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Culture

Voyager: De Sindbad à Rimbaud, l’entrepreneur et le poète
Par Driss Alaoui Mdaghri, professeur et ancien ministre

Par L'Economiste | Edition N°:3132 Le 20/10/2009 | Partager

Vivre, rire, manger, boire, jouer, créer, écrire, apprendre… et quelques autres verbes du quotidien, ont fait l’objet depuis plusieurs semaines de chroniques du Pr. Driss Alaoui Mdaghri. Aujourd’hui il développe la quatrième partie sur le thème du voyage.Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir!Arthur RimbaudNous voilà donc au terme de ces tribulations évoquées par ma plume vagabonde, prompte à livrer des émotions intimes sans pudeur et sans dessein préalable. Profitons-en pour revenir aux sources auxquelles s’abreuve, tôt ou tard, quiconque se pique d’aimer les voyages. Je veux parler des relations sous forme de compte-rendu ou de fiction qui ont, de tout temps, nourri l’imaginaire des hommes et ouvert de vastes fenêtres sur leur compréhension de la diversité des cultures. Pour commencer, regardons du côté d’Ibn Batouta (1304 - 1377) qui décrit, dans sa fameuse «Rihla»(1), mi-témoin, mi-affabulateur, faits et aventures à faire rêver le plus placide des lecteurs comme cette scène où tel sultan en Inde lui donne à voir deux hommes dont l’un «s’éleva de terre, de sorte qu’il resta en l’air au-dessus de nous, dans la posture d’un homme accroupi».Lors d’un voyage aux Iles Maldives, où je m’étais rendu au début des années quatre-vingt-dix, porteur d’une invitation de Feu Hassan II au Président Maumoon Abdul Gayoom pour assister à un Sommet islamique, je découvris un archipel perdu au milieu de l’océan Indien, gorgé de douceurs, époustouflant de beauté. J’eus l’occasion de visiter à Malé, la capitale, le mausolée d’un saint réputé, Abou Al Barakat Yusuf Al Barbari, marocain d’origine – Perse de Tabriz, pour d’autres - qui aurait converti à l’Islam les habitants de ces îles au XIIe siècle en les débarrassant du démon «Rannamaari», à qui ils sacrifiaient leurs filles, et que le ci-devant Abou Al Barakat vaincra en se déguisant en femme et en récitant le Coran toute une nuit. Ibn Batouta rapporte cette légende, ayant séjourné quelque temps à Dhibat Almahal, nom donné selon lui à ces «îles qui sont au nombre des merveilles du monde» et où il officia en tant que Cadi. Dans un passage savoureux sur les femmes des Maldives, il dit qu’il «n’a jamais vu dans l’univers de femmes dont le commerce soit plus agréable». Ce jouisseur devant l’éternel en épousera quatre, sans parler des concubines qui n’étaient pas là uniquement pour le décor.De savoir que ces îles fascinantes seront rayées, dans à peine un petit siècle, de la carte du globe, sous l’effet de l’élévation du niveau de la mer - à moins qu’un autre saint d’origine marocaine ou perse ne vienne à la rescousse - est bien triste. En attendant, on ne peut plus réaliste, Mohamed Nasheed, le dirigeant qui a, depuis peu, succédé au destinataire du message que j’ai porté, s’est fait élire, dit-on, sur un programme où figure le projet d’acquérir des terres, quelque part ailleurs sur notre douce, mais versatile planète, pour accueillir, le moment venu, la population maldivienne. Fluctuat nec mergitur. D’autres voyageurs, non moins célèbres, ont laissé des relations détaillées de périples fabuleux et de rencontres invraisemblables qui entraînent dans leur sillage à la découverte des merveilles du vaste monde. Il en est de nombreuses qui relatent les voyages effectués chez nous. Ils ne sont pas moins intéressants à lire, car ils sont tout aussi éclairants sur l’étonnante diversité des regards et, partant, de leur relativité aussi. L’un d’entre eux, pour rester avec quelque ancien bien connu sous nos cieux, Léon l’Africain, de son nom d’origine Mohammed Al Wazzan, fit une description de l’Afrique(3) qui abonde en notations justes, mais parfois cocasses. Sur Anfa (actuel Casablanca) on peut relever cette phrase savoureuse: «La ville d’Anfa ou d’Anafé est située dans la province de Temesna, sur le bord de la mer, et est devenue déserte pour la grande quantité de fourmis qui en ont chassé les habitants. Ses murs et ses maisons sont encore en bon état; mais ils ne servent que de repaire dans la forest de Bouget, laquelle n’en est guère éloignée». Voilà donc Casablanca déclarée repaire de fourmis et de brigands. Rassurons-nous. On y trouve aussi des honnêtes gens et il y a plus de voitures que de fourmis de nos jours.A lire d’autres récits de visiteurs aux motivations multiples, on peut voir se dessiner, sous nos yeux étonnés de lecteurs actuels, la carte d’un pays, proche et lointain à la fois, que leur regard d’hier, tout aussi étonné, nous permet de visiter à loisir aujourd’hui.Et puis, reste la fiction. Et là, il n’y a que l’embarras du choix pour t’emmener loin, très loin, vers des contrées où tu découvriras des univers fascinants, grâce à la langue magique de conteurs talentueux, qui, à mesure de leurs errances imaginaires, t’aideront à mieux avancer sur le chemin de l’accomplissement de toi-même, en entreprise ou en sagesse.Du côté de l’Orient, Sindbad est la figure archétypique de l’entrepreneur, preneur de risques, qui peut inspirer bien des lecteurs de ce journal. Racontant lui-même ses périples à un pauvre porteur nommé Hindbad, il lui explique d’emblée sa philosophie: «J’avais hérité de ma famille des biens considérables, j’en dissipai la meilleure partie dans les débauches de la jeunesse; mais je revise de mon aveuglement, et, rentrant en moi-même, je reconnus que les richesses étaient périssables, et qu’on en voyait bientôt la fin quand on les ménageait aussi mal que je faisais. Je pensai, de plus, que je consumais malheureusement dans une vie déréglée le temps qui est la chose du monde la plus précieuse.»Mais au-delà de cette première lecture, vient à l’esprit une autre que Omar Akalay dans un essai brillant résume avec justesse: «Sindbad le marin est un manifeste sous forme de conte, une déclaration des droits du marchand, un rappel d’un fait de société incontournable: les intellectuels sont pour le marchand et la paix civile qui lui permet d’assurer la prospérité de tout le pays. Ils sont contre les querelles dynastiques sanglantes et le pharisaïsme religieux»(4).Relations et fictions n’épuisent pas le sujet des voyages. Au-dessus et au-delà, il y a encore la poésie, car les poètes, sans partir, voyagent à leur gré sur les ailes argentées de leurs rêves. Et cela, leur permet de tresser des tapis de mots multicolores et de diamants scintillants cousus de fil d’or et d’images incandescentes. Ils sont à même, ainsi, a l’instar de Rimbaud, de se baigner «dans le poème de la Mer, infusé d’astres et lactescent» et de chanter:«Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombesEt les ressacs et les courants: je sais le soir,L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir!».


De Yahoo à Gulliver

Pour les lecteurs qui se posent la question de savoir d’où vient le mot «Yahoo» qui a donné son nom à un célèbre moteur de recherche sur internet, il suffit de lire ou de relire «Les Voyages de Gulliver»(2). Ces aventures mille fois revisitées et comportant chaque fois mille enseignements, sont valables non seulement pour les «Yahoos» des Iles Britanniques, mais tout autant pour nous ici et maintenant. De Lilliput avec ses êtres minuscules au pays des Houyhnhnms, ces chevaux philosophes vivant sous le gouvernement de la Raison, en passant par Brobdignag et ses géants ainsi que par quelques autres lieux extraordinaires, on a tout loisir de saisir le propos édifiant de Swift: les hommes – les yahoos – sont bien déraisonnables. Mieux que toutes les leçons de morale du monde, «Les voyages de Gulliver» vous aident à mettre le doigt sur vos travers et sur ceux de vos congénères dans l’espoir, peut-être illusoire, de les corriger. Mais, peut-être, pessimiste comme lui, êtes-vous arrivés à cette conclusion: «Ma réconciliation avec la race des Yahoos, dans son ensemble, présenterait moins de difficultés si ceux-ci se contentaient d’avoir les vices et de faire les folies à quoi ils sont destinés par nature. Je ne me sens nullement indisposé à la vue d’un homme de loi, d’un coupe-bourse, d’un colonel, d’un bouffon, d’un lord, d’un maître d’armes, d’un politicien, d’un souteneur, d’un médecin, d’un mouchard, d’un suborneur, d’un avocat, d’un traître, et de leurs consorts: ils ne sont que des phénomènes normaux et dans l’ordre des choses. Mais c’est quand je vois ce magma de difformités et de malfaçons, tant morales que physiques, se combiner avec l’orgueil, que mon impatience éclate».Laissons-là ces jugements trop sévères qui, bien entendu nous concernent si peu, Swift mettant dans la bouche de Gulliver ceci: «Tout Yahoo que je suis… grâce aux leçons et aux exemples de mon illustre maître… j’ai pu… me débarrasser de cette infernale habitude de mentir, louvoyer, tromper et user d’équivoque, qui est si enracinée dans l’âme de tous mes congénères, spécialement en Europe». Et, nous ne sommes pas Européens, n’est-ce pas?----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------(1) Ibn Batouta, «Voyages», traduction C. Defremery et B.R. Sanguinetti, La Découverte, 1982;(2) Omar Akalay, «Histoire de la Pensée Economique en Islam du VIIIe au XIIe siècles», L’Harmattan, 1998. (3) Léon l’Africain, «Description de l’Afrique», traduction de A. Epaulard, Maisonneuve, 1981, Paris; (4) Arthur Rimbaud, Le Bateau Ivre.

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