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Politique Internationale

Un entretien avec le Dr Saïd Louahlia : Profession: médecin légiste

Par L'Economiste | Edition N°:46 Le 24/09/1992 | Partager

Qu'y a-t-il de commun entre une greffe d'organe, une erreur médicale et un meurtre? La médecine légale, bien sûr. Tour à tour, expert, auxiliaire de la Justice, conseiller juridique de l'hôpital, enquêteur, le médecin légiste se situe au point de rencontre de plusieurs spécialités et plateaux techniques. Le Dr Saïd Louahlia nous livre quelques unes des facettes de cette spécialité méconnue et quasiment inexistante au Maroc. Le Dr Louahlia est médecin légiste et anatomo-pathologiste. Il est diplômé en expertise médicale et dommages corporels et titulaire d'une maîtrise en biologie. Il enseigne la médecine légale à la Faculté de médecine de Casablanca en tant que maître-assistant, et à l'Institut National d'études judiciaires à Rabat.

L'Economiste: Qu'est-ce que la médecine légale?

Dr Louahlia: C'est une science qui tend à expliquer, de façon médicale, les problèmes qui se posent à la Justice.

Je citerais deux exemples: dans le cas d'une mort suspecte, il y a intervention du médecin légiste qui doit déterminer les causes du décès; dans ce cas, on parle de médecine légale thanatologique .

Le second exemple est celui de toutes les expertises de dommages corporels, la rédaction d'un certificat médical pour coups et blessures, l'examen d'un toxicomane, d'un prisonnier etc...; dans ce cas, on parle de médecine légale clinique.

Historiquement, la médecine légale se confond avec l'histoire de la médecine et celle de la justice: le code Hammourabi, dès 1.700 avant J.C. faisait état de la responsabilité du chirurgien et proclame la loi du Talion. Mais les véritables précurseurs de la médecine légale criminelle restent les Français du 18ème siècle comme Tardieu et Orfila.

Le médecin légiste intervient donc en tant qu'expert, un auxiliaire de la Justice, qui agit sur ordonnance ou réquisition du juge.

C'est la plaque tournante de plusieurs plateaux techniques. Il lui appartient de transcrire les données médicales en langage juridique et de répondre à des questions du type: Y a-t-il dommage? Y a-t-il faute? Y a-t-il lien de causalité entre le décès, les dommages corporels et un acte médical par exemple?

- Il paraît difficile pour un médecin de juger ses confrères...

- Les règles de confraternité n'interviennent pas en matière de responsabilité médicale. Le médecin doit défendre la profession, selon les règles de l'éthique et de la déontologie médicale.

- Quelle est la nature du contrat qui lie un médecin à son malade?

- Dans le cas général, une obligation de moyens. Dans certains cas particuliers comme la chirurgie esthétique ou la biologie médicale, je dirais qu'il y a également une obligation de résultat. En cas de groupage sanguin par exemple, la faute n'est pas permise. Il en va de même pour la chirurgie esthétique. C'est surtout une affaire de jurisprudence.

- Quelle est la situation de la médecine légale au Maroc?

- Le Maroc compte un seul spécialiste de rang universitaire, c'est le Pr Jouahri à Rabat. Dans la pratique de la médecine légale, on rencontre les généralistes des bureaux municipaux d'hygiène auxquels il faut rendre hommage de pouvoir travailler dans des conditions difficiles.

Notre Code de procédure civile permet au juge de réquisitionner n'importe quel médecin pour le renseigner sur les circonstances d'un décès en pratiquant une autopsie.

- Quelles sont les indications d'une autopsie?

- Toute mort suspecte, non naturelle comme les noyades ou les accidents de la voie publique. Le but d'une autopsie est de déterminer la cause exacte de la mort.

- Comment se pratique une autopsie?

- Elle comporte cinq étapes:

1. Recevoir la réquisition du juge.

2. Interroger la police sur les circonstances de la découverte.

3. Pratiquer un examen extérieur pour relever tous les indices comme un orifice d'arme à feu, du sang sur les vêtements, le sexe et la taille de la personne décédée, son âge approximatif, les cicatrices éventuelles...

