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    Culture

    Sacrées fatwas!!!
    Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

    Par L'Economiste | Edition N°:2743 Le 27/03/2008 | Partager

    Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.Pour contredire tous ceux qui associent fatwas à condamnations, voici une consultation juridique, pour le moins libérale, édictée par l’écrivain et penseur égyptien Jamal Banna, frère cadet du fondateur du mouvement des Frères musulmans. Près d’un an après le scandale de la fatwa abracadabrante d’un théologien d’Al-Azhar, autorisant l’allaitement d’un collègue adulte pour nouer des liens sacrés de sein, voici qu’un autre intellectuel égyptien, fils du grand traditionniste Ahmed Banna et grand oncle de Tariq Ramadan, vient de lancer un chaud débat.Dans un programme-télé, diffusé sur la chaîne satellitaire «As-Sa’a» (L’heure), le docte théologien de 88 ans a autorisé publiquement et magnanimement, ceux qui ont attendu jusque-là, sagement après son autorisation, rien de moins que les échanges de baisers entre jeunes garçons et filles. Rangés dans la catégorie «petits péchés» par le bienveillant moufti, absouts par quelques bonnes actions selon lui, ces épanchements érotico-affectifs seraient dans la nature des choses, brimés qu’ils sont par une ère moderne où le mariage est de plus en plus retardé, du fait notamment du chômage, empêchant le libre recours à la légalité des unions. Le milieu scientifico-religieux enturbanné d’El-Azhar est, comme l’on s’en doute, en émoi. L’ancien président du Conseil des fatwas, le cheikh Jamal Qotb, ne mâche pas ses mots pour dénoncer ce qu’il appelle un encouragement à la débauche, allant jusqu’à dénier à Jamal Banna toute compétence malgré ses décennies d’expérience. Se mêlant à la partie, quelques savants du monde profane sont également sortis de leurs réserves pour prouver scientifiquement, au-delà de toute pratique expérimentale, grâce seulement aux pointilleuses recherches sur les hormones, qu’un baiser, loin d’aider à tempérer les ardeurs était le moyen le plus sûr pour déchaîner les passions.Il faut dire que ce vieux ‘alem new age avait déjà jeté une fatwa dans la mare, en autorisant auparavant dans un autre registre, la cigarette pendant le jeûne du Ramadan. Ses positions très libérales par ailleurs sur le voile des femmes et sa tolérance envers les apostats au nom de la liberté de conscience en Islam, le font ainsi ranger dans la catégorie d’humaniste progressiste par les uns, sinon comme provocateur, voire même un zindiq (hérétique) par les plus extrêmes.Autres cieux, autres fatwas. Nous sommes en Arabie saoudite cette fois. Le 14 mars 2008, le grand dignitaire religieux, cheikh Abdul-Rahman al-Barrak, a émis une terrible fatwa sur son site Internet (albarrak.islamlight.net) d’où il ressort que la négation de statut de mécréants aux non-musulmans est en lui-même un crime d’apostasie punissable de mort. La sinistre ordonnance est liée à des articles parus récemment dans la presse saoudienne (Jaridat al-Riyad) contestant la qualité de mécréants aux autres religions du Livre. Ce qui serait équivalent à une gravissime hérésie selon ce cheikh wahhabite, touchant au fondement de la religion et à la proclamation de l’Islam, selon laquelle il n’y a de Dieu que Dieu et que Mohammed est son prophète. En cas de non-repentir, les auteurs de ces articles sont donc considérés par notre expert ultra-rigoriste comme des apostats, même s’ils prononcent la proclamation de foi, méritant ni plus ni moins que la peine de mort, ainsi que l’inhumation sans linceul, sans prières et sans ablutions. On en a froid dans le dos. Sans être spécialistes en islamologie, nous ne pouvons que nous rappeler ces positions autrement plus nuancées de plusieurs ouléma sur la question de l’apostasie en elle-même. Sans oublier évidemment, l’un des deux principaux fondements de la loi qu’est le Saint Coran et ses éclairants versets entérinant la liberté de conscience en Islam. Tout en évoquant à plusieurs reprises l’apostasie, aucun châtiment terrestre, ni la moindre sanction pénale ne lui sont en effet associés dans le Coran, si ce n’est, la déjà très suffisante Colère de Dieu et l’enfer éternel dans l’au-delà. Dans la Sourate Al-Kahf (La Caverne), n’est-il pas écrit explicitement: «Quiconque le veut, qu’il croie, et quiconque le veut qu’il mécroie»! Dans la sourate At-Tawbah (Le Repentir), voici une autre injonction pour relativiser ce débat: «Et si l’un des associateurs te demande asile, accorde-le lui, afin qu’il entende la Parole de Dieu, puis fais-le parvenir à son lieu de sécurité. Car ce sont des gens qui ne savent pas».Bref, si le Coran n’appelle pas à châtier physiquement ou à tuer les apostats, sur quoi se base donc ce chef religieux fondamentaliste, décidément plus royaliste que le roi, pour jeter l’anathème sur les deux écrivains, auteurs de ces articles en les vouant, en suppliciés, aux pires gémonies?Ceci dit, quoi d’étonnant de la part d’un cheikh qui avait émis une fatwa en octobre 2007, condamnant les dessins animés pour enfants comme Aladin, en raison de leur double corruption de l’esprit et de la foi, par le biais de leurs illusions magiques, leur subversive lampe enchantée et leur diabolique tapis volant.Il s’agit du même dignitaire religieux qui avait proclamé dans une fatwa que les appareils photographiques, autant que les caméras, étaient un péché au nom du principe interdisant la reproduction de l’image d’un être doté d’une âme, qu’il s’agisse d’un humain ou d’un animal. Il se base en cela sur l’interprétation d’un Hadith du Prophète, considéré authentique, mais antérieur tout de même de plus de treize siècles aux procédés inventés par Niepce ou par les Frères Daguerre.Cette dernière fatwa nous rappelle le débat théologico-technologique, soulevé il y a exactement un an aux Emirats arabes unis, autour de la légitimité de répudier son épouse par SMS. Le grand moufti des Emirats, faisant preuve d’une extraordinaire leçon de modernité, a jugé en effet que le SMS était parfaitement adéquat pour répudier, puisqu’il remplissait toutes les conditions dont la décision unilatérale du mari et l’information infaillible de la principale concernée, faisant de plus des économies non négligeables de papier, tout à fait dans l’ère du temps.Il faut dire que les fatwas des spécialistes en sciences religieuses (ou autoproclamés tels) ne nous ont pas toujours habitués à cette ouverture inouïe sur le monde et sur la modernité! Car si le SMS est toléré pour répudier les femmes, la voiture ou même le vélo leur seraient en revanche interdits. Dans ce dernier registre, la fatwa énoncée il y a quelques mois aux Pays-Bas par le cheikh Kamal Al-Faïdy bat tous les records. Considérée comme exécutoire et applicable par toutes les femmes, cette étrange fatwa fait du vélo un objet prohibé, du fait qu’il peut dévoiler certaines parties du corps; mais surtout, continue notre bigot imaginatif aux idées biens tordues, parce que écarter les jambes et enfourcher la selle peut susciter chez la femme une excitation sexuelle.Cette fatwa anti-orgasme-cycliste donc, ne nous dit pas en revanche si le dromadaire et sa bosse étaient plus religieusement correctes que la selle du vélo ou s’il faut désormais sortir à dos d’âne ou de cheval pour aller au travail, auquel cas, faut-il monter en amazone ou à califourchon? A moins que ces femmes ne fassent carrément l’impasse, tant qu’à faire, sur le travail et les sorties. Sous nos cieux marocains bien modérés pourtant, pas plus tard qu’au début de ce mois-ci, dans le cadre de son émission «Le Fqih a dit», Abderrazzak El Jaï, chercheur dans les sciences de la charia, n’a pas hésité quant à lui, à la suite d’une consultation, à accorder au mari le droit d’empêcher sa femme de travailler. A défaut d’interprétation idéale des enseignements de la charia ou d’inspiration d’exemples historiques comme celui de la première épouse du Prophète, «l’exécutive women» Khadija, nous pouvons ainsi renouer avec ce certainement préislamique dicton arabe selon lequel «La femme a le droit de sortir deux fois de chez elle, une première fois pour aller chez son mari, la deuxième fois pour aller se faire enterrer».Il leur restera toujours le ménage, la cuisine, faire une douzaine d’enfants, et ô suprême preuve d’altruisme et de libéralité, quelques autorisations d’occupations de l’esprit dont Internet, à condition toutefois, comme l’avait édicté un moufti d’Arabie en 2004 que les dialogues entre hommes et femmes se fassent obligatoirement en présence d’un tierce via le Net!Bref, trêve de tartufferies et de moqueries. A part faire passer les musulmans pour des barjos ou des arriérés, réfractaires de manière pathologique à la modernité, on se demande franchement comment des esprits sains peuvent édicter de telles insanités. Certains mouftis à travers la planète ne devraient-ils pas se pencher davantage sur l’avis de l’Islam quant à ceux qui déforment son esprit et sa lettre et portent ainsi préjudice par leurs mauvaises interprétations à l’ensemble des musulmans et à leur image, suffisamment désastreuse dans le monde sans avoir à en rajouter.Dans ce cadre, le professeur Jamal Banna s’oppose au conservatisme sclérosé de certains cheikhs contemporains et aux islamistes. Il les accuse de prendre la société à contre-courant, déformant l’esprit de l’Islam par leurs références incessantes aux hadiths (même apocryphes pour certains) par le biais des mémorisations des chaînes d’interprétations de leurs cheikhs et de leurs imams, au détriment de la compréhension rationnelle des propos clairs énoncés dans le Coran. Car privilégier la raison s’opposerait vraisemblablement aux projets sinistres de ceux qui veulent faire de la compréhension de l’Islam leur exclusivité propre, tout en quadrillant la société comme dans le Big Brother de George Orwell. Mais en endossant le rôle de censeurs des moeurs, en jouant les rabat-joie au point de vouloir interdire des fêtes comme la commémoration traditionnelle de la naissance du Prophète, en se délectant dans la prononciation d’effroyables sentences de lapidations et de mort, certains tristes mouftis ne se mettent-ils pas en eux-mêmes en contradiction avec les enseignements du Livre sacré et avec les nobles attributs de Dieu, formulés à plusieurs reprises dans le saint Coran depuis l’ouverture et la Basmala, prononcée lors de chaque prière quotidienne pour nous rappeler cinq fois par jour au moins, que Dieu est Clément et Miséricordieux.


    Quelques propos recueillis

    - «Ô les croyants! Obéissez à Dieu, et obéissez au Messager et à ceux d’entre vous qui détiennent le commandement. Puis, si vous vous disputez en quoi que ce soit, renvoyez-là à Dieu et au Messager, si vous croyez en Dieu et au Jour dernier. Ce sera bien mieux et de meilleure interprétation» (Le Saint Coran – Sourate des Femmes/59)- «Ô Dieu, enseigne-lui la science des lois et l’interprétation du Livre» (Dit du Prophète à l’attention de l’exégète).- «Les savants s’intéressent à la compréhension des textes et les ignorants à leur mémorisation» (Cheikh Al-Qurtubi).


    Mais, qu’est-ce qu’une fatwa?

    Du fait de sa nature de plus en plus répressive sous certains cieux, du fait des médiatisations tapageuses de certaines graves sentences comme celle émise en 1989 par l’imam Khomeiny, condamnant à mort Salman Rushdie ou plus tard, la déclaration de guerre de Ben Laden, la fatwa est de plus en plus accolée dans les esprits à la notion de mort et de condamnation.Pourtant, à la base, la fatwa n’est ni plus ni moins qu’un avis juridique et une interprétation de la loi, accordés par un ‘alem, docteur en sciences religieuses et érudit autour d’affaires diverses.Ne s’improvise donc pas moufti qui il veut. De même, la fatwa doit obéir à des conditions strictes que sont notamment la consultation préalable et l’argumentation appuyée par des textes religieux probants.Les règles d’émission et d’application des fatwas varient selon les deux branches de l’Islam qu’elles soient sunnite ou chiite et selon les écoles juridiques et les dispositions constitutionnelles des pays musulmans à travers la planète.Au Maroc, de rite malékite, ce sont les instances religieuses publiques qui régissent l’émission des fatwas, bien que des avis juridiques peuvent être donnés par des ‘alems hors de ces instances sans prendre ni les unes, ni les autres, un caractère exécutoire dicté par des dispositions légales strictes. Ceci dit, le domaine de l’Iftaâ est rigoureusement réglementé dans le Royaume par le biais du Conseil supérieur des ouléma, présidé par Sa Majesté le Roi et Amir Al-Mouâminin. Un Conseil qui a vu la naissance de l’Instance de l’Iftaâ dont la mission est encadrée par le Dahir du 22 avril 2004.Cette instance s’est d’ailleurs illustrée en septembre 2006 pour sa réponse cinglante au cheikh égyptien Youssef El-Qaradawi qui s’est cru autorisé à s’imposer moufti des Marocains en publiant une fatwa dans le journal Attajdid relative aux crédits bancaires pour l’acquisition d’un logement, poussant la goujaterie jusqu’à établir un parallèle entre la situation du Maroc à celle des minorités musulmanes dans les pays d’immigration.Bref, avec la mondialisation des idées, les pires comme les meilleures, avec la prospérité du commerce des fatwas et avec le tapage des téléprédicateurs de tous bords, à la mode des télévangélistes, il était en effet temps de mettre un terme à cette anarchie qui guettait le domaine des fatwas. Déjà bien satisfaits avec nos mouftis, Dieu merci, nulle envie d’aller attirer les sentences d’autres chefs enturbannés.

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