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    Economie Internationale

    Viviane Wade ne se laisse pas enfermer dans le protocole

    Par L'Economiste | Edition N°:749 Le 18/04/2000 | Partager

    . La première dame du Sénégal veut conserver ses anciennes habitudes

    . D'origine française et de nationalité sénégalaise, elle a épousé son camarade d'université malgré
    les réticences de ses parents


    Au lendemain de l'élection présidentielle que son mari a gagnée après vingt-six années dans l'opposition, Viviane Wade se rend au marché Kermel, au centre-ville de Dakar. Elle a besoin de fruits et légumes, d'ampoules aussi pour la villa du quartier "Point E" qui ne désemplit plus et dont les lumières ne s'éteignent pas depuis que le rêve d'alternance est devenu réalité au Sénégal. "Madame, il ne faut plus venir, lui glisse, l'air soucieux, le quincaillier. Désormais, vous n'êtes plus à votre place ici". "Enfin, je viens depuis toujours!" Elle avance parmi les stands. De fortes vendeuses se ruent sur la miniature blonde: "La présidente! La présidente!" "Si c'est chaque fois l'émeute, pépie Viviane au milieu de la cohue, je ne pourrais plus faire mes courses chez vous".
    Les "mamans" de Kermel lâchent prise, mais un touriste français se plante devant elle, caméra-vidéo tournante sur l'épaule. "Alors, ça vous fait quoi de devenir première dame?" Figée en colonne de sel, Viviane répond que "toutes les femmes du Sénégal sont des premières dames", qu'elle ne veut pas se "laisser enfermer dans un protocole". Elle n'est pas au bout de ses peines. Une compatriote surgit, se retire les écouteurs des oreilles et lui tend le micro de son baladeur. Viviane ne se départit pas de sa pédagogie. "Aux Sénégalais, il importe peu que je sois blanche. Je suis française de nationalité sénégalaise".

    Viviane Wade dit qu'elle n'a "jamais eu le sentiment de franchir une frontière". Pourtant, de sa Franche-Comté natale au "Point E", sa vie n'a pas été une ligne droite. Fille d'un professeur de lettres et d'une mère héritière d'une vieille famille de propriétaires terriens, elle n'avait pas 20 ans quand elle a rencontré Abdoulaye, l'un des premiers Africains à fréquenter la faculté de droit de Besançon. L'été 1963, elle l'épouse malgré les réticences de ses parents, "qui avaient peur d'une vie difficile pour elle en Afrique". Ils auront eu raison. En 1974, M. Wade fonde le premier parti d'opposition au Sénégal. En 1988, la fraude électorale ayant provoqué des émeutes, il est jeté en prison. "Sa valise était prête, confie Viviane. Quelques jours plus tôt, j'avais reçu un appel de Paris qui m'annonçait qu'on l'arrêterait".
    Ce souvenir la révolte. "A cette époque, le gouvernement français ne comprenait pas ce qu'était un opposant africain". Agitateur aux yeux de Paris, Abdoulaye a toujours été, pour elle, un "résistant". C'est beaucoup dire quand, "fillette de 10-12 ans", on a servi d'estafette à un père engagé dans le combat contre l'occupation allemande, quand on a porté à bicyclette des messages aux fermes alentour, "la nuit et malgré le couvre-feu". Si, plus tard, Viviane a sympathisé avec Abdoulaye, Sénégalais et de sept ans son aîné, c'est qu'ils étaient tous deux opposés à la guerre d'Algérie. "On était moins politisés qu'indignés", dit-elle. Pour une cause commune, Viviane fera don de sa personne. "Comme nous partageons les mêmes idéaux, j'ai privilégié mon mari. En tant qu'épouse, ayant fait mon choix, je n'ai jamais voulu être un poids pour lui". C'est donc elle qui renonce à l'agrégation de droit et à une carrière professionnelle, elle qui élève leurs enfants, Karim et Syndiély, tous deux diplômés d'ingénierie financière à la Sorbonne, le garçon ayant intégré une banque d'affaires à Londres, la fille, un bureau d'audit à Genève. Viviane ne collectionne plus tableaux anciens et brocante, dont elle décorait la maison avant que celle-ci ne devienne "la salle d'attente de la démocratie au Sénégal". Il lui reste "une maison de famille" à Versailles, qui abrite la bibliothèque de son père. Mais, quand ils sont "sur Paris", elle sert de "chauffeur à Abdoulaye" et ne lit que des livres d'enquête, "pour comprendre le monde politico-financier", bien que ce ne soit pas sa "première passion".

