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Société

Régis Debray: «Je suis de gauche, sans sectarisme»

Par L'Economiste | Edition N°:3048 Le 17/06/2009 | Partager

Philosophe et écrivain, Regis Debray, engagé à gauche, défend les causes difficiles et oubliées comme la fraternité. Il s’intéresse au fait religieux. Pour lui, la transcendance est nécessaire à la cohésion sociale…. - L’Economiste: Dans votre dernier ouvrage «Le Moment Fraternité», vous engagez une réflexion sur le sacré. Pourquoi, selon vous, toute société a besoin de sacré?-Régis Debray: Toutes les sociétés ont besoin de points d’unification. Une société baptise «sacré» tout ce qui l’empêche de se diviser. En d’autres termes, c’est ce qui nous dépasse qui nous unit. Quand plus rien ne nous dépasse, nous assistons à un démembrement. La sacralité n’est pas une notion directement reliée aux religions révélées, c’est une notion que l’on peut trouver partout, même en Chine, où l’on ignore Dieu et le péché et où il n’y a pas d’écritures saintes, mais où il y a des montagnes sacrées. La cité interdite est un lieu sacré. Le sacré est une notion universelle et indispensable. Elle est sans doute dangereuse car le sacré peut contribuer à pétrifier une société, à la rendre immobile et hiératique, subordonnée à un chef unique. Mais là où il y a désacralisation, il y a décomposition. - La désacralisation a des inconvénients, mais peut également avoir des avantages… - La désacralisation permet une plus grande liberté individuelle et un plus grand épanouissement des individus. Par contre, une société désacralisée comporte moins de solidarité sociale et une moins bonne cohésion communautaire. C’est d’ailleurs ce qui se passe aujourd’hui en France, où l’on assiste à un individualisme croissant et c’est dommage… En temps de paix, dans une société riche, prospère, on peut un certain temps se passer de religion et il n’y a pas besoin de cohésion communautaire. Mais, dès lors qu’il y a une détresse à surmonter, je pense qu’il y a un retour des valeurs transcendantes. De même, si vous devez prendre les armes et risquer votre vie pour quelque chose de plus grand, que ce soit la République, la Justice, la Patrie, vous avez intérêt à communier, à fédérer, et donc à vous associer dans des grands ensembles compacts, que ce soit la classe sociale, le parti, la Nation, la tribu… - Du temps du gouvernement Jospin, vous avez réalisé un rapport pour l’introduction du fait religieux dans l’école laïque. Pourquoi ce choix? - «Le fait religieux», ce n’est pas l’enseignement d’une seule religion, mais de toutes les religions mises sur le même plan. Ce n’est pas un enseignement distribué par des religieux mais par des laïcs, chacun dans sa discipline, dans un objectif non pas d’inculcation mais d’instruction. L’objectif est de donner des informations que les gens n’ont pas et que les jeunes en particulier ont de moins en moins, en raison de la sécularisation des esprits. - Pourquoi accordez-vous tant d’importance à la notion de fraternité? - La fraternité est un terme oublié, délaissé, absent de la discussion intellectuelle et politique. Or, j’ai vocation à défendre les causes les plus difficiles. Je crois que la fraternité a un enjeu considérable qui est le lien social entre les hommes. La liberté isole, l’égalité contraint et la fraternité essaie d’établir des ponts entre les individus. Ce sont ces ponts qui dans nos sociétés sont au bord de la rupture. Aujourd’hui, nous traversons une véritable crise, celle du tout-à-l’ego et une grande solitude au fond. La fraternité est un sentiment qui relève du monde de la gauche, je suis donc engagé à gauche mais sans sectarisme aucun. Je n’ai jamais appartenu à aucun parti politique. La fraternité, c’est toujours celle des pauvres, des exclus, des minoritaires, des déshérités. Les riches n’ont pas besoin d’être fraternels, or les pauvres ont besoin d’être fraternels pour se défendre tout simplement. Donc c’est une notion subversive, qui a été revendiquée par les roturiers contre les aristocrates, par les prolétaires contre les bourgeois ou aux Etats-Unis par les noirs contre les blancs. La fraternité en Occident est dissidente. - Que pensez-vous du fanatisme religieux?- Le fanatisme n’est pas l’apanage du monde islamique, contrairement à ce que croient beaucoup de gens en Occident. Il existe aussi bien chez les juifs que chez les chrétiens. Des hommes en armes qui avaient la petite croix de la Vierge Marie autour du cou, ont à plusieurs reprises exécuté des massacres. On peut parler aussi d’un fanatisme hindou, d’un fanatisme ethnique chinois, voire même malaisien. Il n’y a pas de mauvaise religion face à de bonnes religions. Toute religion peut connaître des dérives vers la violence extrême. De même qu’il y a un islam radical, il y a eu un christianisme radical et il y a aujourd’hui un judaïsme radical particulièrement virulent. - Dans votre ouvrage «Un Candide en terre sainte», vous racontez votre périple à travers le Proche-Orient, le même périple qu’avait entrepris Jésus en un temps beaucoup plus court. Qu’avez-vous retenu de cette expérience?- L’idée était d’interroger la situation locale au Proche-Orient, en fonction des paroles universelles de L’Evangile et de mettre en contact l’un avec l’autre. J’ai pu voir comment une religion d’amour peut se transformer en une pratique de haine. Un monde sans frontières est une illusion. Au Proche-Orient, le drame, c’est qu’il n’y a plus de frontières au sens positif du mot. Il y a des murs de séparation, des blocus, de la haine de part et d’autre d’un mur en béton. - Pourquoi avoir choisi un titre aussi fort et choquant que celui «d’obscénité démocratique» pour l’un de vos derniers ouvrages? Comment a-t-il été accueilli? - J’ai voulu démontrer que la scène républicaine doit être sauvée de l’obscénité, au moment où la politique devient le tout-à-l’ego d’un pays en proie aux tyrannies de l’audimat, de l’émotif et de l’intime. Il est vrai que cet ouvrage a été moins bien accueilli que «Le moment fraternité» et « Candide en terre sainte». Mais de toute façon, le métier d’un intellectuel n’est pas de chercher à être populaire. Il y a des gens pour ça, c’est le propre du show-biz. Nous, nous sommes là pour dire ce que les gens n’ont pas envie d’entendre. Sinon ça n’a plus grand intérêt.


