×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Culture

    Un violent réquisitoire du cantique libéral

    Par L'Economiste | Edition N°:912 Le 08/12/2000 | Partager

    . Viviane Forrester dénonce un système qui enlève à l'humanité ce qui lui reste d'humain. Les politiques accusés d'incapacité à enrayer le chômage et d'hypocrisie car ils cachent la vérité aux citoyens. La honte qu'éprouvent les chômeurs devrait être cotée en bourse«L'horreur économique«. Le titre de l'ouvrage de Viviane Forrester est en soi évocateur. Quatre ans après sa sortie en librairie, ce livre figure toujours parmi les best-sellers. C'est un signe qui ne trompe pas. Le thème qu'il aborde touche, il est vrai, la plupart des sociétés en proie au chômage de masse. Il n'est pas rare d'ailleurs de voir des militants anti-mondialisation brandir ce livre lors des manifestations dans les grandes métropoles européennes.L'horreur économique, c'est avant tout une charge violente et un intraitable réquisitoire contre le tout libéral qui sacrifie l'homme sur l'autel de l'homoeconomicus. A la sortie de «l'horreur libérale«, la fracture sociale qui a permis à Jacques Chirac d'entrer à l'Elysée est à son paroxysme. Le chômage touche alors plus de 3 millions de personnes, dont certaines depuis de longues années. Mme Forrester s'en prend aux politiques, accusés de vendre du rêve et incapables d'enrayer la fracture et l'exclusion dont sont victimes les chômeurs: «Des millions de destins sont ravagés, anéantis par cet anachronisme dû à des stratagèmes opiniâtres destinés à donner pour impérissable notre tabou le plus sacré: celui du travail«, souligne-t-elle. Le travail, moteur essentiel de la civilisation occidentale et par lequel chacun d'entre nous est censé passé, n'a plus aujourd'hui de substance. L'horreur économique dénonce l'hypocrisie des politiques, qui ne disent pas la vérité aux citoyens: des centaines de milliers de personnes seront mises entre parenthèses, car elles ne peuvent plus retrouver l'emploi. La dictature des marchés financiers est passée par là. De nos jours, écrit Mme Forrester, «l'emploi est devenu un facteur négatif, hors de prix, inutilisable, nuisible au profit«. Où vont les premières coupes dans les prétendues restructurations? C'est dans les effectifs salariés. Comment par ailleurs expliquer l'affolement des bourses à chaque annonce de bons chiffres sur l'emploi aux Etats-Unis? Tout se passe comme si l'on se réjouissait que des millions de personnes vivent dans la marginalisation. Où va le monde? Pour la première fois dans l'histoire, poursuit l'auteur, l'ensemble des êtres humains est de moins en moins nécessaire au petit nombre qui façonne l'économie et détient le pouvoir. Le plus injuste des sentiments qu'éprouvent les chômeurs est la honte. Puisque le maintien d'un très grand nombre de personnes dans le chômage rassure les marchés, l'auteur en conclut que la honte devrait être cotée en bourse. C'est même un élément important du profit. Le chômage ôte toute considération et même toute autoconsidération à ceux qui en sont victimes. Et c'est là où il y a danger. Plus que le côté néfaste du chômage, c'est la souffrance qu'il engendre et qui provient pour beaucoup de son inadéquation avec ce qui le définit qui est inquiétante. Un chômeur n'est plus seulement l'objet d'une mise à l'écart provisoire ou occasionnelle ne concernant que quelques secteurs, il est en face d'une implosion générale, un phénomène semblable à un raz-de-marée. Mme Forrester décrie les critères de définition statistique et le mode de calcul du chômage qui sont manipulés à dessein. Comment peut-on effacer d'un coup de crayon en radiant 250.000 personnes des listes sous prétexte qu'elles accomplissent au moins 78 heures de travail dans le mois, soit moins de deux semaines et sans garanties? Il faut le faire, s'écrie-t-elle. C'est la preuve que le sort des corps et des âmes camouflés dans les statistiques importe peu. La seule chose qui compte est le mode de calcul. De ce système inique (le libéralisme à outrance), surnage une interrogation: faut-il «mériter« de vivre pour en avoir le droit ? Une infime minorité déjà nantie de pouvoirs, de propriétés et de privilèges avérés comme allant de soi détient ce droit d'office. Quant au reste de l'humanité, il lui faut pour «mériter« de vivre se démontrer «utile« à la société, du moins à ce qui la gère et la domine: l'économie plus que jamais confondue avec les affaires, soit donc l'économie de marché. Utile veut dire démontrer que l'on est rentable, c'est-à-dire «profitable au profit«. Le discours politique qui à chaque campagne électorale ne jure que par la lutte contre le chômage a montré ses limites: «Nos concepts du travail et par là du chômage, autour desquels la politique se joue ou prétend se jouer, n'ont plus de raison d'être. Dans un ton inconnu jusque-là, la romancière dénonce à sa manière les discours habituels qui réduisent le monde à l'économique et l'apologie de l'économie libérale triomphante. Ne pas réagir passait pour elle pour une sorte de complicité coupable. A ceux qui lui reprochent de dresser un réquisitoire contre les lois de marché sans alternative, Mme Forrester répond sèchement que «poser les questions essentielles, c'est ne pas mourir idiot«. Ce qui n'est pas le moindre des mérites.


    Parcours

    Née Dreyfus en 1927 à Paris, avant de prendre le nom de son mari, Vivianne Forrester a été marquée dans son enfance par les périodes sombres qui avaient secoué l'Europe. Elle s'en inspirera d'ailleurs dans la plupart de ses publications. Pour échapper aux rafles antijuives à la fin de 1943, sa mère lui propose une ration de cyanure au cas où. Elle refuse car, dit-elle: «Quoi qu'il arrive et jusqu'à la fin, il y aurait toujours quelque chose à faire«.Avant l'Horreur économique, Mme Forrester également critique littéraire au Monde, avait publié plusieurs romans: «Ainsi des exilés (1970), La violence du calme (1980), Van Gogh ou l'enterrement dans les blés (1983) pour lequel elle recevra le prix Femina. Elle décrocha aussi le prix Médicis en 1996. Pour étoffer sa culture économique, Mme Forrester avait décrypté des bulletins d'information de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International et lu de nombreux ouvrages économiques. Il faut, dit-elle, «lire ces trucs chiants comme la mort pour ne plus se laisser avoir par les discours racoleurs et la langue de bois politique«. L'auteur de l'Horreur économique est l'une des personnalités les plus consultées et écoutées du monde politique et des milieux d'affaires qui cherchent au passage à se ressourcer. Son livre lui a valu la sympathie de nombreux citoyens. Et certains experts qui au début se moquaient de l'intrusion d'une profane dans leur territoire ont fini par lui adresser des éloges via la presse. Abashi SHAMAMBA

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc