×
  • L'Editorial
  • régions Dossiers Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière

    Culture

    Voyage dans le temps des Moussems
    Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

    Par L'Economiste | Edition N°:2563 Le 05/07/2007 | Partager

    Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en Littérature comparée à la Faculté des Lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de la rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.C’est les vacances. L’ambiance générale fleure bon les saveurs du farniente. Les enfants n’ont plus classe. Dans le public comme dans le privé. A la mission française comme à l’école américaine ou à l’Institut espagnol… Pour une fois que tout le monde est d’accord!Même les non-concernés par le fait parental, du moins par l’âge de scolarisation, peuvent bénéficier de la fluidité exceptionnelle de la circulation, propice au démarrage de journées d’activité sans stress. Le soleil. Le ciel bleu. Les plus chanceux préparent leur voyage. C’est les vacances... En ville comme à la campagne. Oui, à la campagne, car le paysan-cultivateur mérite bien son repos, lui qui est voué au rude travail de la terre et dont la vie est marquée depuis la nuit des temps par le rythme des saisons. La période du milieu et de la fin de l’été reste particulièrement propice dans le monde rural à des pratiques festives, célébrées selon le calendrier julien, dit Filahi (agricole). Au centre de ces réjouissances se trouve le Moussem, littéralement saison.Organisé annuellement suivant un rythme cyclique agraire, mêlant coutumes magico-religieuses et profanes, activités de loisirs et de commerce, une des particularités du Moussem est de se dérouler autour du sanctuaire et zaouïa d’un saint-patron local. Quand on sait le rôle de ces hommes adulés, mystiques, érudits et hommes d’actions, médiateurs de leurs tribus, intercesseurs auprès du pouvoir central, on comprend la valeur de symbole de leurs lieux de mémoire comme espaces de paix et de communion. Les citadins peuvent bien se réjouir de leurs magnifiques et bienfaisants Moussems urbains de renommée internationale: Festival des musiques sacrées de Fès, Festival Printemps d’Azemmour, Festival des musiques Gnaoua d’Essaouira, Festival des arts populaires de Marrakech, Festival Mawazine de Rabat, Festival culturel d’Asilah, Festival Allegria de Chefchaouen; et des dizaines d’autres festivals, voyageant d’une ville à une autre et témoignant d’un esprit d’ouverture et de création. La campagne marocaine, dans son exubérante diversité, produit à son tour, pour ceux qui veulent bien entendre leurs vibrations, des centaines d’antiques Moussems à travers le Royaume. L’un des plus somptueux et des plus populaires est celui de Moulay Abdallah Amghar à Doukkala qui a adopté depuis deux années un mode de gestion moderne sur le plan de l’organisation et de la communication. Mais combien de Moussems sont inconnus des calendriers des fêtes, fonctionnant dans l’ombre, dans l’ignorance et le manquement des infrastructures adéquates en matière d’hébergement, de sécurité et d’hygiène? Pour avoir personnellement tenté la périlleuse aventure du voyage dans le temps des ancêtres, au fabuleux Moussem de Sidi Amer Ben Lahcen, j’ai compris le déni que nous avons pour notre culture pour ainsi la laisser se mouvoir dans le laisser-aller. J’ai pris conscience de l’authenticité, du courage et de l’obstination du monde rural dont les structures communautaires ancestrales sont éclatées, mais qui persiste avec permanence et constance, à perpétuer fidèlement sa mémoire. Au-delà de la symbolique positive de la communion et du moment partagé, j’ai ressenti la peur-panique de la fin d’un monde. Le poids des changements culturels, économiques et sociaux de notre époque. Comment empêcher la culture rurale de devenir une coquille creuse, vidée de sa sève sous le poids de l’ignorance d’elle-même, des préjugés et de la folklorisation? Comment éviter de considérer la paysannerie sous l’angle biaisé du «Maroc primitif» avec ses gueux aux pieds nus, si ce n’est au mieux, celui de l’éternelle vache à lait, satisfaisant l’appel du ventre? Comment réveiller nos citadins bercés par les mythologies modernes de leurs utopies futuristes, pour les plonger dans cette magie agraire intemporelle? Comment faire découvrir à nos enfants, dans les joies des retrouvailles, ce monde, le nôtre, en y invitant fièrement nos proches et amis, comme dans les plus belles ferias espagnoles, landaises ou gasconnes? Comment faire de ces authentiques événements de véritables ressources patrimoniales, affirmant l’identité locale et collective, cimentant les liens sociaux, développant les régions, générant un tourisme privilégié en dehors de tout folklorisme ou exotisme de bazar.Prenons juste deux exemples de fêtes patronales européennes qui connaissent un franc succès sur le plan de l’organisation et de la mise en valeur. A Pampelune: les fêtes de San Firmin célébrées annuellement en l’honneur du saint-patron local et dont l’écrivain américain Ernest Hemingway avait contribué à asseoir la popularité dans ses romans. Dans les Landes cette fois, les ferias de Dax réunissent près de 600.000 personnes, dans une ambiance de liesse populaire, clôturée par des spectacles de tauromachie. Six jours successifs de fêtes pour voyager dans le temps, échapper à l’immobilisme de la routine, s’enrichir et se solidariser dans la mixité, dans l’échange et la cohésion.En somme, chaque pays avec ses spécificités culturelles, politiques et économiques se doit d’accompagner, de consolider et de valoriser son patrimoine. Ses différents lieux civilisationnels bâtis. Sa culture immémoriale. Ses produits du terroir. Ses marchés et autres foires et rassemblements commerciaux, religieux et sociaux. Un héritage dignement acquis dont nous avons tous le devoir de mémoire. Une source inépuisable d’inspiration et passerelle vers des jaillissements futurs, à condition bien entendu de ne pas viser à corrompre son âme. Un univers créateur d’activités économiques, un gisement d’emplois et un levier de développement des Régions et de la société dans son ensemble.Créer des nouveautés, c’est assurément bien; réhabiliter les anciennes, c’est encore mieux. S’occuper de nos villes, c’est primordial; se pencher sur le monde rural, là est le véritable défi. Il ne s’agit pas ici d’opposer dans une dialectique dommageable la ville à la campagne mais, bien au contraire, d’exprimer la force de leur relation binaire et leur interdépendance, faisant que l’une ne peut fonctionner sainement sans l’autre, car leur histoire est commune et leur destin, lié. En ces temps de renouveau de la création, il serait donc plus que jamais salutaire d’adopter une stratégie globale de développement culturel, d’inscrire la culture dans le contrat des régions et d’octroyer les moyens nécessaires à l’épanouissement d’une dynamique multiforme comme enjeu majeur, au programme des priorités.« Chaque pays avec ses spécificités culturelles, politiques et économiques se doit d’accompagner, de consolider et de valoriser son patrimoine«


    
    Moussem de Sidi Amer Ben Lahcen:Tentes, guitoun et arbres de zitoun

    «La route défilait: Settat, Béni Meskine, Sraghna, Guisser, puis à gauche, la destination rêvée. La campagne était joyeuse et belle. De part et d’autre, des plaines gonflées et des oliviers; sur la route, des camions, des voitures, des tracteurs, des charrettes entassant pêle-mêle, du nécessaire pour le voyage, des moutons et des chèvres et des pèlerins gais et souriants, dressant en offrande des fanions blancs, entourés de menthe.Au fur et à mesure qu’elles approchaient, l’agitation se faisait palpable. A droite se laissait voir une tente caïdale destinée certainement à quelques agapes officielles, puis sur une bonne partie de la route se succédaient des épiceries de fortune, des échoppes de toutes les couleurs, des vendeurs de cassettes qui semblaient jouer à celui qui réussirait à assourdir les passants.Au loin, à gauche, on apercevait un grand manège, des baraques de forains et des sanctuaires, celui de Sidi Amer Ben Lahcen et de ses sept filles, appelées El-Kambouchiate, lesquelles raffolaient tellement du henné, dit-on, que les femmes continuaient à leur en offrir et à en badigeonner les tombeaux.Les gens regardaient ces femmes qui roulaient seules en voiture comme si elles étaient deux extraterrestres échouées sur une planète lointaine. Tout regard, Hiba ne voulait pas rater une seule miette du spectacle burlesque et bariolé digne d’un film d’Emir Koustourika alors que sa maman, plus pragmatique, était occupée à chercher un semblant de gîte pour passer la nuit. A la vue des gourbis qui servaient d’hôtels, elles continuèrent vers le lieu du camping (…).Au milieu des oliviers, des tentes de plage ou d’Indiens, des guitounes intactes ou rafistolées, des chèvres attachées à des piquets, des femmes affairées à faire le ménage ou la cuisine, des jeunes filles aux regards évocateurs, des épluchures de légumes et de fruits jonchant le sol, des débris de bouteilles de bière ou de vin, des rondelles d’étrons grouillants de vermine (…). Leur logis en question, une grande tente de camping moderne, rapiécée de partout, laissant circuler assez de rafraîchissant Gharbi, était plantée autour d’un axe central, un olivier, dont les branches touffues couvraient une partie de la voûte laissant apparaître quelques bouts du ciel.(…) Hiba parachuta un foulard en fleurs sur ses cheveux à la demande des femmes et sortit faire un tour du côté de la place du village accompagnée de Hlima, la sœur de leur hôtesse, âgée d’environ une quinzaine d’années.De-ci, de-là, des conteurs tentaient de charmer l’auditoire qui les enveloppait; des herboristes faisaient leur publicité sur le lieu de vente avec micro et haut-parleurs gueulant les mérites de leurs plantes officinales, produits de la terre et dépouilles de bestioles bizarres qui soignaient rhumatismes et gale, chutes de cheveux ou urticaire.Soudain, le regard de Hiba fut captivé par un spectacle pour le moins insolite: des hommes et des femmes, des jeunes et des vieillards, balançaient dans un climat de fête, des rondelles de pâtes crues ou des saucées plus liquides sur la figure d’un jeune homme qui acceptait son sort, assis, tranquillement de travers, sur le dos d’une mule, tout en chantant: Je renie, j’abjure, celui qui comme moi commet de telles erreurs!— Mais qu’est-ce qu’il a bien pu faire? demanda Hiba à un entarteur.— Ce garçon a osé se servir du thé tout seul, à la place de le réclamer à sa sœur qui a préparé tout le plateau. Son affaire a été portée devant le Mokaddem pour qu’il rende justice, voilà tout.Dans cette ambiance de carnaval où le rire se confondait avec le grave, où l’équilibre se cherchait dans le chaos, Hiba tentait de donner un sens à cette parodie de justice quand un haut-parleur annonça au loin que Untel, fils de Untel a perdu un billet de cinquante dirhams et que quiconque le trouvait sans le retourner s’exposait à la malédiction du Saint.— C’est vrai! confirma Hlima. L’année dernière, une femme a gardé un foulard qu’elle avait trouvé. Sur la route du retour, la voiture qui les transportait s’est retournée. Elle était la seule touchée. Trois fractures au bras. D’ailleurs, viens, viens! Depuis le temps que tu es ici, tu n’as pas encore visité!La tirant par le bras, elle l’entraîna vers le tombeau du Saint, édifice blanc sans artifices, surmonté d’une coupole verte, bien plus animé que celui de son fils précédemment visité. Elle en profita pour s’approcher d’un vieillard au turban blanc torsadé qui semblait être un des fqihs attitrés des lieux, installé qu’il était sur une dalle pavée de faïence bleue sur laquelle étaient posées des feuilles, un calame et un encrier. Elle s’approcha de lui et lui demanda le plus naturellement du monde s’il pouvait l’éclairer par quelques informations sur Sidi Amer. Le vœu de la jeune fille fut aussi simplement exaucé. (…) Quand elle dut partir, harcelée par les appels de Hlima, elle embrassa la main du vieil homme avec un pincement au cœur. Arrivées à la tente, elles tombèrent juste sur le couscous aux sept légumes servi dans un monumental plat en terre, burent des limonades de toutes les couleurs avant de se laisser aller, tous sans exception, à une douce vacuité, allongés à même le sol. (…)Le réveil fut prompt, mais révéla à Hiba un mal de dos qu’elle devait à un maudit galet sur lequel elle s’était malencontreusement couchée. Quant à Zineb, elle se demandait combien de souris avaient dû les enjamber dans la nuit, devant le rire moqueur de Rkiyya, la maîtresse de la khaïma, laquelle malgré ses huit mois de grossesse était agile comme une jeune fiancée.— Pour accoucher sans trop de douleurs, précisait-elle. Au menu du petit déjeuner, berkukech, un couscous d’orge au lait ingurgité à la hâte en prévision du moment central du pèlerinage à ne pas rater: le sacrifice rituel. A côté du tombeau de l’homme à l’olivier, le robuste taureau, enduit de henné et d’onguents, à qui on avait déjà fait faire sept fois le tour du sanctuaire, attendait d’être immolé dans une espèce de sacrifice d’alliance, réunissant les gens de plusieurs tribus.Malgré le sérieux passage du coutelas, le taureau se leva, comme chaque année assurait-on, et entama, la carotide béante, une course folle, offrant ainsi son sang chaud, arrosant la terre, préfigurant la résurrection après la mort, annonçant la pluie et l’abondance.Des pèlerins le poursuivaient dans un total déchaînement de passions, des femmes lançaient des youyous qui n’ont sans doute rien perdu de leur éclat depuis que Hérodote avait signalé ces bruits bizarres émis par les populations d’Afrique du Nord, tandis que les enfants couraient à qui mieux mieux. Presque un kilomètre avant que la bête ne s’effondra sans vie, à quelques mètres de l’Oued. Présage clair pour l’assemblée: l’année agricole sera bonne chez les Sraghna; au-delà de cette limite, c’étaient les Oulad Hariz qui auraient été ainsi désignés. Fatiguées, poussiéreuses, totalement secouées, Zineb et Hiba remercièrent leurs cousins et hôtes providentiels et s’en retournèrent chez elles, apaisées par ce voyage, pas tant dans l’espace que dans le temps (…)».----------------------------------(Extraits du roman  «Les Enfants de la Chaouia» - Mouna Hachim)

    • SUIVEZ-NOUS:

    1. CONTACT

      +212 522 95 36 00
      [email protected]
      [email protected]
      [email protected]
      [email protected]
      [email protected]

      70, Bd Al Massira Khadra
      Casablanca, Maroc

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc