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Culture

Sous le masque du sacré
Par le Pr Alain BENTOLILA

Par L'Economiste | Edition N°:1984 Le 23/03/2005 | Partager

Alain Bentolila est administrateur de la Fondation BMCE Bank et directeur scientifique d’un des engagements majeurs de cette fondation, «1.001 écoles rurales». Professeur de linguistique à la Sorbonne, Bentolila a vite cherché à donner du sens social aux langues. Il est très connu pour ses travaux sur l’illettrisme en France. Un de ses ouvrages sur le sujet a été distingué par le Grand prix de l’Académie française. Il a mis au point un dispositif de rattrapage pour les adultes victimes de l’illettrisme. Il vient de rejoindre l’équipe des chroniqueurs de L’Economiste, qui compte notamment l’essayiste Guy Sorman, l’éthologue Boris Cyrulnik, le juriste Larbi Ben Othmane…L’indifférence, le silence et la solitude de l’enfance; les faux-semblants et les frustrations de l’adolescence; tout cela jette bien de jeunes adultes dans les bras de ceux qui transforment le spirituel et le sacré en intolérance et en barbarie. Ceux qui rendent sale l’espoir d’échapper à l’absurde par la spiritualité. Ceux qui, promettant de combler le vide des âmes, font perdre aux mots leur lumière et les rendent menaçants et obscurs. Ceux qui, enfin, refusent le risque de la communication ouverte pour s’enfermer dans un cercle de communion où la langue, interdite de signification, n’est plus qu’un signe de ralliement et… d’exclusion.. Une fin d’après-midi, à Casablanca…Obscurantisme et intolérance, … ces mots me renvoient à une fin d’après-midi à Casablanca. J’avais été invité à faire une conférence à la faculté des lettres. J’arrivai donc vers 17h30 et trouvai le campus plongé dans le désordre, la fureur et le bruit. Le doyen vint à moi, très agité et m’annonça que des étudiants islamistes manifestaient. “Pourquoi manifestent-ils?” lui demandai-je. Parce que le prix du restaurant a été augmenté. “Je trouve cela légitime”, lui dis-je. Il se lança alors dans une longue explication assez peu convaincante où se mêlaient arguments financiers et règles administratives. Je lui accordai une attention distraite et tendis l’oreille afin de distinguer ce que criaient les centaines d’étudiants assemblés dans la cour d’honneur. Quelle ne fut pas ma stupéfaction quand je reconnus, au lieu des slogans revendicatifs que j’attendais, une scansion collective de sourates du Coran. Ainsi donc la juste mise en cause de l’augmentation du prix du restaurant universitaire se traduisait par une récitation collective et totalement inappropriée du Livre des livres. C’est toujours pareil, me dit le doyen devant mon étonnement: “chaque fois qu’il y a un problème, ils commencent par réciter le Coran et ensuite ils cassent!”. “Ils cassent?”. “Oui, ça leur arrive de plus en plus souvent”. Je me dis, en me dirigeant vers l’amphithéâtre, que la parole de Dieu n’étant certainement pas la plus efficace pour négocier le tarif des restaurants universitaires, ce renoncement à utiliser la langue profane pour régler des problèmes du monde séculier ne pouvait qu’avoir la violence pour conséquence naturelle.Je fis ma conférence devant un public nombreux et intéressé par les rapports que j’analysai entre langue et pouvoir. Quelques dizaines d’étudiants islamistes avaient déserté la cour d’honneur et m’écoutèrent avec beaucoup de courtoisie. . Trois langues pour une prièreVers la fin de mon exposé, emporté par un élan de sincérité, je leur tins les propos suivants:“Comme vous le savez vraisemblablement, je suis juif, né pas très loin de chez vous. Le soir de Pâque, je me souviens que mon grand-père disait une longue prière que l’on appelle “Paracha”. Pour nous, les enfants qui attendions le dîner, elle paraissait interminable. Mon grand-père disait cette prière d’abord en hébreu, puis la traduisait en espagnol pour les membres de la famille qui ne comprenaient pas l’hébreu et enfin, il la disait en arabe à l’intention de nos voisins musulmans qui, traditionnellement, participaient à nos fêtes. A l’époque, je trouvais cela insupportable. Ces longues heures que nous passions, la faim au ventre, attendant désespérément que le supplice s’arrête, nous semblaient de l’ordre de la punition arbitraire. Aujourd’hui, je ressens une grande tendresse et un immense respect pour cet homme que j’ai bien peu connu et qui donnait une si belle leçon d’humanité. Il pensait que la parole, fût-elle de Dieu, devait être comprise, sa signification transmise.Un des étudiants barbu se leva alors et me dit, sans agressivité excessive: - Professeur Bentolila, votre grand-père avait grand tort.- Et pourquoi donc avait-il tort? répliquai-je.- Parce que la parole de Dieu ne se traduit pas. Elle n’en a pas besoin. Et d’ailleurs, ajouta-t-il en prenant l’amphithéâtre à témoin, tout musulman sait le Coran.- Vous voulez dire que tout musulman sait lire le Coran?- Oui, c’est bien ce que je vous dis!- Mais, le Maroc compte prés de 60% de musulmans analphabètes, comment pourraient-ils lire le Coran?