Dossiers

Rahma Bourqia, la première femme présidente d'université

Par L'Economiste | Edition N°:1285 Le 06/06/2002 | Partager

. Elle doit son ascension professionnelle à un travail acharné. Sa grande passion: Faire des recherches et écrire des essais sociologiquesRahma Bourqia est très prise. Il aura fallu de nombreux coups de fil avant de pouvoir la joindre et lui arracher un rendez-vous. Elle nous reçoit dans la villa qui lui sert de bureau, située dans une ruelle calme à quelques centaines de mètres de la Faculté des lettres et sciences humaines de Mohammédia. La bâtisse est repérable de loin grâce au drapeau qui la différencie des constructions voisines.Posée, réfléchie, Rahma Bourqia affirme être une battante. «Lorsque je me fixe des objectifs, je fais tout pour les atteindre, avec une bonne dose de détermination et de travail«. Toute sa vie, Rahma Bourqia, 53 ans, a travaillé dur et elle continue à le faire. Elle regrette une seule chose, ne pas avoir plus de temps pour s'adonner à ses hobbies favoris: faire des recherches et écrire des essais sociologiques. Quelquefois, elle se remémore avec nostalgie le temps où elle était enseignante à la faculté. Ses horaires étaient plutôt souples et lui permettaient de se plonger dans ses recherches. Elle a publié plusieurs ouvrages et articles sur le Maroc, l'Etat, le Maghreb, la culture marocaine, l'Histoire, les femmes et les jeunes. Certains sont parus en arabe, d'autres en français et d'autres encore en anglais. La présidente de l'Université Hassan II de Mohammédia maîtrise parfaitement les trois langues. Lorsqu'elle est nommée doyenne de la Faculté des lettres à l'Université Hassan II de Mohammédia en février 1997, les recherches qui demandent une grande disponibilité ont cédé la place aux articles et contributions dans des colloques. La gestion, l'administration de la faculté, en plus de l'enseignement lui prenaient tout son temps. Même les week-ends, elle les passait souvent à travailler. Aujourd'hui encore, en tant que présidente d'université, son emploi du temps est bien rempli. «Occasionnellement, je m'offre un après-midi de marche le long de la plage. Changer un rideau, acheter un tapis ou faire des courses, toutes ces tâches prennent aussi du temps«. En tout cas, elle fait toujours de son mieux pour que ses activités professionnelles n'empiètent pas sur l'équilibre familial. Depuis qu'ils sont petits, ses deux enfants (aujourd'hui âgés de 27 et 22 ans) font l'objet d'une attention toute particulière et la qualité de l'éducation qu'elle et son mari leur ont prodiguée a toujours pris le pas sur toute autre chose. Pas question de sacrifier les enfants pour une carrière. «Mon mari m'a toujours comprise et soutenue dans mes tâches«. En tant qu'enseignant lui-même, il était toujours là quand elle avait besoin de lui. «C'est grâce à des hommes que j'en suis arrivée là: mon père d'abord qui m'a toujours encouragée à poursuivre mes études, puis mon mari, sans lequel je n'aurais peut-être pas soutenu ma thèse de doctorat«, confie-t-elle, reconnaissante. De son père, elle parle avec fierté et admiration. «Autodidacte, il était très intelligent et avait une grande soif pour les études«. Née dans les environs de Khémisset en 1949, elle a vécu à Tanger toute son enfance et son adolescence, jusqu'au baccalauréat qu'elle a obtenu au lycée Ibn Al Khatib. «J'ai une double culture, ce qui m'enrichit: la Berbère rurale et la Tangéroise citadine. Chaque été, nous passions un mois de vacances chez notre grand-mère au bled, ce qui fait que j'ai toujours eu un rapport très étroit avec la campagne«. Son baccalauréat en poche, Rahma est toute fière. A l'époque, l'obtention de ce seul diplôme était déjà extraordinaire en soi. Toutefois, elle ne s'arrête pas en si bon chemin. Elle sait déjà qu'elle a envie d'être enseignante mais ne sait pas quelle matière elle pourrait bien enseigner. «Au début, j'avais opté pour l'histoire et la géographie qui me passionnaient, mais mon professeur de philosophie m'en a dissuadée. Il estimait que ce serait dommage de ne pas poursuivre ma carrière en philosophie alors que j'étais aussi douée dans cette matière«. . Doctorat à ManchesterConvaincue, la jeune bachelière quitte ses parents et ses neuf frères et soeurs restés à Tanger pour la Faculté Mohammed V de Rabat. Dès le début de l'année, elle a compris qu'elle avait fait le bon choix. «La philosophie donne une excellente base de réflexion et inculque l'esprit critique«. Quatre ans après, la voilà licenciée en philosophie. Mais pas question de s'arrêter malgré le fait qu'elle se soit mariée entre-temps avec un étudiant de la même faculté. Elle s'inscrit en DEA de sociologie qu'elle obtient avec la même aisance. Pendant trois ans, elle enseignera la philosophie à des étudiants de terminale, au lycée Abou Al Abbas Essebti de Marrakech. Ensuite, elle décide de poursuivre ses études et retourne à Rabat. Cette fois, elle opte pour un DES (Diplôme d'Enseignement Supérieur) toujours en sociologie. En parallèle, Rahma Bourqia assure déjà des cours en tant qu'assistante à la Faculté Mohammed V de la capitale. Pour être retenue, elle a dû passer un concours d'assistanat. Elle a donc commencé par le bas de l'échelle, puis a gravi les échelons au fur et à mesure qu'elle décrochait ses diplômes. Elle est maître assistante puis maître de conférences, avant de devenir professeur de l'enseignement supérieur. Avant d'accéder à ce poste prestigieux, il a fallu qu'elle obtienne sa thèse de doctorat. «Au début, j'avais pensé aller en France pour préparer ma thèse. Mais mon mari a préféré que nous allions à Manchester, en Angleterre. Le but était de s'imprégner de cette culture anglo-saxonne que nous connaissions alors si mal, sans compter l'acquisition de la langue anglaise qui serait utile par la suite«, raconte-t-elle. «La décision était dure à prendre. Nos enfants avaient 5 et 10 ans et nous ne voulions pas qu'ils ratent leurs études. Heureusement, nous sommes parvenus à nos fins, et nous ne regrettons pas notre choix«, poursuit-elle. Sa thèse de doctorat, qu'elle a réalisée et soutenue en anglais, avait pour thème «L'Etat et la société rurale au Maroc«, un sujet qui lui tenait à coeur. Leur doctorat obtenu, les deux conjoints auraient pu rester au Royaume-Uni. Des propositions intéressantes de travail ont été faites au couple, d'autant plus que Rahma obtient le prix Malcom Kerr de la meilleure thèse de doctorat de l'année 1988, de la part de l'Association américaine des études sur le Moyen-Orient aux Etats-Unis. Pourtant, ils choisissent sans aucune hésitation de rentrer au pays. «Nous étions convaincus qu'avec du travail et de l'acharnement, nous pourrions réussir notre vie au Maroc«. Une fois de retour, Rahma réintègre l'enseignement et encadre de nombreux étudiants qui soutiennent leurs thèses. Les années passent et ses enfants grandissent. En 1997, elle se fait remarquer par son sérieux, son dynamisme, son travail et est nommée doyenne de la Faculté Hassan II-Mohammédia. Pour elle, c'est une consécration et une manière de contribuer au changement de l'université à partir d'un poste de responsabilité. Elle avait également le sentiment que cette promotion s'inscrivait dans l'ordre naturel des choses. Le poste de présidente d'université, elle l'a obtenu récemment, suite à un appel à candidature. Lorsque cet appel a été lancé, elle avait un peu hésité, sachant que ses nouvelles fonctions ne lui permettraient pas de s'adonner pleinement à ses recherches et d'écrire des essais. «Gérer une université, c'est contraignant et cela vous prend tout votre temps«, rappelle-t-elle. Après mûres réflexions, elle accepte de se porter candidate. Pourquoi elle a choisi l'Université Hassan II-Mohammédia? Rien de plus simple, c'est celle qu'elle connaît le mieux pour avoir été doyenne de la Faculté des lettres et des sciences humaines de la petite ville pendant quatre années. Et d'ajouter: «Ce qui motivait ma démarche, ce n'était pas le poste en tant que tel, mais le défi qu'il faudrait relever en mettant en oeuvre un projet d'université«. Aujourd'hui, elle espère être à la hauteur de la mission dont elle est investie, en améliorant la qualité de l'université, qui comprend cinq facultés (une de droit, deux de sciences et deux de lettres) et 23.000 étudiants.Tout au long de son ascension professionnelle, Rahma Bourqia reconnaît n'avoir pas eu beaucoup de difficultés liées au fait qu'elle soit une femme. «Les femmes qui réussissent sont des survivantes à beaucoup de difficultés, car elles souffrent d'une sorte de désavantage social. Mais une fois que certaines barrières sont franchies, l'évolution peut se faire naturellement«. Si elle a un conseil à donner aux jeunes, c'est surtout de garder la foi en l'éthique, au mérite, à la compétition, à la transparence et bien sûr au travail. «Il ne faut pas se laisser dérouter ou désarmer. L'éthique reprend toujours le dessus«, conclut-elle, en affirmant qu'elle ne voudrait tout de même pas s'ériger en donneuse de leçons ou se mettre dans une situation «maternaliste«.Nadia BELKHAYAT


. Autres centres d'intérêtahma Bourqia est intervenue à l'occasion de diverses rencontres internationales en France, Suède, Espagne, Allemagne, USA, Genève, Londres, Canada... De plus, elle a été consultante de plusieurs organismes internationaux comme la Banque Mondiale, l'OMS et d'autres. La présidente d'université coordonne le programme MEDCAMPUS sur les «femmes dans les pays de la Méditerranée, de la tradition à la modernité«. Par ailleurs, elle est membre du Comité d'animation et de coordination de la réforme pédagogique de l'enseignement supérieur, de la Commission nationale d'accréditation et d'évaluation, de la Commission consultative pour la réforme de la Moudouwana et de plusieurs autres commissions scientifiques internationales aux USA, en Tunisie, Egypte...N. B.
  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc