Culture

Sur les traces de nos cités perduesPar Mouna HACHIM, écrivain-chercheur

Par L'Economiste | Edition N°:2582 Le 02/08/2007 | Partager

Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de la rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.NOMBREUX sont ceux qui connaissent l’existence de vestiges archéologiques antiques phéniciens ou romains, tels que Chella, Volubilis, Lixus ou Loukkos, mis en exergue lors des fouilles réalisées pendant le Protectorat. Mais combien ont connaissance de ces villes plus récentes, datant de l’époque médiévale, de fondation musulmane, berbère ou arabe, aujourd’hui sombrées dans l’oubli? Voici donc un petit périple rafraîchissant la mémoire, ressuscitant le passé de quelques villes marocaines disparues, à la suite de la colère du ciel ou de la vindicte et du laisser-aller des hommes…Notre aventure se concentre sur le bord de la Méditerranée, dans les montagnes du Rif oriental, creuset d’une civilisation millénaire.C’est l’histoire de la ville de Nekour qui nous interpelle d’abord. Située dans la baie d’Al-Hoceïma, entre les deux rivières Nekour et Ghis, selon le géographe andalou el-Bekri, elle fut la deuxième capitale de l’Emirat de Nekour. C’est en 710 que cette principauté aurait été fondée par l’émigrant arabe d’origine yéménite, Saleh Ibn Mansour, sur le fief accordé par le Calife de damas.Son chef-lieu était alors Tamsamane. Un mot qui renvoie, selon el-Bakri, à une tribu, un fleuve et un port. Fenêtre maritime de sa principauté, Saleh Ibn Mansour y trouve la mort en 749, après avoir islamisé, selon la tradition, la population amazighe autochtone, représentée essentiellement par les Ghomara masmoudiens et par les Sanhaja.Ce sont les petits-enfants de Saleh Ibn Mansour qui fondent Nekour en 809, une année après Fès, sur le territoire de la tribu Aït Ouariaghel, comme le signale el-Bekri lequel évoque par ailleurs qu’une des portes de la cité était appelée «Bab Béni Ouariaghel».Placée sous la tutelle du califat omeyyade de Cordoue, la ville de Nekour est attaquée et saccagée par les Normands au VIIIe siècle. Reconstruite, elle ne tarde pas à subir les velléités de domination des Fatimides chiites d’Ifriqiya et essuie quelques attaques du vassal fatimide et Emir berbère zénète, Moussa el-Afia au Xe siècle. Mais c’est sous le règne des Sahariens berbères almoravides, unificateurs du Maghreb et de l’Andalousie, avec à leur tête Youssef ben Tachfine, que sonne définitivement le glas, un siècle plus tard, pour l’Emirat de Nekour et pour sa capitale.Seuls subsisteront, de façon marquante, quelques toponymes, comme la plaine de Nekour et ses belles vallées, entre Imzouren et Al-Hoceïma, traversée par l’oued du même nom. A trois cents mètres de la côte, face à Al-Hoceïma, nous contemple, quant à elle, l’île de Nekour, occupée en 1673 par les Espagnols qui la baptisent Peñón de Alhucemas et qui l’administrent encore depuis Mellilia.Restons dans cette intéressante côte nord-orientale rifaine et poursuivons notre recherche de cités perdues…Nous sommes toujours dans les environs d’Al-Hoceïma et ne pouvons qu’adresser d’abord toutes nos pensées aux populations meurtries par le séisme qui a frappé la région le mardi 24 février 2004. Dans cette quête de clef pour faire renaître les lieux d’histoire de leurs cendres, nous remontons le fil du temps, jusqu’à l’époque de la destruction de Nekour par les Fatimides chiites, soutenus par les Berbères zénètes orientaux. Ces derniers font d’El-Mezamma le chef-lieu de leur émirat, d’obédience fatimide qui n’aurait pu échapper au rappel de l’orthodoxie avec les rigoristes Almoravides, puis Almohades. Détruite par les Espagnols, les ruines d’El-Mezamma furent décrites lors du périple de Hassan el-Wazzan, dit Léon l’Africain au XVIe siècle. Aujourd’hui, comme marques de ce passé demeurent quelques vestiges, nous dit-on, «à quelques dizaines de mètres de l’entrée du Club Med».Toujours sur la côte méditerranéenne, près de oued Nekour, à environ cinquante kilomètres à l’ouest d’Al-Hoceïma, c’est la ville de Badis, aujourd’hui un charmant village qui nous convie.Certains l’identifient à la cité de fondation romaine de Parientina. D’autres attribuent sa fondation aux Wisigoths, tandis que l’historien marocain, Abou-l-Qassem Zayani, renvoie sa création, en l’an 90 de l’Hégire, aux Berbères zénètes (du groupe Louata) venus de l’Est, considérés comme les premiers islamisés parmi les Berbères par Ibn Khaldoun. C’est au Moyen-Age que notre ville se démarque