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    Economie Internationale

    Raïssa populaire en Occident, mal aimée dans son pays

    Par L'Economiste | Edition N°:601 Le 23/09/1999 | Partager

    · La Russie a perdu sa première et unique "first lady", Mikhaïl, lui, se retrouve sans une fidèle compagne de chemin


    Hospitalisée dans une clinique à Muenster, en Allemagne, pour une leucémie aiguë, Raïssa Gorbatchev, 67 ans, l'épouse de l'ancien numéro un soviétique, est décédée lundi des suites d'une défaillance cardiaque. Depuis l'hospitalisation de son épouse le 26 juillet dernier, Mikhaïl Gorbatchev passait toutes ses journées à ses côtés. Ces derniers jours, visiblement fatigué, il relatait encore à la télé russe les petits mieux observés dans l'état de santé de sa femme, comme s'il ne pouvait pas croire à l'irrémédiable.
    Brejnev, Khrouchtchev, Andropov avaient-ils une femme? Sans doute. La postérité les a oubliés et, de leur vivant, on ne vit jamais ces dernières jouer les premiers plans. Gorbatchev, lui, eut Raïssa. Son visage souriant, sa silhouette fine firent le tour de la terre et le couple la couverture de bien des magazines. Il y avait Brejnev, il y eut «les Gorbatchev», c'était du jamais vu dans l'URSS de l'après-guerre. Si Raïssa Gorbatchev fut la première first lady de la Russie, d'une certaine façon, elle reste la seule. A un bout de la chaîne, les cas (plus tragiques, plus compliqués) des épouses Lénine et Staline appartiennent à une autre époque. A l'autre bout, l'épouse du Président Eltsine, Naïna, se montre discrète, au demeurant éclipsée par le rôle joué par sa fille Tatiana auprès de son père.

    Raïssa demeure donc un cas exceptionnel. Sa présence constante aux côtés de son mari contribua largement à la popularité en Occident de celui qui, de glasnost (transparence) en perestroïka (reconstruction), sortit son pays du glacis communiste, non sans ratés et bévues, mais c'est une autre histoire. Dans ses «Mémoires», Gorbatchev raconte avec émotion sa rencontre avec Raïssa Titarenko, dans un foyer d'étudiants moscovites -il étudiait le droit, elle la philosophie, marxiste bien entendu. Leur mariage civil est enregistré le 25 septembre 1953, mais les noces célébrées un peu plus tard, le 7 novembre, jour anniversaire de la Révolution d'Octobre. Ce jour-là, «Raïtchonka» (son diminutif affectueux) porte une robe en crêpe italien, lui un costume «convenable» de la marque «Oudarnik» (travailleur de choc), un mot-phare de l'époque (c'est aussi le nom d'un des grands cinémas de Moscou). Au début, bien que mariés, ils sont obligés de loger séparément, chacun dans sa chambre d'étudiant.

    Cette présence radieuse, élégante -Raïssa n'eut jamais le look babouchka- qui contribua à la popularité de Gorbatchev en Occident, eut exactement l'effet inverse sur le territoire soviétique. Pour tout un faisceau de raisons, Gorbatchev ne fut jamais vraiment populaire en Russie et des mesures, comme celle qu'il prit visant à limiter drastiquement la consommation et la vente d'alcool, n'arrangèrent en rien son image de marque. L'omniprésence de Raïssa à ses côtés en rajouta une louche. Peu habitués à voir la femme du chef jouer les stars, bien des Russes furent choqués de voir la fille d'un employé des chemins de fer mener un train de tsarine et ne se privèrent pas pour le dire (Eltsine par exemple). Le goût de Raïssa pour la haute couture dans une époque où les difficultés économiques étaient grandes, ses prétendus caprices luxueux attirèrent réprobation et jalousies.
    Mais, à sa manière, Raïssa fut une pionnière. C'est elle qui, la première, fit entrer la mode occidentale en Russie par la grande porte, celle du pouvoir, dans un pays où le modèle unique de la robe à fleurs faisait fureur. Cardin et Saint-Laurent d'un côté, le magazine allemand «Burda» de l'autre, cela marqua les esprits. Et impulsa un mouvement qui ne s'est jamais arrêté depuis. Elle eut aussi, comme d'autres first ladies de la planète, la main sociale et, sous son influence, une bonne part des crédits de la médecine furent, à l'époque, consacrés à la protection maternelle et infantile.
    Aujourd'hui, les femmes russes ont une plus grande place dans la vie politique, même si elle reste limitée. Au temps de l'URSS, le pouvoir accordé aux femmes ne dépassait pas un certain stade de responsabilité et restait noyé sous une sorte de bureaucratie de parti asexuée, de la langue de bois à l'uniforme. Raïssa hissa la coquetterie au sommet de l'Etat. Comme son mari, par la suite, elle dut faire avec la mise à l'écart, la chute. Le couple tint le choc. Même si la vie ne fut plus aussi facile. Quand, récemment, Gorbatchev demanda de l'aide au chancelier Schroeder et au Président Clinton pour son épouse malade, l'Occident reconnaissant offrit ses meilleures cliniques. L'Allemagne eut la préférence car plus près de la Russie. Sans Raïssa, la vie de Gorbatchev risque d'être bancale. Il y a quelques mois à la télévision, lorsque l'émission populaire «Sans cravate» entra chez les Gorbatchev, on vit, accrochés au mur du salon, deux immenses tapis plutôt kitsch. L'un représentait Gorbi. L'autre Raïssa.

    Jean-Pierre THIBAUDAT
    Syndication L'Economiste-Libération (France)

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