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    Economie

    Reportage à Derb Soltane : Inondations: Le quotidien des sinistrés

    Par L'Economiste | Edition N°:215 Le 01/02/1996 | Partager

    Des centaines de sinistrés de Derb Soltane ont tout perdu. Placés dans une ancienne foire, ils tentent de survivre en attendant des éclaircies.


    Sous les décombres, les premiers secours dégagent des corps ensevelis sous les ruines. Ces scènes ressemblent à un mauvais film sauf qu'à Casablanca les maisons de deux quartiers n'ayant pu résister aux inondations sont réelles: Derb Sbagnol et Derb Soltane. Dans ce dernier, outre des cadavres, un homme a été retiré in extremis après trois jours "vécus" sous les décombres. Rançon de cette survie miraculeuse: deux jambes amputées.
    Aujourd'hui, aux "Carrières Carlotti", le quartier touché de Derb Soltane est quadrillé par les forces de la Compagnie Mobile d'Intervention (CMI) et des barrières métalliques. Les seules personnes autorisées à pénétrer dans ces ruelles hantées par la mort qui rôde sont celles qui l'ont habité jusqu'au moment du drame. "Des gens profitent de la détresse de leurs semblables pour venir les voler", soupire un vieillard retourné sur les lieux pour surveiller sa maison restée "encore debout". Les survivants des maisons écroulées ou celles sur le point de l'être ont été déplacés et mis dans un centre à quelques centaines de mètres de là.
    A l'extrémité d'une ruelle pavée, deux grues sont à l'oeuvre: l'une remplit un camion d'amoncellements de pierres et de dalles, l'autre retourne les décombres afin que les habitants puissent retirer "leurs affaires".

    Matelas de crin


    Au milieu de ce vacarme, une jeune femme fouille. Ses cheveux coupés au carré avec des mèches, mais poisseux, cachent son visage. Sa djellaba violette, témoin d'une splendeur récente, a été maculée de boue autour des jambes. Une ou deux fois, comme si elle allait partir, elle ramasse ses hardes attachées par une ficelle. Puis, elle les repose et reprend son manège compulsif et désemparé. Pendant ce temps, la grue continue à abattre des bouts de murs suspendus au dos du deuxième étage d'une maison mitoyenne. A gauche, des louches accrochées sur ce qui reste de la cuisine. Juste à côté, le reste d'une salle de bain. Visiblement, la femme habitait l'une de ces cinq maisons mises en ruines par les inondations. Au bout d'un temps qui semblait interminable, la grue a dégagé à peine deux matelas en crin et quelques ustensiles de cuisine ramassés par la dame.
    En face d'elle, les voisins, dont les maisons ont été miraculeusement épargnées (mais vidées de peur d'un éventuel écroulement), sont devant les portes. Engoncés dans leur manteau ou leur djellaba, ils attendent le passage des enquêteurs chargés d'évaluer l'ampleur des dégâts. A l'issue de leurs investigations, ils devront trancher si oui ou non, la maison devra être rasée. Cette lourde tache incombe à l'Agence Urbaine de Casablanca et aux préfectures.

    Curieusement, face à ce spectacle désolant le salon de coiffure est ouvert. "Le coeur n'est pas aux ciseaux, reconnaît le coiffeur. C'est pour que les enquêteurs inscrivent mon fonds de commerce et évaluent mon manque à gagner".
    Dans une ruelle proche, où le premier étage s'est écroulé sur un rez-de-chaussée resté intact, les pouvoirs publics ont déjà refait les canalisations jugées responsables de la catastrophe. Seuls les jeunes reviennent dans la journée pour surveiller ce qui risque de n'être qu'un souvenir. Ahmed est l'un d'entre eux. Il affirme que ses parents ont placé leurs économies dans cette maison acquise à 400.000 DH il y a à peine deux ans. "S'ils nous disent de retaper et retourner y habiter, c'est tant mieux. S'ils veulent la démolir, il faudra trouver une solution aussi avantageuse que cette maison". Dans la tête d'Ahmed, "ils" signifie l'Administration, la municipalité...
    Au coeur de cette ville qui scintille encore, la détresse est présente. Le Souk Namoudaji (centre commercial pilote), une ancienne foire, est l'endroit où les pouvoirs publics ont placé les sinistrés. Ces derniers ont installé leur bivouac, les uns à côté des autres. Les mieux équipés ont un réchaud.

    Regard voilé.


    A l'extérieur de ce grand hangar, une colonne de femmes immobiles et silencieuses attendent devant l'antenne médicale.
    L'inventaire des sinistrés n'a pas été achevé. Les pièces exigées, souvent enfouies dans les ruines, font atrocement défaut. Dans ce cas, le témoignage du "cheikh" est déterminant. En outre, les membres de cette commission manquent d'expérience. Les esprits s'échauffent vite.
    Ici, le regard quelque peu voilé des hommes souligne la fatigue qui se lit sur leur visage. La plupart d'entre eux n'ont pas fermé l'il. Dans ce désordre se forment des groupes. De leurs rencontres éphémères jaillissent des voix timides interrompues par un homme qui conseille de se retrouver au centre de formation professionnelle d'en face où ont élu domicile les différentes commissions. Ces voix timides soufflaient un message: "nous voulons autre chose que de l'huile et de la farine. Il faut d'autres solutions. Le comité formé hier est dissous".


    Mohamed CHAOUI.

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