pas prises dans les prochains mois.
Il faut savoir également que le 15 octobre, le gouvernement espagnol devra présenter un rapport à la Commission européenne où il indiquera les mesures qu’il compte prendre pour réduire le déficit public de 4,6% en 2016, à 3,1% l’an prochain. Quel que soit le nouveau gouvernement, il n’y arrivera pas selon de nombreux observateurs. Beaucoup de concessions ont été déjà faites par le Parti populaire à Ciudadanos sur les rentrées fiscales, les dépenses sociales, les pensions, l’aide au chômage… Et bien sûr l’évolution des taux d’intérêt et des primes de risque qui ne seront pas favorables à l’Espagne.

Un tsunami touristique

Alors que le tourisme en France et dans bien d’autres pays méditerranéens subit de plein fouet la crise du terrorisme international liée à la situation syro-irakienne, l’Espagne vivra en 2016, selon les paroles de ses dirigeants, un véritable «tsunami touristique» avec plus de 74 millions d’arrivées internationales et un tourisme national qui a repris de belles couleurs. Exceltur, l’Alliance pour l’excellence dans le tourisme, organisation à but non lucratif qui réunit les leaders des 23 groupes touristiques les plus importants d’Espagne dans les transports, les croisières, l’hôtellerie, les agences de voyages et tour-opérateurs, les locations de voitures, les entreprises de crédit et les GDS (Global distribution systems) le répète à satiété: si tous les records sont battus, c’est dû à l’instabilité des autres destinations méditerranéennes qui a redirigé au moins 30% des voyages vers l’Espagne. Des 4,6 millions de touristes qu’auraient perdus la Turquie, la Tunisie et l’Egypte, l’Espagne en aurait récupéré au moins 2,2 millions, d’autres parlent de plus de 3,5 millions.
Ces 74 millions de visiteurs internationaux, c’est 9% de plus qu’en 2015; c’est 90.000 emplois supplémentaires, surtout dans des régions comme Valence, Almeria, les Canaries et les Baléares. Néanmoins, en moyenne, ces visiteurs ont dépensé, au second trimestre 2016, 7,4% de moins que l’année antérieure, soit 692 euros en moyenne par séjour touristique.

Le tourisme, moteur de la récupération espagnole

Le tourisme est considéré en Espagne comme un des moteurs de sa récupération économique. Il compterait pour presque un cinquième de la croissance estimée à plus 3% pour 2016 et il générerait 15% des nouveaux emplois. Son poids dans le PIB serait de 11,7% selon l’Institut national des statistiques (INE); ou plus, si l’on prend en compte les effets indirects et induits du développement du tourisme selon le WTTC, Exceltur et le Cabinet Deloitte. Les professionnels du tourisme sont optimistes : les tendances seraient bonnes jusqu’à 2020 et l’on n’observerait pas de surchauffe si la croissance des arrivées se limitait à 3% annuellement. Tout irait pour le mieux si cinq priorités étaient poursuivies:
Adaptation de l’industrie touristique aux écosystèmes numériques.
Mise en place d’une véritable stratégie de cyber-sécurité.
Approfondissement de la conformité aux normes et standards internationaux.
Construction de réseaux d’équipes au sein des entreprises
Adaptation des modèles de gestion hôtelière à la réalité économique.

                                                         

Situation de blocage

Quant au marché national espagnol, la situation politique actuelle entraîne son ralentissement. La croissance actuelle du tourisme espagnol serait donc insoutenable, d’autant que dans certaines villes et destinations comme Barcelone, de hauts niveaux de saturation auraient été atteints. La population résidente commence à en souffrir et surtout à exprimer son mécontentement. Exceltur demande d’éviter tout triomphalisme qui sera de courte durée et de se centrer sur l’avenir (voir encadré), car les effets du Brexit ne se sont pas encore fait sentir sur le prix des voyages des Britanniques, le principal marché touristique émetteur espagnol. Les Espagnols pourront-ils attendre longtemps? Se résigneront-ils au blocage actuel, avec surtout les électeurs de plus de 60 ans considérés comme une bombe démographique avec plus de 8,4 millions en augmentation constante alors que les moins de 35 ans voient leur nombre diminuer considérablement? Alors qu’en juin 2016, six mois après les premières élections, plus de 30% de l’électorat avait déjà boudé les urnes (presqu’un record), que se passera-t-il fin 2016 ou début 2017 lors de troisièmes élections? Beaucoup estiment qu’une abstention supérieure favoriserait les anciens du bipartisme et que cela donnerait un coup de grâce au quadripartisme qui semblait se dessiner. La Catalogne restera-t-elle autant pacifique qu’elle a été jusqu’à présent ? Et quelles seront les conséquences pour les voisins de l’Espagne, non seulement en Europe, pour le Maroc aussi, dont les exportations vers l’Espagne pourraient être pénalisées? Les incertitudes se multiplient et l’économie espagnole en fera les frais, tôt ou tard.

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