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Trésorerie des entreprises : Crise ouverte et contagieuse

Par L'Economiste | Edition N°:46 Le 24/09/1992 | Partager

Les entreprises s'installent dans les recouvrements difficiles, maladie contagieuse par excellence. Les armes dont elles disposent sont réduites. Pour l'instant, les banques se montrent bonnes filles, au moins jusqu'au moment où elles devront, elles-mêmes, faire le traditionnel "dressing window" de fin d'année. Il reste deux mois pour les modulations encore possibles. Au-delà, il faudra peut-être parler de déflation.

L'Economie vient de réaliser une enquête (1) auprès d'une cinquantaine de sociétés pour mesurer l'ampleur et les formes prises par les difficultés de trésorerie dont se plaignent les entreprises. Ont aussi été interrogées des agences bancaires pour cerner les attitudes du banquier à l'égard des difficultés de trésorerie de ses clients.

De 30 à 70 % du CA dehors

Les difficultés sont générales et confirmées par les agences bancaires.

L'ampleur surprend puisque la part du chiffre d'affaires victime de retards varie dans une fourchette de 30 à 70 %. Le bâtiment est le plus mal loti, sans jeu de mots. Une entreprise du secteur affirme même avoir 80 % de son CA dehors. Inversement, l'agro-alimentaire se tient dans les 30 %, avec une entreprise qui indique avoir 25 % de son CA dehors.

Une réaction unanime chez les entrepreneurs interrogés, y compris chez les deux entreprises qui indiquent n'avoir "pas plus de problèmes que l'année dernière" : la satisfaction nettement affirmé que "quelqu'un s'intéresse enfin à leurs difficulté".

Par rapport à l'année dernière, et mise à part deux entreprises qui déclarent "ne pas avoir de difficultés particulières ", les retards de paiements ou impayés sont deux fois plus nombreux, indiquent les entreprises interrogées. Le doublement vaut aussi pour le nombre de factures en souffrance. Cet élément montre que le phénomène est généralisé.

Les retards de paiements ont commencé à devenir anormaux vers la fin du printemps (2)

Deux alarmes au printemps

Auparavant, il y avait eu deux alarmes, début Avril et dans les derniers jours de Mai(3). Ces deux alarmes correspondaient aux versements fiscaux, qui avaient été partiellement soutenus par des lignes bancaires. La Banque Centrale s'était elle-même prêtée au jeu en accroissant momentanément ses refinancements. L'approche de la troisième échéance fiscale, fin Octobre, inquiète les agences bancaires qui savent qu'elles devront soutenir leurs clients dans des proportions plus importantes qu'au printemps.

Les directeurs et directrices d'agences estiment cependant qu'il "va se passer quelque chose " " ou que le nouveau gouvernement va annoncer des mesures ", sinon " tout va s'arrêter ", hypothèse qu'ils ne veulent pas envisager. L'attitude des banquiers du terrain rejoint celle des entreprises : ils sont soulagés de parler de leurs soucis et espèrent qu'en en parlant ils attireront l'attention des pouvoirs publics. On notera dans ces comportements, la certitude que l'origine, et donc l'issue des problèmes, se situe essentiellement au niveau de la politique monétaire. Les banques ne sont pas mises en accusation, sauf dans un cas. Au contraire, les entreprises ont bien retenu que le système bancaire a été le premier à tirer la sonnette d'alarme. La gamme des comportements des entreprises interrogées est réduite, face la contagion des difficultés de trésorerie.

Vis-à-vis des créances en souffrances, les entreprises se sentent désarmées. Toutes relancent leurs clients et les dossiers remontent dans la hiérarchie : les états majors des PME font des incursions dans le domaine réservé des comptables. On discute de patron à patron "pour préserver les relations de confiance ", mais si apparaissent des signes de mauvaise volonté, alors on transmet aux avocats. Trois entreprises de tailles diverses affirment avoir franchi le pas du contentieux ouvert.

Mal payée, l'entreprise paye mal. Cinq sociétés indiquent spontanément avoir donné des directives pour retarder les paiements à leurs fournisseurs. Une, dans le bâtiment, explique qu'elle a retardé les salaires.

Par contre, l'escompte d'effets s'est répandu, mais les agences bancaires signalent toutes l'augmentation des retours impayés.

Les banques amortissent

Pour l'instant, les banques accompagnent les entreprises et acceptent de " faire le joint ". Une entreprise seulement indique que sa banque lui a coupé les vivres, les autres ont, suivant les cas, soit rediscuté leur ligne, soit reçu des conseils de prudence, soit encore des directives précises pour faire des apports en capital.

Deux entreprises interrogées ont déjà augmenté leur capital, une autre a reçu des apports sous forme de compte courant d'associés.

Aucune des sept agences bancaires (de banques différentes) n'a reçu de consignes écrites du siège sur la conduite à tenir dans cette période. Les directives orales, quand elles existent, vont du maintien des engagements à leur niveau actuel à une vigilance renforcée sur les nouveaux dossiers d'anciens clients. Un cas signale le désir de recouvrer des lignes déjà accordées, mais ce cas reste sujet à caution. Par contre les dirigeants d'agences indiquent que " des dossiers qui n'auraient pas posé de problèmes il y a quelques mois ", sont ralentis aujourd'hui par des demandes de précisions supplémentaires de la part du siège. De manière concertée ou non, les banques ont donc décidé d'amortir les chocs pour leurs clients.

