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    Politique Internationale

    Rachid Mimouni: Décès d'un anti-barbare

    Par L'Economiste | Edition N°:167 Le 16/02/1995 | Partager

    C'est au Maroc qu'il s'était exilé pour être moins loin de l'Algérie qu'il aimait. C'est en France qu'il est mort, victime d'une hépatite. Rachid Mimouni avait été condamné par le FIS.

    Il est toujours hasardeux de chercher dans les livres des romanciers les passages qui traitent de leur propre disparition.

    Rachid Mimouni, mort d'une hépatite aiguë, dimanche 12 février à l'hôpital Cochin de Paris, avait terminé en 1989 son ouvrage "l'Honneur de la tribu" -dont Mahmoud Zemmouri fit un film de qualité- sur ces lignes qui prennent aujourd'hui un singulier relief: "Si tu veux bien me soutenir, j'irai marcher un peu dans les champs et respirer l'odeur de l'herbe. Ce récit a réveillé mes souvenirs de jeunesse... Il y a longtemps... Bien longtemps... Je crois bien que j'ai envie de mourir".

    Qui dira ce qu'éprouve celui qui, devant sa page blanche, termine ainsi un roman? Plein, trop plein peut-être, de son amour pour son pays, l'Algérie, Rachid Mimouni ne supportait pas davantage la dictature qui avait mis cette riche terre en jachère, que les intégristes qui ont entrepris, les armes à la main, d'imposer par la terreur leur projet politico-religieux.

    Il y a quelques mois, dans le train qui nous ramenait d'une manifestation littéraire, je rencontrai cet homme à la voix posée, qui évoquait douloureusement ses choix. Il se préparait alors à prendre la décision qui allait, quelques semaines plus tard, le faire s'exiler vers Tanger: au Maroc, il allait se sentir moins loin de cette Algérie qui ne cessera jamais de couler dans ses veines.

    Liberté de pensée

    Mais pour l'heure, alors que le train filait dans la nuit vers Paris, c'est sa fermeté qui forçait le respect. Lui qui se savait menacé, sous le coup d'une condamnation à mort des extrémistes islamistes, n'entendait renoncer à aucune de ses convictions. La liberté de pensée impose qu'on se batte pour elle, expliquait-il, et se taire reviendrait à céder à la loi des assassins. S'il partit, c'est pour protéger la vie des siens; et singulièrement celle de sa fille de treize ans, menacée à son tour.

    Né le 20 novembre 1945 à Boudouaou, près d'Alger, il avait fait une carrière d'universitaire, avant de commencer à écrire.

    Depuis le début des années 80, parce qu'il était devenu écrivain, il écrivait. Naturellement, sans concession ni compromission. Progressivement, son oeuvre se construisait. Autour de ses préoccupations, de l'angoisse qui le saisissait quand il évoquait le destin de son peuple.

    Son premier ouvrage, "Tombeza", avait été accueilli sans enthousiasme excessif. Mais avec le second, "Le fleuve détourné", paru en 1982, il avait fait une entrée fracassante dans la République des lettres. Choisissant d'écrire en français, sa langue d'adoption, il avait dès cette époque été considéré comme un romancier à part entière; son inspiration était puisée aux sources de sa propre culture: dans la grande lignée des écrivains "sociaux", son oeuvre ne fait pas abstraction de la réalité.

    Pamphlet

    Ses personnages se meuvent dans un univers familier à ses lecteurs, comme s'il voulait de cette manière rendre son message plus accessible. Ses cibles ont pour noms arbitraire, corruption, bêtise, lâcheté et promesses trahies: autant de thèmes qu'il discernait dans l'évolution de son pays. Ils ont nourri l'essentiel de son oeuvre, cette dizaine de livres qui lui survivront.

    Et puis, un jour, le ciel s'est encore assombri. Et c'est la période qu'il choisit, en 1992, pour publier un très violent pamphlet anti-intégriste, "De la barbarie en général et de l'intégrisme en particulier", dont le titre donne une faible idée. Violent, passionné, dénué de toute nuance, il lui valut quelques nouveaux ennemis, mais aussi quelque incompréhension dans les milieux de l'immigration algérienne et maghrébine en France. Il lui semblait pourtant évident que c'est avec ces mots-là qu'il fallait combattre les ennemis de la liberté. Rien d'étonnant dans ces conditions à ce qu'il ait trouvé un terrain d'entente avec une autre réprouvée, la Bangladeshi Taslima Nasreen. Parmi de très nombreux autres écrivains qui avait adressé à cette dernière leurs témoignages, publiés en juillet dernier dans le quotidien Libération, celui de Rachid Mimouni se révélait être l'expression d'un Algérien désorienté par la tournure des événements et les contradictions dans lesquelles ces derniers l'enfermaient: "les intellectuels musulmans se trouvent pris entre le marteau et l'enclume. Lorsqu'ils dénoncent l'absence de démocratie des régimes sous lesquels il vivent, l'incurie et la corruption des dirigeants, ils encourent les représailles des autorités. S'ils évoquent les dangers de l'actuel retour de la barbarie, ils deviennent passibles de la peine de mort aux yeux des fanatiques". Et il ajoutait, comme si l'espoir l'avait quitté: "Les hommes de plumes devinent que ceux qui tiennent les rênes du pouvoir, parce qu'ils souffrent d'un manque de légitimité, peuvent, à tout moment, sous la pression de quelques milliers d'extrémistes prompts à descendre dans la rue, s'allier à leurs opposants les plus radicaux".

    Rachid Mimouni, qui pouvait largement y prétendre, aura connu la déception de n'avoir reçu aucun des grands prix littéraires français. Il est vrai que sa terre d'adoption, le Maroc, l'avait quant à elle reconnu en lui décernant le prix Hassan II des Quatre Jurys pour l'ensemble de son oeuvre.

    Jean GUISNEL

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