Politique Internationale

Un entretien avec le Pr Tozy, islamologue : L'islamisme est une réponse au blocage social

Par L'Economiste | Edition N°:107 Le 09/12/1993 | Partager

Mohamed Tozy, professeur de sociologie politique à la Faculté de Droit de Casablanca et chef de département de droit public, est connu pour ses travaux sur l'islamisme. Spécialiste du domaine, il a à son actif plusieurs publications Dans l'interview qu'il nous a accordée, il développe des positions originales et fort nuancées.

L'Economiste: vous avez longtemps travaillé sur les champs religieux et les champs politiques. Est-ce que l'intégrisme ou l'islamisme a une filiation directe avec les mouvements religieux historiques.

M. Tozy: Le terme "intégrisme" est à récuser académiquement, même s'il fonctionne bien médiatiquement. C'est un concept historiquement daté dans le christianisme. Le terme "islamiste" est plus correct. Puisqu'il s'agit de mouvement qui se réfère à l'Islam pour mener des actions politiques ou para-politiques. Il faut encore opérer plusieurs distinctions entre un mouvement qui est apparu de façon virtuelle au début des années 70, mais qui n'a "pris conscience de soi" que vers 79-80 et le mouvement salafite qui inspire toutes les classes politiques maghrébines. La rupture entre ces deux mouvements est à plusieurs niveaux. Au niveau doctrinal et au niveau du personnel politique mobilisé. Sur le plan doctrinal la "Salafia" est une réaction au choc des cultures, mais avec un back ground d'idéologie des lumières. L'objectif était de rattraper l'Occident. La Salafia apparaît comme une tentative de "reconstruction" d'une identité. Elle a débouché essentiellement sur la construction des nations par le biais du mouvement national.

C'est ce qui explique que cette pensée ait essaimé un peu partout, puisqu'on retrouve cette démarche, paradoxalement, même chez des personnes qu'on peut classer à gauche. On la retrouve chez El Jabri par exemple. Le personnel politique mobilisé par la Salafia est de tous types: formation traditionnelle ou formation moderne, mais avec une forte imprégnation traditionnelle. L'islamisme tel qu'on le vit est une réponse aux goulots d'étranglement au niveau de la mobilité sociale et politique. Aux premiers signes de blocage des sociétés maghrébines, l'islamisme est une réaction, réaction de la deuxième génération post-indépendance devant le manque de mobilité sociale. Le champ de références est plus éclectique que dans la Salafia et le personnel mobilisé est essentiellement urbain et scolarisé. A part le FIS qui est atypique, la mobilisation n'est pas populaire.

L'islamisme partagerait-il la méfiance du "peuple" avec les autres mouvements?

L'islamisme développe un discours mobilisateur, mais c'est un discours doctoral. Il n'y a pas cette recherche de mobiliser à tout prix. Les cadres gardent une distanciation avec la masse. Contrairement à l'Algérie, où le peuple a été institué comme source de légitimité du pouvoir dés le départ, le FIS recrutait par voie de presse.

Les différences ont-elles imputables à la nature des mouvements islamistes?

Non. Ce qu'il faut noter, c'est qu'au Maroc et en Tunisie les partis qui structurent leur discours et même les pouvoirs ont aménagé "des ponts" avec les courants Islamistes. Les différences entre les "islamismes" qui existent ne sont pas déterminantes. C'est plutôt le traitement fait par les Etats à ces courants qui est déterminant. C'est le degré de violence exercé sur ces mouvements et l'exacerbation de la relation qui est déterminant. La morphologie des mouvements en situation de contestation se ressemble. La violence est inscrite comme une démarche, mais généralement c'est de la contre-violence. Ceux qui font de la violence la caractéristique de ces mouvements se trompent. Certains sont même allés jusqu'à dater l'assassinat politique avec le début de l'Islam, ce qui est osé.

Faut-il intégrer ces mouvements au champ démocratique pour de diminuer leur "violence" présumée?

On ne peut être démocrate à moitié. C'est une sensibilité qui existe et il faut qu'elle puisse s'exprimer. Une telle ouverture permettrait d'abord aux différents courants de s'exprimer et les Islamistes ne sont pas monolithiques, loin s'en faut. En outre, en règle générale, un mouvement contestataire a tendance à mieux respecter les "règles du jeu" une fois intégré. Il faut que les Islamistes puissent s'exprimer pour que les différentes sensibilités au sein de ce mouvement se distinguent.

Le terrorisme exercé en Egypte et en Algérie ne rassure pas quant au respect des règles de démocratie.

Il faut se garder des généralisations abusives. Dans tout mouvement religieux, il y a trois tendances. C'est une règle valable pour les trois religions monothéistes: judaïsme, christianisme et islam. La première tendance est portée sur la méditation. La seconde porte sur la méditation mais avec un aspect prosélytique. La troisième est plus mobilisatrice. Sur le champ politique, c'est la seconde tendance qui est tenante de la violence. Parce qu'elle croit à la prise du pouvoir par le haut.

Elle n'est pas majoritaire en Egypte, où les autres sensibilités ont réussi à investir la société civile. Quant à l'Algérie, sa situation particulière et son rapport à l'Islam ont généré le FIS. C'est une hydre à deux têtes au sein de laquelle plusieurs tendances coexistaient. En cela il est atypique.

Propos recueillis par Jamal BERRAOUI

Tozy à contre-courant

Le Professeur développe une analyse du mouvement islamiste qui tranche avec les idées courantes. La filiation avec les "Frères Musulmans" est remise en cause. Ce mouvement est né en Egypte en réponse aux problèmes de pays dans les années 30. L'enseignement et la fonctionnarisation y ont eu lieu plus tôt dans ce pays. Mais le lieu avec les Islamiste contemporains ne se fait qu'à travers Sayed Qotb le théoricien. Il n'y a pas continuité du mouvement selon le Pr Tozy. L'anti-occidentalisme des Islamistes n'a pas ses faveurs non plus. Réponse à des problèmes internes aux sociétés maghrébines, l'islamismes n'est pas structuré "contre" I'occident mais autour d'aspirations sociales. La virulence serait plus une réaction contre la violence occidentale (médiatique) qu'une caractéristique de l'Islamisme.

La naissance des mouvements islamistes au début des années 70, a facilité un raccourci théorique. Ils seraient la conséquence du choc émotionnel de la défaite de 1967. Le Pr Tozy réfute cette analyse qui fait de l'islamisme un "réflexe identitaire". Il note d'ailleurs que la Bosnie ou l'Afghanistan auparavant, servent plus de thèmes mobilisateurs que la Palestine. Autant la Salafya a été un mouvement de restructuration sociale autour de l'identité autant l'islamisme contemporain est un projet de société qui tente de prendre en charge les aspirations - très actuelles - de la jeunesse, selon le Pr Tozy.

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