On retrouve leur présence au niveau du financement des commandes. Près de la moitié des entreprises interrogées indiquent spontanément que leur banque accepte sans problème majeur; deux indiquent avoir en recours aux billets de trésorerie et trois sociétés affirment autofinancer entièrement leur production.

Se développe aussi le classique acompte pour inverser le sens de la contagion. Dix entreprises affirment l'avoir mis en pratique dès la commande, deux disent exiger des chèques à la livraison.

L'élimination de clients ayant déjà provoqué des incidents de paiement devient sévère voire " féroce ". Quatre entreprises expriment cette sélection sous une forme paradoxale : " on freine les ventes ". Aucune des entreprises interrogées n'indique spontanément avoir dû réduire les marges et quand elles parlent de promotion, quatre d'entre elles pensent à la publicité.

"Survivre..."

Une société, un petit holding très diversifié, dit que son " souci c'est survivre ", ce qui est l'expression la plus forte rencontrée au cours de l'enquête. Sept entreprises indiquent, toujours spontanément, avoir déprogrammé des investissements, et trois avoir réduit leur fonctionnement. Apparemment, les domaines les plus touchés par les réduction sont la création d'emplois suivie des acquisitions informatiques.

Nadia SALAH

Les investigations ont été réalisées par l'ensemble des équipes de L'Economiste

Incompréhension avec les autorités monétaires

Les autorités monétaires maintiennent leur analyse et se montrent même sévères en commentant les critiques que leur adressent les entreprises. " Les dérapages importants de 1991 ne sont pas résorbés, l'année 1992 sera une année de croissance nulle, voire négative et les exportations stagnent ; il n'y a aucune raison pour relâcher la discipline monétaire, au contraire ", explique-t-on de manière invariante depuis Juin dernier, auprès des autorités monétaires, tant chez le Ministère des Finances que chez la Banque Centrale.

Les cadres chez les autorités monétaires cachent mal leur irritation " de devoir répéter toujours la même chose ", signe que l'incompréhension est quasi-totale entre eux et les entreprises.

Les pouvoirs publics en charge de la politique financière estiment que les demandes des crédits sont gonflées du fait des entreprises " qui tournent avec l'argent de leur banque " et reprochent aux banques " d'abonder dans le même sens en accordant des crédits qu'elles auraient dû refuser ". Le leitmotiv reste que, toujours selon les autorités monétaires, " les entreprises sont sous-capitalisées ". Elles parlent des " habitudes des entrepreneurs marocains " qui selon elles, " raisonnent de manière individualiste au lieu de penser au développement économique du pays".

Les trucs de ceux qui échappent aux difficultés

Sur l'ensemble des entreprises interrogées, trois ont déclaré ne pas avoir de problème particulier, il s'agit d'une entreprise de services, d'une industrie agro-alimentaire et d'une société se trouvant dans un cas tout à fait particulier.

La société de services, un bureau d'études, explique le maintien de sa trésorerie par la sélection rigoureuse et ancienne de ses travaux : "notre clientèle est une clientèle de grosses entreprises travaillant dans les produits de grande consommation". Le deuxième élément est, selon l'état major de cette entreprise, le paiement d'acomptes sur les marchés : "si nous n'avons pas 50 % du montant, nous n'entamons pas les travaux demandés".

Cette stratégie est possible, indiquent d'autres sociétés de services, quant l'entreprise domine son marché, alors que celui-ci est atomisé tout en restant fortement demandeur.

Dans le deuxième ca, celui de l'entreprise d'agro-alimentaire, la société explique qu'elle est à l'abri dans la mesure où elle livre des distributeurs qui eux encaissent en cash. Elle note cependant que ses clients grossistes "font certainement tampon", entre elle et le ralentissement de la demande, notamment dans le monde rural. Un troisième cas d'entreprise satisfaite a été relevé, mais il s'agit d'un cas particulier. En effet, la gestion avait changé de main parce que l'entreprise était devenue incapable de tenir même la comptabilité de ses propres créances. L'entreprise se redresse depuis le changement de gestion, et en 1992 les recouvrements ont continué de s'améliorer. Il s'agit d'une compagnie d'assurance sous administration provisoire...

(1) Les travaux conduits par L'Economiste ne peuvent pas être considérés comme un sondage à proprement parler. En effet, il n'a pas été utilisé de quota par secteur, taille d'entreprise ou région. Hors des agences bancaires et des associations, 43 entreprises ont donné des réponses complètes aux questions posées et ont ajouté des commentaires pour décrire leur situation. Nous insistons sur le fait qu'il ne serait pas rigoureux de calculer des pourcentages autres que ceux donnés dans le présent article. Par contre, le caractère spontané des commentaires des entreprises elles-mêmes est significatif des politiques qu'elles suivent politiques d'ailleurs par les observations des banquiers de terrain.

(2)L'Economiste du 18 Juin 1992 a rapporté les virulentes critiques des milieux bancaires à l'endroit de la politique du crédit, au moment où Bank Al Maghrib venait de porter le taux de la réserve monétaire à 24 %. Les états majors des banques redoutaient que les entreprises s'installent dans la pénurie de trésorerie et que les incidents de paiements gagnent des entreprises saines. Les banques avaient vu juste.

(3)Cf. L'Economiste du 23 Avril.

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