Philosophe et homme de lettres

Régis Debray, 69 ans, est le fils d’un grand avocat parisien et d’une ancienne résistante. Il part en 1965 à Cuba et suit Che Guevara en Bolivie, où il est arrêté et incarcéré pendant 4 ans. De 1981 à 1985, il est chargé de mission auprès de François Mitterrand pour les relations internationales. En 1991, il est responsable culturel du pavillon français à l’exposition universelle de Séville. En 1993, il fonde avec sa thèse de doctorat «Vie et mort de l’image, une histoire du regard en Occident» une nouvelle discipline, la «médiologie». En 2002, il est à l’origine de la création de l’Institut européen en sciences des religions, Paris XIV, dont il sera président. Il est l’auteur de 44 ouvrages. o


Président du Jury

Le jury du Prix Grand Atlas est présidé cette année par Régis Debray, qui a été sollicité par l’ambassade de France au Maroc. Les résultats du Prix ont été rendus publics hier à 18h au domicile de l’ambassadeur. A l’heure où nous mettions sous presse, l’annonce n’était pas encore faite. Régis Debray a présidé les délibérations, qui se sont déroulées à la Bibliothèque Nationale du Royaume à Rabat. Le philosophe a également animé avant-hier lundi une conférence sur son dernier ouvrage «Le moment fraternité». Le Prix Grand Atlas récompense un essai de langue française et la traduction d’un essai du français vers l’arabe. La sélection de cette année illustre la vivacité des échanges entre le Maghreb et la France. Que ce soit Zakya Daoud, Mohammed Tozy, Abdelfattah Kilito, Tzvetan Todorov, Mohammed Ennaji, Jilali El Adnani, Mohammed Chérif-Ferjani ou Malek Chebel, ils abordent tous des thèmes essentiels à la vie en société: la langue, la religion, le champ politique, les rapports sociaux…Propos recueillis par Nadia BELKHAYAT

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