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    Services secrets et nouveaux médias : Les Etats affinent leur surveillance

    Par L'Economiste | Edition N°:168 Le 23/02/1995 | Partager

    Les gouvernements du monde entier gardent un oeil - ou une oreille - sur leurs citoyens. Profitant de la révolution technologique des moyens de communication, les grands Etats affinent leur "surveillance" discrète tout en mettant leurs propres communications à l'abri.

    Ils sont sept. Sept des plus agiles esprits de la planète qui préparent, tout au long de l'année, les sommets des sept chefs des Etats les plus riches du monde. Sept "Sherpas" qui mettent, en ce moment, sur pied la rencontre de Bruxelles qui traitera, fin février, de la question des autoroutes de l'information, en présence des ministres de ces sept pays. Sept très proches collaborateurs des hommes les plus puissants du monde, qui doivent sans cesse s'envoyer des messages, y apporter chacun des corrections, les retourner à l'expéditeur qui, de nouveau, fait tourner la dernière version. Quelle plus merveilleuse machine pour eux qu'Internet? Quoi de plus rapide, de plus souple, de plus mobile et de plus utile ?

    Et pourtant, ils ne s'en servent pas. Et pour cause.

    Tous les Etats espionnent leurs concitoyens, et les écoutes téléphoniques sont aussi anciennes que le téléphone lui-même. En principe, les démocraties prennent soin de se doter de cadres réglementaires qui n'autorisent les écoutes que sous le contrôle de la Justice, et à sa demande. Mais qui peut le plus peut le moins, et les services secrets, par définition exempts des règles de fonctionnement communes, ne se privent pas de s'introduire dans les réseaux de communication, qu'ils soient téléphoniques - par lesquels passent la plupart des liaisons Internet "banales"- ou de transmissions de données, plutôt réservées aux professionnels. Tous le font, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne, etc... bien que tous le nient...

    Les sherpas, eux, se défient donc d'lnternet.

    "Pour des raisons de sécurité des communications, parce que l'absence de confidentialité du réseau n'est pas satisfaisante ", confie la blonde Anne Lauvergeon, sherpa du président français François Mitterrand.

    Le méchant russe

    La seule chose qui paraisse viable aux grands de ce monde, c'est le bon vieux fax, crypté par les soins de leurs services secrets respectifs. Et pourquoi pas du papyrus, ou le marbre gravé ? Le "méchant" dont ils doivent se protéger, ce sont les services de renseignements russes qui, après une période de flottement suivant la disparition de l'URSS, ont repris du poil de la bête. Leurs concurrents occidentaux estiment qu'ils sont pratiquement aussi bons que la NSA, la National Security Agency américaine. Actuellement, Moscou entend bien rejoindre le club des Sept, et en devenir le huitième membre.

    Les sherpas et leurs transmissions constituent pour eux une très intéressante "cible". Et Anne Lauvergeon, qui a mis sur pied à l'Elysée un groupe de travail sur les autoroutes de l'information, prouvant son intérêt pour la chose, a gardé en travers de la gorge cette note qu'elle avait préparée pour le seul Président français, photocopiée à deux ou trois exemplaires, et que des diplomates du quai d'Orsay ont vue dans les dossiers de Mikhaïl Gorbatchev, lors d'une rencontre internationale en 1992. Gênant.

    Le citoyen, lui, reste à portée d'oreille - ou de vue. "On peut protester, considérer qu'une telle démarche porte atteinte à certains droits démocratiques", estime ce responsable d'un service français procédant à des écoutes téléphoniques, "mais elles sont aussi une des clés de la démocratie. Nous sommes beaucoup moins irresponsables qu'on le croit parfois, et ces écoutes, en tout cas en France, sont sévèrement contrôlées".

    Garanties? Voire... Car les services secrets, par définition, ne disent pas ce qu'ils font. Et ceux qui tablent sur leur bonne foi ont souvent de douloureuses surprises. Il n'y a guère de parade pour l'utilisateur du réseau, transparent aux yeux des services de sécurité, de son pays ou de tout autre: le signal peut être intercepté par n'importe qui, vraiment, surtout s'il doit à un moment ou à un autre de son parcours transiter par un satellite. Le seul moyen, pour l'utilisateur, c'est qu'il ait recours à des moyens de cryptage.

    Mais attention! Les codes incassables n'existent pas. Toujours cette vieille histoire de l'épée et de la cuirasse: plus cette dernière est protectrice, plus les épées deviennent tranchantes. Et au bout du compte, ce sont toujours elles qui gagnent! En France par exemple, la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) a fait appel à des mathématiciens de très haut niveau, et a surtout acquis à partir de 1990 plusieurs super-calculateurs Cray 1 et Cray 2 qu'elle consacre spécifiquement à casser les codes. Avec un certain succès, pourvu que ses techniciens aient le temps de faire fonctionner les machines. Premières visées, les ambassades et les communications gouvernementales interceptées à l'étranger.

    Cryptage non agréé

    Mais depuis peu, les réseaux français de transmission de données qui échappaient pour une part à la surveillance ont eux aussi été "branchés" à l'échelon des centres nodaux.

    Dans ce secteur, la seule protection dont jouit l'utilisateur réside dans le volume des flux: plus ils sont gros, plus ils sont difficiles à traiter. En France, l'utilisation d'un code dont les clés n'auraient pas été remises au préalable à l'administration constitue un délit au regard d'un décret sur les communications applicables depuis décembre 1990. Cette logique étatique part, en principe, de bons sentiments: empêcher les délinquants - quels qu'ils soient, trafiquants de drogue ou autres de communiquer librement: "Il est aisé de partir du principe que, si un utilisateur se sert d'un système de cryptage non-agréé, c'est qu'il agit en dehors de la loi. On doit donc le surveiller", estime un très haut fonctionnaire français. Aux Etats-Unis, c'est différent: en principe, le cryptage n'est pas interdit. Pas encore.

    La puce pirate

    La tentative de l'administration américaine de faire installer dans chaque système de communication une "puce pirate" (Clipper Chip), mise en oeuvre en avril 1993, a été vaincue par la communauté des Netsurfers au début de l'été dernier.

    De quoi s'agissait-il ? D'un projet sorti des cerveaux féconds des ingénieurs de la NSA, visant à doter les systèmes de communication ayant besoin d'être codés d'une puce à 1.000 Dollars permettant ce cryptage. Tout citoyen aurait donc pu s'en doter, pour son téléphone ou son modem d'ordinateur, lui permettant d'accéder à Internet. Le seul petit problème, c'est que Clipper chip contenait une porte secrète. Concrètement, il aurait fallu trois "clés" pour faire fonctionner le système de cryptage. L'une aurait été détenue par l'expéditeur et le destinataire du message, leur permettant de le coder et de le décoder. Deux autres "clés" auraient été en possession de deux organismes distincts, qui n'auraient pu livrer cette double clé - chacune d'entre elle étant indispensable - qu'à la demande de la Justice. Une sorte d'entrée de service qui aurait permis à la NSA, ou au FBI. de faire devenir transparent tout message crypté. Promis-juré, une telle opération n'aurait pu se faire que sous le contrôle du pouvoir judiciaire, et dans des cas bien précis. Mais les mordus du réseau ne l'ont pas entendu de cette oreille, guidés par les consciences cybernétiques de l'Electronic Frontier Foundation: ils se sont fâchés, et l'administration a cédé. Définitivement? Certes non... Quelques jours après avoir de la sorte lâché un gros lest, l'exécutif US faisait passer en catimini - sous la pression forcenée de la communauté du l'enseignement - la "Digital Telephony

    Bill" qui n'a pas fini de faire parler d'elle. L'objet de cette loi vise rien moins qu'à imposer, aux sociétés de téléphone installant de nouveaux centraux téléphoniques, une sorte de "prise" permettant à l'administration de venir brancher ses magnétophones. Toujours sous contrôle de la Justice, comme il se doit.

    Les forums d'lnternet sont pleins de discussions à ce sujet, très hostiles en général; l'une d'entre elles, récemment sur le serveur d'Electronic Frontier Foundation (GO: EFF, Compuserve), permettait à un technicien de présenter, en la critiquant, la position du FBI: "Il disent qu'ils rencontrent un réel problème pour faire respecter les lois. Ils auraient un problème si le réseau tout entier était numérisé, y compris les extensions locales, mais nous en sommes très loin! Je crois plutôt que leur problème consiste à enregistrer les conversations sur les lignes d'une entreprise disposant de Son propre central. La connexion entre ce système et le réseau public est numérisée, et interdit les interceptions, à moins de dispositions techniques spéciales qui n'existent pas encore".

    Le problème, c'est que personne ne croit ni à la pureté des intentions de l'administration, ni au respect des principes qu'elle aura édictés. L'histoire est pleine de ces règlements que les services de sécurité ont fait passer, pour en violer aussitôt les règles et s'autoriser; sans le moindre contrôle démocratique, l'espionnage des communications privées. Le FBI a eu beau garantir que le cryptage des communications continuerait d'être autorisé, la communauté du Net demeure persuadé que les services de sécurité vont s'acharner dans les prochaines années pour faire sauter ce verrou.

    Jean Guisnel, Libération, France

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