4. Pratiquer un examen intérieur de tous les viscères.

5. Remettre tous les organes en place après avoir prélevé des pièces pour l'examen de laboratoire.

- Quels ont été les derniers progrès apportés par la médecine à la criminalistique?

- Enormes. Vous connaissez les empreintes digitales et le groupage sanguin. Aujourd'hui. l'examen des phanères (ongles, poils...) et des dents fournit parfois des renseignements très précis tels que l'âge, la race, le sexe voire l'identité du sujet grâce à l'odontogramme (empreinte dentaire).

Il y a enfin l'empreinte génétique qui est l'examen le plus sophistiqué. Le médecin ne peut le pratiquer que sur réquisition du juge. Cet examen est pratiqué uniquement dans les enquêtes criminelles, jamais dans les affaires d'ordre privé comme la recherche ou l'exclusion de paternité.

- Dans certains cas, les médecins sont amenés à pratiquer des prélèvements d'organes sur des cadavres pour les greffer sur des malades. Comment se fait un tel prélèvement?

- Avant de parler de greffe, il faut surtout dire que la législation marocaine ne va pas à l'encontre de cet acte puisque le Dahir du 15 Juillet 1952 autorise le don et le prélèvement d'organes sur le cadavre dans un but thérapeutique.

Pour faire le prélèvement, il faut s'entourer de nombreuses précautions, y compris dans le domaine bactériologique. On ne peut prélever n'importe quel organe sur n'importe quel cadavre, à n'importe quel moment.

Pour la plupart, les organes ne peuvent être prélevés que dans les états frontières de la mort, pendant le coma dépassé.

- Quelle est la définition de la mort?

- Ce n'est ni l'arrêt cardiaque, ni l'arrêt de la respiration. Le coeur peut s'arrêter, mais s'il est greffé à quelqu'un d'autre, il peut donner la vie. Bichat disait à ce propos que les cellules, si elles vivent ensemble, meurent séparément.

Juridiquement, c'est la mort cérébrale qui est retenue. Après 3 minutes d'anoxie (sans oxygène), le cerveau meurt définitivement. En revanche, le coeur résiste 20 minutes et le muscle 6 heures.

- Qu'est-ce que le coma dépassé?

- C'est un stade irréversible, où la science ne peut plus rien pour le malade qui est livré aux appareils.

- A quel stade opère-t-on le prélèvement des organes?

- Au stade du coma dépassé, pour préserver aux organes toute leur intégrité fonctionnelle. Ceci impose toute une logistique et une structure hospitalière adaptée, depuis l'information des citoyens jusqu'à la greffe.

Je signale que la greffe a une rentabilité économique non négligeable: une greffe de rein coûte moins cher que les multiples séances de dialyse.

- Quelles sont les solutions que vous préconisez pour la médecine légale au Maroc?

- L'avenir de la médecine légale passe par deux impératifs:

1. L'intégration hospitalière de cette discipline au même titre que les autres spécialités avec notamment la création d'une unité médico-légale intégrée au C.H.U., utilisant la morgue de l'hôpital comme base de départ, pourrait redynamiser l'exercice de cette discipline.

Les bénéfices en seraient multiples:

pour le justiciable, proximité et disponibilité de l'équipe médico-légale:

pour les étudiants, médecins, magistrats et policiers par l'enseignement et la formation continue;

un matériel autopsique important pour la recherche des causes de décès, les prélèvements d'organes sur lesquels notre pays est appelé à s'ouvrir, surtout que l'Europe se ferme de plus en plus aux transplantations pratiquées sur les étrangers.

l'étude des problèmes déontologiques avec la création de comités d'éthique, dans le cadre du C.H.U.

2. L'intégration doit être faite également dans les services des urgences où arrivent de nombreux patients avec des problèmes médico-légaux: victimes de coups et blessures, accidentés,; alcooliques, toxicomanes... Une relation structurée avec la police et la justice aurait pour conséquence la création d'une véritable urgence médico-judiciaire.

Propos recueillis par Nasreddine EL EFRIT

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