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    Economie

    Reportage entre Nador et Mellilia : Contrebande: Les va-et-vient continuent

    Par L'Economiste | Edition N°:201 Le 26/10/1995 | Partager

    Déclenchée à l'initiative de l'Administration des Douanes, une campagne de communication tente de dissuader les consommateurs d'utiliser les produits de contrebande. L'Economiste est allé sur le terrain. La contrebande continue.


    Treize kilomètres séparent Nador de Mellilia. Pourtant, tout les réunit: une route asphaltée à double voie et une multitude de chemins sinueux, parfois accidentés dont seuls les initiés connaissent les moindres recoins. Chacune de ces liaisons a son mode de transport favori, souvent dicté par la nature du relief.
    Cette enclave espagnole est la mamelle de la contrebande qui inonde le marché marocain en produits espagnols. En parallèle, des Marocains possédant des commerces à Mellilia font le voyage jusqu'au Sud-Est asiatique et reviennent avec des bateaux chargés. La marchandise est alors débarquée au port de Mellilia où les droits de douane sont extrêmement réduits en raison de son statut de zone détaxée. De là, la danse de la contrebande commence.
    Stockée dans des hangars, les cargaisons partent à destination de Nador pour être distribuées par la suite sur d'autres marchés. Comme par un tour de magie qui ne parvient pas à dire son nom, ces quantités estimées à des centaines de milliers de tonnes franchissent la frontière.
    Pour cela, les contrebandiers utilisent différents moyens de transport. A dos de mulet dressé, il sied parfaitement aux pistes accidentées de montagne comme pour transiter du côté de Barochino, frontière réservée aux piétons, de Farkhana, d'où les véhicules peuvent passer. Des barques sont également mises à contribution la nuit. Les voitures, particulièrement familiales dont les sièges sont arrachés pour étendre la capacité. Les mobylettes aux porte-bagages remplacés par de plus solides, capables de supporter des charges que leurs concepteurs d'origine n'ont probablement pas imaginées.

    Plusieurs voyages dans la journée


    La marchandise de contrebande est alors emballée en fonction du moyen de transport. Sur les mobylettes par exemple, quatre grands sacs pleins de chaussures ou de fruits sont rapidement attachés au porte-bagages. Ici, la vitesse est l'alpha, l'audace l'oméga. Le conducteur fonce vers la ville, quitte une piste pour s'engager brutalement sur une route, sans s'inquiéter d'un éventuel accident. Pourvu qu'il pénètre à Nador pour pouvoir retourner faire un autre voyage. Dans cette région, le code de la route cède la place à une autre habitude: "leur laisser la priorité".
    Mais avant d'arriver à destination, ce conducteur a fait comme la plupart de ses collègues: user d'astuces pour éviter les contrôles. "les barrages fixes ne posent pas de problème. Par contre, je n'aime pas être surpris par les roundas (douane volante effectuant des rondes )", affirme Mimoun avant d'entamer le sixième voyage de la journée entre Nador et Mellilia.
    De la route qui surplombe le littoral, le spectacle de cette course sans fin de mobylettes encombrées sur les pistes ne semble pas retenir l'attention outre mesure. Ces scènes font désormais partie du décor naturel, sauf ce tricycle, visible à quelques kilomètres sur le chemin qui borde la mer, qui inspire un commentaire à un Nadori, observateur de trabendo: "c'est un handicapé qui utilise son engin pour la contrebande. La rounda serait généreuse avec lui".

    Contourner les barrages de la douane


    Deux barrages fixes de la Douane, reconnaissables à leur chaîne à clous, quadrillent la ville de Nador. L'un à Touima, à la sortie de la ville en direction d'El Hoceima et Oujda, l'autre entre Béni Ansar et Nador. En ces deux points, "trabendistes" et Douane se livrent au jeu du chat et de la souris.
    En effet, à 200 mètres du barrage, ils quittent la route pour contourner le contrôle et à peine 100 mètres plus loin, ils reprennent leur chemin. Ce manège tourne alors que les douaniers continuent de contrôler les véhicules restés sur la route principale. Les contrebandiers arrivés par un moyen de transport en commun, descendent et empruntent la piste de la colline. Ce sont majoritairement des femmes bombées par le nombre de vêtements enfouis sous la djellaba et chargées de caisses de produits cosmétiques, de fromage, qui avancent péniblement. En bas de la colline, elles guetteront, en compagnie d'autres, l'arrivée imminente d'un grand taxi ou d'un autocar qui va les libérer de cette angoissante attente.
    A Nador, la contrebande est perçue comme une activité normale. Ici, il faudra beaucoup plus qu'une campagne de publicité pour convaincre du contraire. Elle emploie des milliers de jeunes dont certains utilisent la maison paternelle pour stocker et vendre des caisses de bière ou d'alcool. D'autres, sans capital conséquent, font le métier de passeur qui reste juteux. Un exemple: transporter du textile de Mellilia à Berkane rapporte 17 DH le kg. En cas de pépin sur la route, les pertes, "insignifiantes" pour eux, sont oubliées.

    Des breaks en file indienne


    Mais la scène la plus spectaculaire s'est déroulée sur le pont Hassan II qui enjambe le fleuve de la Moulouya, mercredi 17 octobre en milieu d'après-midi. Une séquence tirée d'un film américain où tous les ingrédients du suspense étaient réunis. Six voitures, des Peugeot 504 break aux plaques minéralogiques françaises, stationnent sur le bord de la route, à trois km du pont où il y a un barrage fixe. Elles sont chargées de caisses de bières, d'alcool, des basket Reebok... Les chauffeurs fument et boivent en attendant le retour de leur patron qui circule dans une 505 turbo, G.S.M. à la main. De loin, il est visible: à l'arrêt, à côté d'une Renault Express de la douane volante. Les habitués de cet axe Nador-Oujda (le chauffeur du grand taxi et trois passagers contrebandiers) affirment que la 505 tente d'"acheter la route" . Elle repart rejoindre les six véhicules. Et le cortège redémarre, en file indienne, en direction du barrage. Mais coup de théâtre sur le pont, à dix mètres des deux gendarmes, le cortège opère un demi-tour brutal: coup de frein, marche-arrière, les pneus grincent...". La route n'a pas été achetée ce jour-là ", avoue le chauffeur de taxi. Des gradés passaient dans les parages. Un accident monstre évité de justesse par le sang froid des deux grands taxis, familiers de ces véhicules "fantômes" ne possédant ni carte grise ni assurance et qui, en prime, roulent vite. La nuit, leurs lumières sont entièrement éteintes. Les acteurs de ces émotions quittent la route pour s'enfoncer dans les vergers.

    Mohamed CHAOUI.


    Frontière maroco-algérienneBière et Coca contre essence


    Le marché noir répond incontestablement à une demande pressante et diversifiée. L'éventail des produits offerts est large: chocolat, alcool, bière, riz, électroménager... et pièces détachées pour voitures. Pour ce dernier registre, les adaptables ont la cote. Elles présentent l'avantage de coûter nettement moins cher par rapport à celles d'origine ou importées légalement. Ce créneau a fait de gros chiffres d'affaires d'autant que le parc auto, hormis les véhicules de l'Etat, est essentiellement composé de voitures "dédouanées".
    A Oujda ou Nador, certains s'interrogent sur le bien-fondé de la campagne publicitaire. Pour convaincre, ils citent un exemple qui revient comme un leitmotiv:" Une TV de 21 cm montée en Hollande est vendue en contrebande à 3.600 DH. La même TV, dans un magasin ordinaire, coûte 6.500 DH". Quant à la garantie, ils assurent en posséder des appareils de même origine fonctionnant depuis plusieurs années.

    Mais face à ces circuits classiques subsiste une contrebande de transit à destination de l'Algérie. En dépit de la fermeture des frontières, un type de commerce fait de la résistance. Tout au long de la route d'Oujda à Ahfir, l'essence algérienne est proposée à110 DH la jerricane de 30 litres. Avant la fermeture de la frontière, ce prix était de 60 DH pour la même quantité. Cette activité est tellement florissante que des stations d'essence ont dû fermer par manque de clients. D'autres exploitants de pompes, plus futés, mélangent les deux carburants pour vendre au prix officiel, en introduisant 40 à 50% de produits de contrebande sans que les consommateurs ne s'aperçoivent de rien, en raison de l'homogénéité des deux produits, soutient un observateur.
    A côté de ce commerce, les agriculteurs de la plaine des Triffas continuent d'utiliser les produits phytosanitaires de leurs voisins du flanc est pour leurs prix compétitifs. Les sanitaires, les médicaments, les produits d'aluminium de cuisine, la semoule... autant de produits algériens ayant fait la renommée de "Souk Al Fellah "à Oujda, nom emprunté aux marchés algériens. Ces articles, ajoutés aux moutons et aux dattes, ont hissé, en l'espace de quelques années, le bourg de Béni Drar en une petite ville en pleine expansion. Le mètre carré y est cédé à 10.000 DH. Une agence bancaire est installée et un centre commercial baptisé "Badre" est en cours de construction. Au marché noir, le Dinar bat de l'aile: 1.000 Dinars échangés contre 120 DH. Cet échange défavorable pousse les Algériens à préférer le troc. Contre ces marchandises, ils prennent des caisses de bière, les fripes, du fromage, des fruits et du Coca-cola.

    Mohamed CHAOUI.

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