    Son jardin secret, c'est Pikine. Dans cette ville satellite de Dakar où s'entassent un million d'habitants, elle s'est lancée en octobre 1977 dans la couture et la broderie. "Je n'y connaissais rien, mais il fallait assurer une autonomie financière à des femmes démunies". Hostile à la charité, "qui apaise la conscience mais ne résout pas le problème", elle engage seulement 200 francs comme mise de départ. Mais, grâce à ses conseils, des robes en coton, puis du linge de table "aussi bien fait que chez Noël ou Porthaud à Paris" sortent du bidonville et se vendent bien. "Quand une jeune femme a vu son premier chemisier monté, lavé et repassé, elle a fondu en larmes tellement elle était fière de l'avoir fait elle-même". Il y a eu, aussi, des revers. Dopée par le succès, Viviane a loué une maison pour en faire un grand atelier. "On n'y était jamais plus de deux ou trois, parce que, pour ces femmes, il y a toujours un enfant malade à soigner, un repas à préparer, un enterrement à organiser. Donc, elles continuent à travailler chez elles, chacune à son rythme".
    Les "brodeuses de Pikine" feront-elles les frais de l'alternance? "Mais non, elles viendront au palais présidentiel comme elles sont venues ici, dans ma salle à manger, pour dessiner des modèles et tailler les patrons". Ce n'est pas si sûr. D'ores et déjà, Viviane a dû abandonner l'idée de rester dans sa villa du "Point E". L'intendant du palais est passé, lui expliquant que le cortège de la voiture blindée et des motards ne pouvait pas traverser la ville deux fois par jour. "Je me battrai contre l'enfermement, insiste-t-elle. Je crois que c'est un devoir et, aussi, qu'il faut le faire comprendre à la population. Si nous reprenions dans notre quotidien le schéma du comportement des autres, ceux qui nous ont fait confiance seraient vite déçus".
    "On a fait l'amalgame", estime Viviane Wade. La première dame ne doit pas être une porte d'entrée, mais une fenêtre vers l'extérieur pour le Président". Comment, dans ces conditions, pourra-t-elle reprendre la Fipa, la Fondation internationale pour les arts en Afrique qu'elle avait créée en 1992, mais qui a été "bloquée par un pied puissant"? Viviane est tout à son explication quand un domestique l'interrompt et, gêné, lui tend le téléphone. "C'est le Président Bongo", lui chuchote-t-il. Elle hésite. On entend la voix nasillarde du chef d'Etat gabonais, l'un des derniers "dinosaures" au pouvoir en Afrique. "Et alors? répond-elle en refusant le combiné. Je ne suis pas Me Wade".


    Abonnées aux bonnes oeuvres


    Longtemps sans rôle public, les épouses des chefs d'Etat africains ont fait ces dernières années leur apparition à la tête de fondations caritatives. Elisabeth Diouf, la femme du président sortant, s'occupait ainsi de "Solidarité et partage" en organisant des soirées mondaines de bienfaisance, des kermesses où les ministres d'Abdou Diouf animaient des stands. En Côte-d'Ivoire, Henriette Bédié, l'épouse du président destitué par un putsch militaire en décembre, avait créé "Servir". Ici et là, les dons étaient de bons investissements. Non seulement parce que la fondation de "Mme la présidente" finançait des maternités ou des dispensaires là où l'Etat en faillite avait baissé les bras, mais aussi car la générosité au profit de la première dame était un bon placement politique, avec un profitable taux de retour.

    Stephen SMITH
    Syndication L'Economiste-
    Libération (France)

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