comme port d’envergure, fréquenté par des navires commerciaux en provenance de Pise, de Gennes, de Venise ou de Marseille.Nourrie également de ses contacts avec l’Andalousie voisine et avec l’Orient, la ville aurait joué un rôle prééminent sur le plan mystique, depuis le début du XIIIe siècle, avant de s’illustrer dans le combat maritime avec l’avancée de la Reconquista au XVIe siècle. Occupée par les Espagnols en 1508, marquant ainsi le début de son déclin, la ville revint onze ans plus tard dans le giron national. Elle devint le refuge des corsaires turcs en 1554 qui en firent une base d’expéditions en Espagne, ce qui lui valut d’être attaquée, dix ans plus tard, au moyen de quatre-vingt-dix galères.Après le règne saâdien, Badis perdit de son prestige et de son rayonnement d’autrefois et tomba, peu à peu, dans l’oubli. Quant à la presqu’île contiguë à la Méditerranée, dite Hajarat Badis, reliée à la cité par une allée de sable, elle est occupée en 1566 et demeure, jusqu’à nos jours, sous la domination des Espagnols qui la baptisent Penon de Velez de la Gomera (Rocher de Badis Ghomara).De Badis sont issues des personnalités de renom, comme le cheikh mystique adulé, Abou-Yaâqoub el-Badissi (mort en 1333), ou encore, Abd-el-Haqq ben Ismaïl el-Badissi, d’origine andalouse, de souche yéménite, auteur d’un célèbre ouvrage dédié aux saints du Rif, intitulé «Al-Maqsad al-charif». De même que des dizaines de familles, installées anciennement à Fès ou à Tétouan.Comment quitter la côte du Rif oriental sans évoquer Ghssassa, ce port méditerranéen florissant du Moyen-Age, aujourd’hui en ruines. Son nom, la ville de Ghssassa le tiendrait de la tribu berbère des Ghssassa, branche des Meklata zénètes. Ibn Khaldoun présente une théorie selon laquelle les Meklata seraient Arabo-yéménites. D’après cette version, l’ancêtre de la tribu est adopté tout jeune par le Berbère Itouweft, fils de Nefzao, ancêtre des Nefzaoua qui résidaient entre Tripoli et Constantine, fils de Loua l’aîné, ancêtre des Louata qui résidaient dans la région de Barca en Libye et à la frontière égyptienne. Quoi qu’il en soit, une fraction de la tribu Ghssasa résida anciennement dans le Rif, au voisinage des tribus berbères Botouïa et laissa son nom à la ville de Ghssassa, sur la côte méditerranéenne, appelée auparavant Al-Koudya al-Bayda.Erigée au rang de cité sous les Almohades, prépondérante sous les Mérinides, elle se distingua comme port de commerce avec l’Europe, entretenant des liens privilégiés avec le royaume Nasride de Grenade, avant de subir l’occupation portugaise vers 1506, peu après l’occupation de Mellilia. Aujourd’hui, comme vestiges de sa destruction au XVIe siècle, il subsiste quelques ruines, visibles à dix kilomètres à l’ouest de Mellilia. Sans oublier les familles qui en portent fidèlement l’ethnique, El-Ghissassi, depuis plusieurs siècles, notamment à Fès ou à Taza.Rien que dans les montagnes du Rif, nous pourrons nous attarder sur bien d’autres villes médiévales, aujourd’hui disparues, ou, du moins, transformées par les vicissitudes de l’histoire, en simples bourgades Boussifour formait à ce titre, selon les dernières recherches, avec Badis et Ghssassa une «union spirituelle» à travers les liens du Ribat. Autre ville médiévale musulmane berbère: Tazouta. Située à environ vingt kilomètres à l’ouest de Mellilia, elle est le siège des Mérinides zénètes avant leur prise du pouvoir et fut détruite lors des conflits les opposant à leurs cousins et rivaux wattassides. Plus à l’ouest, en pays Ghomara, entre Badis et Sebta, c’est le port de Targha. D’origine idrisside, sa forteresse est almohade, son apogée est mérinide, de même que son déclin, à la fin de ce règne, à cause des attaques portugaises.Refuge des Mauresques chassés d’Andalousie, Targha s’illustra également pour sa résistance contre les Ibères, ce qui lui vaudra d’être razziée à plusieurs reprises aux XVe et XVIe siècles, avant que ses habitants ne soient déportés par le sultan wattasside. N’ayant pu retrouver son passé glorieux, la ville de Targha est reléguée, dès le XIIe siècle, au stade de petit village de pêcheurs. Son nom reste attribué aux tribus Béni Targha, à une rivière et à une vallée à environ dix kilomètres de Oued Laou…Pour conclure ce bref tour d’horizon, rappelons que ces images nostalgiques de villes naguères florissantes portent en elles les enseignements de l’histoire avec les grandeurs et les décadences qu’elle charrie, ainsi qu’une myriade de rêves de renaissance.


