Analyse

Développement: Opportunités dans un nouveau modèle

Par Mohamed CHAOUI Nadia SALAH | Edition N°:5225 Le 08/03/2018 | Partager
Le HCP rend publics des travaux sur les «biens complexes» exportables
Lahlimi ouvre un débat sur la politique économique
L’offre marocaine: pas mauvaise mais trop «simple»
croissance_potentialite_025.jpg

L’OGI  (présenté en barres verticales) est l’indice de gain d’opportunité, terme directement pris de l’anglais des Etats-Unis, indiquant l’amélioration de la position ou de l’avantage comparatif. Dans ce cas, il s’agit de l’amélioration de la position  provenant de la complexification du bien. On résumera en disant que plus le bien est complexe, plus il contient de savoir-faire, de données et d’informations.
Le PCI (présenté ici en carrés reliés entre eux, bien qu’il n’y ait pas de lien entre le PCI d’une branche et celui de sa voisine)  est l’indice de complexité d’un produit. Ce concept est plus proche de la culture économique de ce côté-ci de l’Atlantique.
L’étude du HCP reprend la nomenclature ordinaire des branches, ce qui peut parfois donner des résultats surprenants, comme pour «l’extraction de houille, lignite et tourbe» (sic).
Pour le reste, et en simplifiant la lecture au maximum, on dira que plus le carré est éloigné du haut de la barre, plus il y a d’opportunités de progresser dans l’insertion mondiale en enrichisant les contenus, donc la complexité des produits. Cependant, cela reste très théorique. Il existe en effet des branches dont le comportement sur le terrain contredit ce modèle, comme l’automobile ou l’industrie chimique qui, au Maroc, est dominée par les phosphates et leurs dérivés de plus en plus complexes, lesquels se placent fort bien sur le marché mondial. D’ailleurs, le Haut-Commissaine, Ahmed Lahlimi, a bien souligné, avant de lancer les débats, que le modèle est modèle au sens économique du terme: «Il doit être discuté, mis en rapport avec le terrain par les entrepreneurs eux-mêmes».

Ahmed Lahlimi, le Haut-Commissaire au plan, s’invite au débat sur le modèle de développement «en état d’essoufflement, voire proche de ses limites». Il y invite aussi les entrepreneurs et les hauts fonctionnaires ou les professeurs chercheurs, qui se sont pressés lors de la conférence de présentation d’un nouveau modèle de croissance.

Ce dernier s’appuie sur l’insertion des productions locales dans le grand marché mondialisé. Par la diversification, déjà prônée souvent par le HCP, et par la complexification, qui est un thème nouveau. La diversification était déjà appelée par Ahmed Lahlimi il y a juste 20 ans, quand le président de la Fondation Bouabid a été nommé ministre auprès d’Abderrahmane El Youssoufi: il s’inquiétait des effets de «l’ouverture inéluctable des frontières».

Maintenant encore, en 2018, «l’économie marocaine reste dominée par les exportations de matières brutes, produits primaires et à faible contenu technologique». Ces produits représentent 66% du total des exportations, indique le Haut-Commissariat au plan (HCP) dans une nouvelle étude sur le «Potentiel de diversification de l’économie marocaine et les nouvelles opportunités de sa croissance». Ces travaux ont été menés par Meryem  Joubari et Mohamed Ghallab, deux cadres du HCP.

Il s’agit d’ «analyser la réalité de notre offre exportable nationale, pour évaluer  les opportunités dont elle peut tirer profit, compte tenu du potentiel de la diversification que recèle le tissu productif. Ce travail est effectué à la lumière d’une approche développée par des chercheurs de l’université de Harvard.

Pas n’importe quelle croissance

L’approche démarre de «l’espace produits»,  qui est l’ensemble des produits visibles  sur le marché mondial. Chacun de ces produits est étudié en fonction du contenu qu’il incorpore, comme les connaissances technologiques, le savoir-faire, l’environnement social et institutionnel…

Ce qui fait dire aux experts que «plus un pays crée des produits avec des IPC (indice de complexité-produit) qui augmentent, plus la complexité de son économie va s’accroître et son potentiel de diversification et de croissance va se renforcer». Autrement dit, c’est la recette de la croissance.

Pour autant, il ne s’agit pas de n’importe laquelle. C’est une croissance sécurisée, car les concurrents auront de plus en plus de difficultés à entrer en compétition avec les produits de haute complexité (voir encadrés). De plus, il s’agit d’un système cumulatif où la complexité donne des avantages pour obtenir une nouvelle complexité.

Après avoir observé ce phénomène dans «l’espace-produits», la tentative est grande de le greffer sur des économies moins développées, le Maroc par exemple. Les conférenciers prennent soin de répéter qu’il faut rester prudent et qu’il vaut mieux  se servir du modèle pour fabriquer des débats qu’un plan autoritaire. Ce que soulignera d’ailleurs un entrepreneur membre de la CGEM au moment du débat.

L’avantage comparatif rénové

Le fondement du modèle est l’avantage comparatif, mais celui-ci «roule» en accroissant la complexité du produit, de manière à lui donner une place stable dans la grande compétition de «l’espace-produits mondial». Avant d’acquérir le statut de «stable», le produit sera dit «en transition».

Avant encore il sera classé «latent». Mais il peut devenir «perdu», soit parce qu’il a perdu les trois statuts cités, soit parce qu’il n’arrivera jamais à les atteindre. Ou encore parce qu’il s’est fait dépasser par les mutations technologiques.

Un pays qui a une économie complexe est capable de produire de nombreux biens complexes, et ce en progressant de proche en proche. Cette progression est possible grâce à l’acquisition de nouvelles «capabilities».

Ce mot a été popularisé autour de la thèse d’Amartya Sen, quand il dit qu’on sort de pauvreté si on peut avoir devant soi plusieurs choix et qu’on est capable de les analyser pour choisir le meilleur, dans le but de produire de la valeur. «Capability» n’a pas d’équivalent ni en arabe ni en français. C’est une somme des idées de «capacité», «liberté»  et «opportunité».

On notera que le concept marche aussi pour les investisseurs, pour les entreprises et, de manière générale, pour toutes les activités économiques et sociales. Il est évident que les capabilités s’élargissent au fur et à mesure que la bonne information devient disponible, en plus de la bonne formation.

Fonctionne-t-elle aussi pour faire les bons choix de politique d’exportation et d’inclusion dans le marché mondial? Cela mérite d’être discuté, répond Lahlimi.

                                                                             

Diversifier ou complexifier?

accente-025.jpg

Plus il a de contenus en informations, en savoir-faire… plus un produit devient complexe. Ce qui lui donne plus de chances d’entrer et de survivre dans la mondialisation. Malheureusement, la nomenclature de la comptabilité nationale ne permet pas de  toujours bien distinguer le produit complexe en sous-traitance du produit simple mais totalement contrôlé sur place. Ici, l’usine Accent Maroc à Mohammedia (Ph. L’Economiste)

En fait ce n’est pas tout à fait de simple diversification dont il est question dans le modèle présenté le mardi 6 mars, à Rabat, par le HCP, mal nommé Haut-Commissariat au plan, puisque en réalité et depuis sa naissance, il est chargé des statistiques.

Des statistiques fiables, il faut le dire, même si cela déplaît aux ministres qui trouveraient une réalité un peu décalée par rapport  à leurs espoirs. C’est de complexification dont parle le modèle. Pour fixer les choses, on diversifie quand on ajoute des légumes aux exportations textiles. On complexifie lorsqu’on ajoute de l’acide puis des engrais aux ventes de phosphate brut.

L’idée centrale est que plus on complexifie, plus on a de chances de trouver et garder sa place dans le nuage des produits mondialisés. Plus on met de contenu dans une marchandise, plus on a de chances de s’installer sur le marché global et de s’y rendre incontournable. Les amateurs de théorie économique reconnaîtront là le célèbre avantage comparatif de Ricardo, mais mis en mouvement par les chercheurs de Harvard… et ceux du HCP. Ces mêmes amateurs reconnaîtront aussi un contexte culturel spécifique.

Le modèle est fortement appuyé sur l’expérience de la Silicon Valley, expérience reposant sur la densification des contenus, agrégés les uns aux autres en un seul produit. Poussée à l’extrême, l’idée de «complexification/avantage compétitif» donne la mise sur le marché d’un concept de produit, le produit lui-même pouvant être fabriqué dans n’importe quelle économie de moindre développement.

                                                                             

Satanés modèles

lahlimi_hcp_025.jpg

Lahlimi et son modèle de Harvard n’ont pas fini de faire parler d’eux. Pas parce qu’ils ont le moyen infaillible de développer le Maroc, mais parce qu’ils ont trouvé des épines dans les choix de développement, genre automobile. Et des cases manquantes, genre chimie ou agriculture (Ph. Bziouat)

C’est bien connu, les modèles économiques coupent l’humanité en deux. Il y a, d’un côté, ceux qui les comprennent parce qu’ils les ont fabriqués. De l’autre côté, le reste des humains se demande à quoi cela peut bien servir d’inventer quelque chose que le premier coup d’œil va démonter. Cela sert… à servir. Une petite gymnastique de neurones  pour voir les réalités sous un autre angle, avec un autre mouvement.

Le modèle mis en débat par le HCP, même s’il porte la signature de Harvard, ne résiste pas plus que les autres aux observations de bon sens. Pas d’avantage à l’examen de la méthode de fabrication.
Ce n’est pas là son intérêt.  Son intérêt est par exemple de se demander comment on peut stabiliser et reproduire une performance à l’exportation. Ou bien s’il est possible de favoriser des productions annexes autour d’un champion à l’exportation, mais en un peu plus complexe.

Ou inversement demander si on a bien fait de payer cher pour attirer l’industrie automobile. Ou encore s’il vaut mieux pousser l’OCP à investir dans les engrais complexes, plutôt que de donner ses dividendes à l’Etat. En revanche, le modèle ne sera d’aucune utilité pour décider s’il faut le faire au Nigéria ou au Maroc. Et c’est là qu’intervient le Haut-Commissaire pour rappeler que dans une décision de politique économique, il y a d’abord le mot politique.

Autrement dit, il existe des raisons stratégiques, historiques, émotionnelles... Il existe aussi des savoir-faire, des images, des mémoires… qu’aucun modèle ne sait encore prendre en charge. «C’est pour cela qu’il faut discuter, discuter et encore discuter…».

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc