International

Yémen: «Drôle de guerre» ou guerre ordinaire?
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:3151 Le 17/11/2009 | Partager

Le gouvernement yéménite est confronté, dans le nord de son territoire, à une rébellion au sein de la communauté houthiste, issue de la minorité chiite du pays. Cette communauté étant zaïdite(1), une branche du chiisme, Téhéran voit dans ce conflit interne une «attaque des Arabes contre les chiites», comme l’affirme le quotidien iranien ultra conservateur, le Kayhan. Le 10 novembre, l’Iran a mis en garde les pays de la région contre une intervention au Yémen, allusion à peine voilée à l’Arabie saoudite. L’armée saoudienne, en effet, s’efforce depuis dix jours d’éloigner les rebelles yéménites de la frontière. Ces affrontements sont à la fois originaux et classiques. Ils méritent d’être considérés dans la mesure où ce conflit ne laisse pas indifférents les acteurs régionaux. Au Moyen-Orient, la moindre dispute armée prend vite des proportions inattendues, tandis que montent vers le ciel les imprécations les plus graves, comme pour illustrer les profondes dissensions existant dans cette partie du monde.

Un conflit peu banal
Cette guerre est singulière pour une première et pauvre raison est qu’on n’en sait pas grand-chose. Nul journaliste n’est présent sur les lieux des combats. A peine les agences réussissent-elles à mettre en ligne quelques photographies de rebelles houthistes(2), plutôt dépenaillés, portant des casques semblables à ceux en usage dans l’armée iranienne. Il est rare qu’une guerre soit «sans image»(3). Mais il y en a: le conflit entre la Chine et le Viêtnam (17 février-16 mars 1979), l’affaire soviéto-afghane (décembre 1979-février 1989) longtemps demeuré méconnue, jusqu’à ce que des journalistes courageux s’aventurent dans le pays. On ne connaît de la guerre des Malouines (du 2 avril au 14 juin 1982) que ce qu’ont bien voulu en rapporter des Britanniques soucieux de ne pas s’encombrer d’observateurs indépendants…C’est une guerre invisible. A Sanaa, la capitale, les habitants ne savent rien de la guerre en cours 200 km plus au nord. Tout juste savent-ils que des opérations ont lieu contre des «rebelles». Les avions de combat MIG 21 qui décollent de la base sont là pour le leur rappeler. La télévision d’Etat diffuse des scènes de destructions, jamais de combat ou d’unités déployées. Des journalistes arabes ont poussé dimanche jusqu’à la ville de Houth. Ils y ont vu des soldats yéménites, l’air épuisé, aux tenues défraîchies, en train d’acheter au marché de quoi se nourrir. Mais interdiction de les photographier! Interdiction aussi d’aller plus loin! Détail moins original, l’autorité éloigne les populations des lieux qu’elles habitent pour mieux isoler les rebelles. En août, déjà, le président yéménite Ali Abdallah Saleh lançait l’opération «Terre brûlée», laquelle rappelle la «carbonisation des villages» tchadiens ordonnée par le président Tombalbaye aux prises avec ses paysans spoliés par des percepteurs corrompus (1968-1969). Du côté saoudien, 175.000 personnes ont été priées de quitter leurs 240 villages(4), à charge pour le Croissant Rouge de bien vouloir s’en occuper.Relativement rare est la cohabitation d’une armée yéménite, aux matériels soviétiques antédiluviens, avec la saoudienne, son alliée, réputée pour ses armements les plus modernes. Toutes deux affrontent des rebelles rustiques, plutôt bien armés mais qui ne disposent pas de matériels terrestres lourds, encore moins d’aviation.
Une guerre par procuration
Mais les combats du Yémen sont aussi représentatifs d’une époque où les puissances répugnent à se battre et préfèrent agir par combattants étrangers interposés. Toute rébellion est bonne à prendre pour gêner un voisin, affirmer sa présence, satisfaire son opinion publique. Ainsi l’Arabie saoudite et l’Iran se font-ils la guerre via des paysans yéménites insurgés contre leur gouvernement. L’évacuation de ses nationaux par Riyad peut donner la mesure de l’intensité des combats. Ces derniers, pourtant, n’inquiètent pas trop le royaume car les zones pétrolières sont loin. Toutefois, cette action militaire d’une Arabie, réputée fort prudente, mérite un essai d’explication. Riyad emploie la force pour indiquer aux Iraniens qu’ils ne pourront pas utiliser, sans conséquences, leurs délégués chiites au Yémen.L’ennui est que l’expérience saoudienne en matière d’intervention militaire est mesurée. La présence des rebelles en territoire saoudien, qui semblent s’être installés en nombre dans la région du Mont Dukhan (province de Jizan) risque de poser des problèmes à l’armée de Riyad. Celle-ci manque d’une infanterie entraînée, indispensable pour chasser les rebelles de leurs positions. L’armée yéménite, aussi, n’est pas adaptée à la poursuite de hors-la-loi manœuvriers, très à l’aise dans ces terrains accidentés.Le commandement saoudien limite donc ses opérations à des bombardements aériens et terrestres des positions rebelles; il évite le plus possible tout contact direct avec l’adversaire. Mais la force aérienne n’est guère efficace contre des irréguliers dispersés en terrain difficile. Seules de grandes opérations terrestres pourraient venir à bout d’une semblable insurrection. Le Royaume veut aussi épargner ses hommes alors que deux cents de ses soldats auraient déjà été blessés (trois tués ?). Jusqu’à présent, Riyad s’est gardé d’envoyer au combat la Garde nationale, sa troupe d’élite, sans doute pour ne pas donner au conflit l’apparence d’une crise nationale.D’où la modeste stratégie saoudienne laquelle vise l’établissement d’une zone tampon de 10 km de profondeur, en territoire yéménite, le long de la frontière, complété par un blocus des côtes, au nord-ouest du Yémen. Des bombardements terrestres et aériens peuvent rendre la zone intenable par les rebelles. De leur côté, les Etats-Unis, sans prendre aucune part aux bombardements, fournissent à Riyad et à Sanaa conseils et renseignements, fruits d’écoutes et de l’observation spatiale. Reste l’Iran. Sa politique d’extension de son influence dans la péninsule Arabique est classique. Les Iraniens espèrent aussi donner aux Etats arabes ainsi qu’aux Etats-Unis une idée de ce que pourrait être leur réplique si leurs installations nucléaires étaient attaquées. Téhéran livre armes et munitions aux insurgés yéménites via la Somalie et l’Erythrée. Des rumeurs font aussi état de combattants du Hezbollah infiltrés, destinés à donner une plus grande ampleur aux affrontements. Peut-être le régime des mollahs a-t-il été surpris par la riposte saoudienne. Le 11 novembre, Téhéran a offert à Sanaa de l’aider à stabiliser la situation, une offre aussitôt rejetée, en accord avec Riyad. La situation est donc bloquée, les Saoudiens semblant aussi déterminés que les Perses. Cette guerre atypique risque de durer encore un certain temps… ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------(1) Zaïdisme, école de pensée chiite dont se réclament environ 30% des Yéménites et donc sont issus les houthistes. Les zaïdites ne soutiennent pas tous le mouvement houthiste, à commencer par le président du Yémen, Ali Abdallah Saleh. (2) Voir L’Economiste du 10 novembre qui publie une photographie de l’AFP sous le titre «Yémen: nouveaux raids saoudiens».(3) Titre d’un article de Arafat Madabish, dans Asharq Al-Awsat, du 8 octobre 2009.(4) Selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance, ou United Nations Children’s Fund.

Repères

Zaïdisme: Ecole de pensée chiite dont se réclament environ 30% des Yéménites et dont sont issus les houthistes. Les zaïdites ne soutiennent pas tous le mouvement houthiste, à commencer par le président Ali Abdallah Saleh.Chaféisme: Ecole de jurisprudence sunnite historiquement majoritaire au Yémen, concurrencée par une poussée fondamentaliste salafiste.Jaâfarisme ou chiisme duodécimain: Principal courant du chiisme, majoritaire en Iran et en Irak, pas loin de l’être au Liban.(Source: Le Monde, 10 novembre 2009)


La difficile unité du Yémen
«Guerre civile ou conflit inter-étatique, il est bien difficile de qualifier l’épisode sanglant qui a secoué le sud de la péninsule Arabique dans le courant de l’année 1994. L’unification des Yémens Nord et Sud en 1990 a toujours gardé un caractère de construction théorique, chaque composante conservant sa spécificité et nourrissant de solides réserves à l’encontre des valeurs du partenaire, soupçonné de servir ses seuls intérêts au détriment de la cause commune. Une chose est sûre, le Yémen paie le prix de ses contradictions. Contradiction entre l’aspiration à une unité mythique et une réalité politique et sociale incarnée par le système tribal, caractérisée par l’éclatement, la juxtaposition des territoires et les réticences au fusionnement sous un pouvoir central. Contradiction entre des pratiques traditionnelles remises au goût du jour par le discours islamiste et la poursuite d’un mieux-être passant par la modernisation du pays et la construction d’une société de type libéral. Autant de tiraillements qui éclairent les à-coups de l’histoire yéménite, de l’enthousiasme né de la réunification (mai 1990) à la guerre, de l’explosion démocratique au triomphe des islamistes et au retour du conservatisme. Le tout sur fond de crise sociale…»Jean-Marc Balencie - Arnaud de la Grange, «Monde Rebelles», tome 2, Paris, Michalon, 1996, page 546.
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