- Ils savent le lire, me répondit-il de façon définitive, justement parce qu’ils sont musulmans.Je compris que nous étions arrivés au bout de la discussion, là où se confondent verbe et incantation, lecture et récitation, foi et endoctrinement; là où le caractère sacré d’un texte le rend impropre à la compréhension; là où la quête du sens devient immédiatement dangereuse, profanatrice et impie.Alors que je sortais, mon interlocuteur barbu m’arrêta: “Vous savez, professeur Bentolila, ce que Dieu a dit au prophète avant la révélation?”. Oui, répondis-je, il a dit à Mahomet, qui était un parfait analphabète : “Lis au nom de ton seigneur” ! Et j’ajoutais: “Je sais cela parce que, fort heureusement, le Coran est traduit en français”. “Bon, alors vous voyez bien qu’un musulman sait lire le Coran simplement parce qu’il est croyant”. “Certes, mais n’oubliez pas que c’était Dieu et que c’était le prophète; nous autres, simples humains, avons à nous battre avec des textes et des discours, sacrés ou non, afin d’en extirper quelques parcelles de vérité provisoire”.. Langue interdite de significationIl me jeta un regard lourd de commisération dédaigneuse pour tant d’intelligence gâchée à réfuter l’évidence, à questionner l’inquestionnable et s’en fut rejoindre ceux qui refusent le risque de la communication ouverte. Il s’enferme dans le cercle d’une illusoire communion où la langue, interdite de signification, n’est plus qu’un signe de ralliement et… d’exclusion.La langue du sacré ne serait-elle plus une langue dès l’instant où elle tente de répondre à la question à laquelle se heurte douloureusement notre intelligence: “Que suis-je ?”. Ces textes sacrés qui veulent nous détourner des précipices du néant perdraient-ils toute ambition de signifier simplement parce qu’ils sont ainsi étiquetés? Nous-mêmes, perdrions-nous tout droit au questionnement, à l’analyse, à l’interprétation dès lors que notre langue s’en va quérir au-dessus de notre humaine condition des raisons d’accepter nos limites et nos contraintes d’hommes? Devons-nous nous résoudre à ce que les mots du sacré ne soient que des mots d’ordre, que les phrases du sacré se changent en formules magiques ou en signes de reconnaissance pseudo identitaires?Un tel renoncement ferait courir à nos enfants un danger majeur. Une religion digne de ce nom doit ouvrir à l’intelligence de celui qui y entre l’immense quantité de discours patiemment formulés, de textes patiemment transcrits, sans cesse interprétés, sans cesse discutés. C’est cette richesse intellectuelle produite d’âge en âge, intimement mêlée à l’histoire des peuples, qui constitue la garantie d’une religion sincère, tolérante et légitime.. Ni servilité, ni trahisonEt ce, quel que soit le nom du dieu qu’elle vénère.Si la foi s’impose au croyant comme une nécessité, une religion, elle, exige une pleine lucidité. Celui qui entre dans une religion quelle qu’elle soit, doit se donner la peine d’aller en questionner lui-même les discours et les textes; il faut qu’il fasse l’effort de confronter ses propres interprétations à celles des autres avec autant de conviction que de respect. Car entrer en religion, c’est pénétrer dans une immense bibliothèque qui conserve la trace de ce que, de génération en génération, les hommes ont écrit pour d’autres hommes à propos de la parole de Dieu. On n’y entre pas les yeux bandés; on doit aller soi-même chercher sur des rayons immenses les textes laissés par d’autres, en d’autres temps. Ces traces ne sont pas conservées pour que l’on y mette servilement nos pas ; elles sont propositions et témoignages de l’histoire d’une communauté croyante soumise à notre réflexion, offerte à la discussion collective. L’adhésion religieuse aveugle et servile pervertit le principe religieux et ouvre la voie aux mouvements intégristes les plus détestables. Ils exploitent les faiblesses et les peurs, les frustrations et les ressentiments ; ils utilisent bien sûr aussi l’incapacité pour certains d’ouvrir par la maîtrise de la parole et de la lecture les portes soigneusement cadenassées des discours et des textes. Faiblesse d’âme et illettrisme sont les meilleurs alliés de tous les intégristes religieux, des gourous sectaires et des leaders politiques extrémistes.Une table, quelques chaises. Trois fronts penchés sur un même livre, qu’il soit profane ou bien sacré. De temps à autre, une tête se redresse, s’ouvre une bouche qui dit son intime conviction, son intime interprétation. Discutée, pesée, confrontée au texte présent, mais aussi éclairée par tous les autres textes, cette proposition prend sa place dans la construction collective du sens qui, d’âge en âge, de texte en texte, nous prolonge et nous unit. Nul n’en est exclu qui accepte la règle de la transmission: ni servilité ni trahison.«Ceux qui, promettant de combler le vide des âmes, font perdre aux mots leur lumière et les rendent menaçants et obscurs. Ceux qui, enfin, refusent le risque de la communication ouverte pour s’enfermer dans un cercle de communion où la langue, interdite de signification, n’est plus qu’un signe de ralliement et… d’exclusion«

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