Si «Basrat Al-Maghrib« m’était contée

SUR la route menant de Souk Larbaâ à Ouazzane se trouvait la ville de Basra. Le géographe el-Bekri du XIe siècle l’appelle «Basrat Al-Maghrib». Il décrit la richesse de ses pâturages et de ses troupeaux, ainsi que l’opulence de ses activités commerciales dont le commerce du lin qui lui valait son surnom de «Basrat al-kittane». Fondée par Idris II au IXe siècle, probablement sur le site de la ville antique de Trimulae, attestée comme centre de frappe monétaire, Basra fut concédée comme principauté à Ibrahim ben Qassem ben Idris. Elle resta sous souveraineté idrisside, prenant le statut de capitale, couvrant le Rif et le pays Ghomara, suite à la défaite idrisside à Fès au Xe siècle.Peu à peu, cette deuxième capitale, siège du dernier roi de la dynastie, Hassan Guennoun, succomba aux velléités de domination des puissances fatimides chiites et omeyyades en compétition, avant de subir les assauts des Fatimides en 978, sous la direction de leur vassal berbère, Bologuine Abou-l-Foutouh qui détruisit ses fortifications. Malgré cela, Basra continua à survivre sur le plan économique pendant deux siècles encore, avant de tomber définitivement dans l’oubli. Aujourd’hui, à 32 kilomètres à l’ouest de Ouazzane, près de Ksar Kebir, les amoureux des vieilles pierres peuvent encore y contempler ses ruines.


Splendeurs et décadences urbaines
PARMI les villes aux quatre coins du Royaume, hier florissantes, aujourd’hui disparues ou en ruines, citons à Tadla Madinat Sawmaâ dont les traces subsisteraient aujourd’hui, avec un quartier de ce nom, au sud-est de Béni Mellal. Beaucoup de mystère demeure encore autour de cette ville dont l’emplacement exact n’est pas formellement localisé. Selon certaines versions, Madinat Sawmaâ serait un autre nom donné à Day (identifiée à Béni Mellal). Elle est classée au rang de simple forteresse par les uns ou de cité au passé prestigieux par d’autres. Quant à sa fondation, elle est attribuée tantôt aux Idrissides, tantôt à l’Almoravide Youssef ben Tachfine, si ce n’est aux Almohades à cause de la similitude architecturale de son minaret avec celui de la Koutoubiya. De par son emplacement stratégique au milieu de la province, la richesse de son sol, la qualité de ses hommes, saints et savants, Day a connu un grand rayonnement culturel aux XIe-XIIe siècles, si l’on devait se référer au foisonnement de savants et de saints qui en sont originaires. Mais en 1163, elle subit un cataclysme non identifié qui fit fuir ses habitants vers Marrakech et Fès. Changement de cap, au cœur de Doukkala cette fois, avec la ville de Gharbiya, dite aussi Mouchtaraya, du nom de la tribu autochtone berbère masmoudienne qui l’a fondée sur son territoire. Décrite par des voyageurs comme Ibn-el-Khatib, Hassan el-Ouazzan (dit Léon l’Africain) ou Luis Marmol, ce dernier rapporte la richesse de son urbanisme et de son agriculture et le nombre important de ses habitants, ce qui en faisait la capitale de la région. Occupée par les Portugais en 1513, la ville fut détruite pour cette même raison en 1515 par le frère du sultan wattasside et ses habitants déplacés dans la région de Fès. Repeuplée, elle fut définitivement abandonnée par ses habitants, peu de temps après. Ses ruines seraient aujourd’hui visibles à environ 20 km au sud-est de la forteresse de Oualidiya.Comment boucler cette brève esquisse sans passer par le grand Tafilalet et la ville médiévale de Ziz, située sur la rive droite du fameux oued du même nom, sur la route stratégique menant de Sijilmassa à Fès, aujourd’hui complètement disparue. Considérée comme un «îlot de civilisation berbère» par le géographe el-Bekri, sa chute aurait été provoquée, selon le même auteur, par l’importance qu’avait prise sa voisine Sijilmassa au VIIe siècle, avant d’être définitivement ruinée en 1062 sous le coup de la conquête almoravide. Que dire enfin de la riche cité minière et caravanière de Tamedoult, située au pied de Jbel Bani, à l’emplacement privilégié sur la route de l’or de Blad Soudane. On attribue sa fondation à Abd-Allah ben Idris II qui avait reçu en apanage, de la part de son frère aîné au pouvoir, Aghmat, Nfis, le pays Masmouda et le Sous-Extrême, selon l’auteur Ibn Abi-Zar’.Au XIVe siècle, pour des raisons imprécises, relatées par les récits légendaires, la cité connaît la destruction et la ruine, prélude à l’exode de ses habitants, dont un grand nombre s’établit dans les montagnes et les vallées de l’Anti-Atlas.
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