Société

Sur les routes de la contrebande
Sexe et pot-de-vin

Par | Edition N°:2677 Le 20/12/2007 | Partager

. Des gendarmes s’en donnent à cœur joie. Mascarade sur les contrôles . La douane n’est pas achetable Je quitte Oujda, une ville qui m’aura marquée par le traditionalisme de ses moeurs, mais aussi le dynamisme de son activité parallèle. Elle m’est apparue comme le début de l’Algérie, la continuité du Maroc, mais surtout comme le miroir d’une idiotie. Que ce soit au niveau de l’économie de la contrebande qui compense les lacunes du politique, ou encore au niveau de la dégradation de la condition des jeunes qui n’hésitent plus à noyer leur amertume dans la consommation abusive de psychotropes. Oujda reste une ville charnière dont le développement suscite beaucoup d’espoir, comme d’inquiétude. Je continue mon périple sur les routes de la contrebande dans le train qui nous ramène vers Casablanca. Je recroise des visages familiers, et surtout j’ai appris à reconnaître les contrebandiers. Ils sont tous chargés de gros sacs quadrillés (d’origine asiatique), de petites valises roulantes, de sachets noirs… Et les femmes grossissent bizarrement sous leurs djellabas à l’approche des gares! Je vois bien sur leurs visages crispés que ce qui sera pour moins un voyage d’observation, sera pour eux une aventure pleine de stress, de sueur froide, avec une seule peur au ventre: perdre toute leur marchandise, ou comme ils le disent, rezkhoum. Je sympathise avec deux jeunes fonctionnaires déjà désenchantés de la Police ferroviaire (PF) qui descendront à Fès. Je les garde sous la main.La mascarade commence à l’Aïoun, juste après Oujda, lorsque 3 gendarmes rentrent dans le train. A première vue, ils sont professionnels et imperturbables dans leur travail de fouilles. Aucun compartiment n’échappe à leur remue-ménage. Ils n’hésitent pas à faire ouvrir tous les sacs qui leur paraissent suspects. Les passagers ne se gênent pas non plus pour leur faire comprendre leur antipathie. «Tout ça pour trouver le plus de gens possible à faire payer. Quand il s’agit d’argent, ils ne laissent rien passer», soupire, aigrie, ma voisine de droite, vexée d’avoir été confondue à une contrebandière.Je suis discrètement l’équipée dans leur ratissage, impressionnée par leur droiture! Ils confisquent la marchandise et les CIN des contrebandiers démasqués. Une petite foule se forme derrière eux, suppliante et énervée à la fois. Une femme accompagnée de 4 jeunes filles, qu’elle dit être ses enfants, demande à parler au gendarme chef. Plus tard, à la gare de Taourirt, je scrute le quai et vois descendre les gendarmes sans aucune marchandise, mais avec un sourire béat. Ils plaisantent avec 2 des 4 filles accompagnant leur soi-disant «mère». Elles ont un foulard sur la tête, et s’éloignent de la gare avec les gendarmes. Je pars demander à mes deux nouveaux amis de la PF ce que signifie ce manège. Pourquoi les policiers sont-ils descendus du train sans marchandise saisie? Que faisaient ces jeunes filles avec eux, et surtout pourquoi ne paraissaient-elles pas inquiètes, mais au contraire, soulagées?Les employés de l’ONCF m’expliquent que ce que je viens de voir n’est que le bout de l’iceberg. Les contrebandier(e)s sont connu(e)s de tous, tout comme les autorités qui effectuent les contrôles. «Les gendarmes se disputent pour ces trains, c’est le jackpot assuré pour leur portefeuille», me dit l’un. «Ces filles ont l’habitude, elles préfèrent se donner plutôt que de payer. Parfois elles sont obligées de le faire à 2 ou 3 reprises s’il y a plusieurs contrôles», m’explique l’autre.«Et encore ça ce n’est rien, on le voit tous les jours. Le pire c’est quand les douanes font des contrôles-surprises en civil, en plein milieu de plaines désertes. Là, les contrebandiers, hommes et femmes, jeunes et vieux, jettent toutes leurs marchandises et tirent sur la sonnette d’alarme pour faire arrêter le train. Ils peuvent rester 2 ou 3 jours cachés dans la montagne, avant de rejoindre le premier douar. Va savoir ce qu’ils font pendant ce temps-là», lance perplexe un des PF. Les douaniers, eux sont visiblement incorruptibles. Juste avant l’arrivée à Fès, nous entendons crier près des portes. C’est une des contrebandières qui hurle sur son complice : «Tu t’es trompé de personne!». Puis elle se dirige vers l’avant du train en scandant que son fils est tombé, qu’il fallait arrêter le train. Un des contrôleurs la prend par le bras et lui dit d’un ton ferme de se taire et de retourner à sa place. Ordre qu’elle exécute sur le champ. Je questionne mes deux camarades de la PF. Ils m’expliquent qu’un indic est positionné à la gare de Fès, et prévient par un coup de fil ses complices dans le train sur l’éventuel débarquement des douanes. «Les douaniers de Fès, impossible de les acheter», me précise un des agents. Les contrebandiers donnent rendez-vous à leurs partenaires des douars alentours, et leur jettent les marchandises. Mais cette fois-ci, le couple s’est trompé de personne, et a donc perdu tout son rezk. Comme quoi…


Racheter les CIN

Un des suppléants a trouvé, cachés derrière les fauteuils, plusieurs sacs de contrebande. La marchandise est confisquée malgré les charmes de la mère. Les policiers vont se réfugier à l’arrière du train, à l’abri des regards. Je les vois parler à des hommes, qui repartent avec leur CIN et leur marchandise après je ne sais quelle transaction. Vient le tour des filles accompagnées de leur «mère». Le ton monte, puis d’un coup des éclats de rire. La mère est robuste, elle a du caractère et traite comme un homme. Mais les gendarmes ont l’air d’avoir l’habitude. Au même moment, nous arrivons à la gare de Taourirt. Les regards s’affolent, les gendarmes ont l’air de vouloir redescendre avec la marchandise et les CIN des jeunes demoiselles. Mais après quelques échanges rapides, c’est la «mère» qui récupère les sacs avec deux de ses filles. Les deux autres accompagnent nos gendarmes forts réjouis. Jihad RIZK

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