×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Perspective 7.7 milliards Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Tribune

    Sélection, études payantes, recherche : Université: Les voies de la compétitivité

    Par L'Economiste | Edition N°:85 Le 24/06/1993 | Partager

    La question universitaire revient en cette période de fin d'année. Des milliers de jeunes abordent l'université pour une première inscription. Des milliers d'autres la quittent pour une confrontation avec le marché du travail. Perpétuelle angoisse des générations. Les problèmes de fond demeurent. Un professeur de Médecine propose quelques remèdes pour une réforme.

    La volonté de réformer part du constat que la situation actuelle nécessite des changements. Le constat du MEN est sans complaisance. Il rejoint le constat des professionnels et du public, qui depuis des années dénonce l'inadéquation du fonctionnement universitaire par rapport à la société actuelle. Le monde a profondément changé au cours des deux dernières décennies. La structure des marchés économiques et financiers a changé, ainsi que leurs exigences. L'éducation, qui était une fin en soi et qui assurait de manière quasi automatique une insertion sur le marché de l'emploi, n'est plus l'objectif ultime. Si certains parents et responsables continuent de penser en terme d'éducation, les employeurs, eux, parlent davantage de formation.
    Les jeunes diplômés sont menacés par le chômage. Car l'Etat-providence n'existe plus. L'état ne crée plus que les emplois strictement nécessaires. Car la résorption du chômage par création de postes dans la fonction publique ne peut être qu'une solution à court terme, avec des retombées négatives à long terme.
    Le secteur privé crée un nombre limité d'emplois, dont le profil est très particulier, en raison de la structure familiale de beaucoup d'entreprises marocaines. Ceci explique que la formation doit être bien réfléchie, et aboutir à de vraies compétences pour aider les jeunes à trouver un emploi et à s'insérer dans le tissu social. Car, paradoxalement, pendant que les jeunes cherchent désespérément les emplois, les employeurs cherchent vainement certains profils de compétence.

    Conseil de contrôle

    Le constat du MEN signale que:
    1- l'Université est gérée par des textes législatifs anciens, qui empêchent les enseignants d'adapter facilement leurs programmes et leurs méthodes de contrôle des connaissances;

    2- la motivation des enseignants a beaucoup diminué en raison de la baisse de leur situation matérielle et des possibilités de progression au sein de la carrière;

    3- l'Université ne joue pas son rôle adéquatement dans la recherche.

    Pour répondre a ces trois points, le MEN propose une série de réformes.

    1. Problème qualificatif de l'enseignement:

    L'enseignement dispensé par les Universités est inadapté dans son contenu et dans sa forme. Ceci est lié au système en cours, dans lequel le MEN décide du contenu des programmes de tous les enseignements dispensés, et les moyens de contrôle sont régis par des textes législatifs très stricts. De sorte que les changements sont obligatoirement limités et prennent effet avec du retard par rapport à leur conception. Un retard qui peut rendre le changement caduc avant même sa prise d'effet. La proposition de rapatrier la décision de réforme au niveau de l'Université ne peut être que la bienvenue.

    Cependant, si le projet de réforme de l'Université, tel qu'il a été présenté, est un progrès, il annule tous les aspects positifs de la démarche en instaurant un conseil supérieur de contrôle.

    La démarche consistant à faire contrôler les filières et les réformes du système éducatif par le conseil de contrôle part d'une logique qui de prime abord est séduisante. En effet, les Universités délivrant des diplômes nationaux, il est logique de vouloir contrôler la qualité du diplôme délivré avant de l'homologuer.

    Erreurs et corrections

    Ainsi, dans la réforme, les enseignants peuvent concevoir des filières d'enseignement, mais ne peuvent les mettre en pratique qu'après autorisation par le conseil de contrôle.

    Ceci suppose que seul ce contrôle a priori permet de définir les filières performantes et que toutes méritent une homologation nationale. Or ces deux affirmations sont erronées:

    - le système éducatif est l'un des plus vieux systèmes du monde. La première qualité d'un bon système éducatif est d'être adapté. De cette capacité à changer rapidement dépend sa capacité de produire des éléments compétents et productifs.

    Or l'Université ne peut déterminer les changements à apporter que par le biais du jeu des erreurs et des corrections. Personne ne peut prévoir les connaissances que devra posséder un ingénieur, un médecin ou un architecte dans dix ans, en raison de la vitesse de modification des acquis scientifiques.

    Ainsi, un contrôle a priori éliminera des filières intéressantes mais trop en avance sur leur temps et retiendra des filières apparemment intéressantes sur le papier, mais qui se révéleront inadaptées dans la réalité;

    Expérimenter dans toutes les directions

    le deuxième postulat est que tous les diplômes délivrés par l'Université doivent être nationaux. Si certains diplômes sont obligatoirement nationaux, il n'est ni nécessaire ni souhaitable que tous le soient. Ainsi, les Universités deviendraient réellement régionales, à l'écoute de leur milieu social proche et pourraient développer des filières propres à répondre à des besoins locaux de l'industrie ou du commerce.

    Pourquoi refuser à des facultés, dotées d'un staff éducatif permanent et important, dont la seule vocation est de chercher les meilleurs filières et modalités d'enseignement, ce que l'on accorde à un institut privé à but lucratif, où le staff permanent est des plus réduits et qui fonctionne essentiellement avec des enseignants vacataires.

    Pour répondre à ces différentes exigences qui semblent contradictoires, il suffit de laisser réellement l'autonomie pédagogique aux Universités, comme le demandent les enseignants depuis de nombreuses années.

    La Faculté aurait la maîtrise totale de son cursus et de toutes les modalités de contrôle. Elle pourrait expérimenter dans toutes les directions.

    Les filières éducatives répondant à des besoins précis de l'Etat auraient un cursus défini et imposé à l'échelle nationale. Ces filières recevraient automatiquement un label national.

    Les filières répondant à des besoins des utilisateurs (industrie, employeurs, etc...) seraient d'abord locales; les plus performantes pourraient être proposées a posteriori au comité de contrôle qui leur décernerait un label national.

    Les filières peuvent répondre à des besoins internes de l'Université: chercheurs scientifiques, enseignants ayant des profils particuliers etc... Ces filières seraient à majorité Locales et nationales pour quelques-unes.

    Ouverture vers l'extérieur de l'Université:

    L'une des propositions pour essayer de rendre l'Université plus performante a été d'inclure dans le conseil de Faculté et le conseil d'Université des membres invités qui représenteraient les intérêts des partenaires silencieux: en plus des représentants de l'administration centrale de l'éducation nationale (doyen, vice-doyen), des représentants des enseignants et des étudiants (même si en raison d'un litige sur les modalités d'élection de ces représentants, il y a peu d'étudiants qui siègent dans les différents conseils de faculté), il y aurait des personnalités de marque qui siégeraient dans ces conseils (personnalités du monde de la finance, de l'économie, de l'industrie etc...).

    Cette ouverture est la bienvenue, à condition qu'elle soit raisonnable. En effet, si elle leur donne des droits, elle doit aussi déterminer leurs devoirs.

    Par ailleurs, le nouveau texte propose que le conseil de discipline soit assuré par ce conseil d'Université dans lequel siégeraient des membres extérieurs, ce qui leur donne des prérogatives disciplinaires inacceptables pour une majorité d'enseignants.

    2- La motivation des enseignants:

    Tous les enseignants en général dont les enseignants du troisième cycle, vivent dans des conditions matérielles difficiles. Depuis des années leurs salaires sont figés, l'inflation grignotant régulièrement leur pouvoir d'achat, leurs perspectives de carrière sont limitées. Parallèlement à la dégradation de leur situation matérielle, il y a eu dégradation de leurs conditions de travail, puisque les classes sont de plus en plus nombreuses et les tâches éducatives plus lourdes. Enfin, leur statut social a lui aussi changé. Le respect que la société avait pour l'instituteur et l'enseignant en général a disparu, ravalant la tâche de l'enseignant à un travail subalterne. Cette perte de statut est encore plus marquée dans la société marocaine qui a adopté l'argent comme valeur primordiale.

    32 ans pour le dernier échelon

    De sorte qu'en dehors d'incitations valorisantes (gratifications matérielles, statut social, etc...), il n'y a aucune raison d'espérer que les meilleurs viendront dans la filière éducative, et que ceux qui y sont déjà y restent longtemps et travaillent avec passion. C'est pourquoi notre enseignement est peu performant et l'enseignement universitaire laisse à désirer.

    La qualité a un prix. Tant que l'on n'a pas compris cette donnée élémentaire, il est illusoire d'en parler. Or malgré la justesse de l'analyse officielle. qui relève le manque de motivation des enseignants, les mesures proposées ne font rien pour y remédier. L'étalement de la carrière de l'universitaire reste toujours aussi long, la majorité n'atteignant jamais le dernier échelon (atteint après 32 ans de carrière). Aucune des propositions n'y contribue réellement et efficacement et ne permettra de motiver les enseignants comme le souhaite la réforme.

    3- La recherche scientifique:

    On entend souvent parler de la recherche scientifique marocaine. Une vraie recherche devrait aboutir à des résultats. Si l'on regarde le nombre de dépôts de brevets marocains couvrant des concepts fondamentaux ou des inventions ponctuelles au cours de la dernière décennie, on trouvera que ceux qui émanent de l'Université se comptent sur les doigts. Le constat est donc clair. La quasi totalité des mémoires présentés dans les Universités sont des études purement théoriques et qui représentent davantage des tentatives de réflexion que des approches méthodologiques scientifiques et innovatrices.

    La recherche a besoin de chercheurs dédiés, en nombre suffisant, formés aux techniques de la recherche, disposant des moyens nécessaires et d'un budget de fonctionnement généreux. Car si beaucoup cherchent, il y en a peu qui trouvent. Actuellement, aucune structure de l'Université marocaine ne peut se targuer de faire de la vraie recherche.

    Apprendre à apprendre

    Problème de l'enseignement primaire et secondaire:

    L'université conçoit "conçoit" des "produits" de mauvaise qualité. Le constat est unanime. On a incriminé certaines composantes du circuit universitaire (qualité de l'enseignement, pertinence du cursus, motivation de l'enseignant, disponibilité de moyens); mais on oublie que l'étudiant qui arrive à l'Université est le produit de douze années d'enseignement primaire et secondaire. Si donc l'étudiant n'a pas eu le cursus nécessaire et si sa formation est inadéquate, il aura un de la peine à suivre à l'Université, quels que soient la qualité de l'enseignement qui y est dispensé et les moyens dont elle dispose.

    Il en découle que toute réforme tendant à améliorer la qualité de la formation universitaire doit obligatoirement se pencher sur le système éducatif en entier et modifier parallèlement les insuffisances de ce système qui peuvent influer sur l'enseignement universitaire. Tout enseignant universitaire peut en quelques mots résumer les problèmes de notre système éducatif de base: système basé sur la mémorisation et la récitation par coeur et ne développant pas la réflexion.

    Alors qu'en raison de la très courte durée de vie des connaissances scientifiques modernes, qui excède rarement 4 à 5 ans en moyenne, il faut que l'étudiant moderne puisse continuer son apprentissage en permanence.

    La formation moderne est basée sur "apprendre à apprendre" pour que l'étudiant et le diplômé continuent à remettre à jour leurs connaissances périodiquement. L'aptitude à la réflexion doit être développée très tôt. Elle nécessite des classes à effectifs réduits et des enseignants formés à la pédagogie, capables d'intéresser les enfants et de s'intéresser à eux. Ces enseignants doivent avoir choisi de travailler volontairement avec les enfants, et pour être efficaces, ils doivent pouvoir vivre dans des conditions matérielles suffisantes pour que leurs capacités créatives soient tournées vers les enfants.

    Nécessité d'une sélection:

    Il s'agit d'un sujet quasi tabou dans la société marocaine. Ni l'Etat, ni les enseignants et leurs syndicats et encore moins les parents ne veulent l'aborder, pour des raisons évidentes. Il n'en est pas moins évident pour tout le monde que nous ne pouvons continuer dans la voie actuelle, avec inscription quasi-automatique de tous les bacheliers dans l'enseignement supérieur. Cela a abouti à des situations invivables, comme ces facultés de droit qui comptent plus d'un millier d'étudiants en première année, dont les cours sont dispensés dans des hangars et qui donnent des pourcentages de réussite annuels oscillant entre cinq et dix pour cent. Même ceux qui obtiennent un diplôme ont de la peine à trouver un travail, la formation laissant tellement à désirer et le marché de l'emploi étant fortement saturé.

    La quantité est à l'opposé de la qualité dans le domaine de l'enseignement. On peut déterminer le nombre d'étudiants dans une discipline donnée de trois manières différentes:

    - en tenant compte de la capacité d'encadrement, elle-même fonction des moyens matériels et humains de l'institution;
    - en tenant compte des besoins nationaux tels qu'ils peuvent être estimés;
    - en inscrivant le maximum d'étudiants sans tenir compte des capacités de l'institution.
    La troisième solution est naturellement la moins acceptable, car si elle répond à des impératifs démagogiques, elle est par définition anti-pédagogique.
    La deuxième peut être envisagée si la profession est très demandée. Mais les erreurs de prévisions sont telles, qu'il vaut mieux laisser le libre choix aux étudiants.
    Le meilleur choix est celui qui tient compte des capacités effectives d'encadrement. La relation étudiant enseignant est tellement importante que chaque fois que le ratio correct sera rompu, la qualité de la formation et de l'enseignement en souffriront.

    Gratuité de l'enseignement universitaire:

    Un autre point que l'on n'ose aborder est celui de la gratuité de l'enseignement à l'Université. En effet, dans le système éducatif marocain, tout l'enseignement est gratuit depuis l'école primaire jusqu'à la faculté.

    Ce système a d'énormes avantages et constitue un de nos acquis sociaux, mais il est devenu difficile à supporter pour le budget national, et par conséquent, responsable d'un appauvrissement des budgets d'investissement et de fonctionnement de nos écoles et de nos Universités. S'il est tout à fait légitime qu'un enfant de milieu populaire puisse poursuivre gratuitement toutes ses études, il est anormal et amoral que des enfants de familles aisées, qui ont souvent fait tout leurs cycles primaire et secondaire dans des écoles privées viennent s'inscrire gratuitement à l'Université. Un certain nombre ont souvent essayé de poursuivre des études supérieures à l'étranger, à un coût minimal de cinq milles Dirhams par mois, pendant un ou deux ans, avant de revenir au Maroc . Si dix pour cent des étudiants de l'Université payaient leurs études, cela entraînerait une nette amélioration des budgets de fonctionnement et de la qualité de l'enseignement. La solidarité nationale exige que tous participent aux frais, chacun selon ses moyens.

    Arabisation des matières scientifiques:

    Si personne ne discute plus de l'opportunité de l'arabisation de l'enseignement au Maroc, il n'en reste pas moins qu'enseigner les matières scientifiques pendant les douze années de l'enseignement primaire et secondaire en arabe, puis obliger l'étudiant à poursuivre les études supérieures en langue étrangère (français ou anglais), constitue un handicap supplémentaire pour les jeunes marocains. Dans la mesure où certaines disciplines scientifiques ne peuvent être enseignées en arabe à l'Université, et que nous manquons de formateurs et de documents pédagogiques (livres et revues scientifiques), il faudrait rediscuter de l'opportunité d'enseigner ces matières scientifiques (mathématiques, physique, chimie, etc.) en langue française pour familiariser tôt l'étudiant avec la terminologie et les concepts qu'il va utiliser à l'Université.

    Nécessité d'être compétitifs à l'échelle internationale:

    Une réforme de l'Université passe par une réforme de tout le système éducatif marocain. Elle suppose au préalable que l'on ait restauré le statut de l'enseignant, tel qu'il a toujours existé dans la société arabo-musulmane, un statut privilégié, imposant le respect. Elle suppose que l'on ne dépasse pas les capacités d'encadrement des institutions. La sélection des étudiants doit rentrer dans nos moeurs. Pour être acceptable, elle doit porter uniquement sur la capacité de profiter pleinement de l'enseignement dispensé. Ceux qui n'ont pas de moyens doivent bénéficier de bourses d'études, ceux qui le peuvent doivent payer les frais de leur formation.

    La compétition actuelle se fait à l'échelle mondiale. Le Maroc discute avec la Communauté Economique Européenne un accord de libre échange. Ceux qui nous représenteront dans l'avenir dans les négociations internationales doivent être à armes égales avec leurs homologues étrangers. C'est pourquoi il est primordial que les Universités attirent l'élite marocaine, tant au niveau des enseignants qu'au niveau des étudiants. La compétition scientifique et commerciale se situe à l'échelle internationale. L'enseignement ne doit pas seulement être adapté au marché marocain, mais produire des diplômés capables de concurrencer leurs homologues européens, américains ou asiatiques. C'est à ce niveau que nous devons être performants.

    On parle beaucoup au Maroc des "dragons" asiatiques. On oublie souvent de mentionner qu'il s'agit de pays qui ont privilégié un enseignement généralisé, mais aussi de qualité, de sorte qu'ils offrent non seulement une main-d'oeuvre bon marché, mais également un niveau généralisé de compétence et d'instruction, plus élevé que les autres pays en voie de développement.

    Le Maroc peut beaucoup, chaque fois qu'il le veut bien et s'en donne les moyens. L'enseignement est un domaine clé de l'avenir. Rater le virage du vingt et unième siècle signifie condamner plusieurs générations à la misère et au sous-développement.

    Enseigner les matières scientifiques en arabe pendant 12 ans et les poursuivre en français
    est un handicap. La sélection est un tabou social. La quantité est à l'opposé de la qualité dans l'enseignement.

    Basé sur la mémorisation et la récitation, notre système éducatif ne développe pas la réflexion

    N.C.

    Pr Nacer CHRAIBI, Faculté de Médecine, Casablanca

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc