×
  • L'Editorial
  • régions Dossiers Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    eleconomiste

    eleconomiste
    Culture

    Qu'est-ce que l’identité? Appartenance ou apprentissage?
    Par Ali Benmakhlouf

    Par L'Economiste | Edition N°:2747 Le 02/04/2008 | Partager

    Ali Benmakhlouf, philosophe, est professeur des universités à Nice Sophia Antipolis, et professeur à Sciences Po de MentonDepuis le début de ce XXIe siècle, deux notions ont été les considérablement débattues: la notion d’identité et celle de civilisation. Il y a même un ministère de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale en France depuis 2007. Vient s’ajouter à l’appellation de ce ministère en mars 2008, l’expression «développement solidaire», rectifiant par là l’effet particulariste qui pouvait s’en dégager de prime abord. La question de l’identité est donc d’enjeu politique, tout comme celle de civilisation. Celle-ci a pendant longtemps était tributaire des notions de civilité et de courtoisie: que ce soit «Al Mu’ânassa» (convivialité), chère à Abû Hayyan Al Tawhidî au Xe siècle, ou la civilité chère à Montaigne, on a là l’expression du travail engagé par la civilisation, à savoir: adoucir les moeurs. Aujourd’hui, la notion de civilisation ressortit plus à celle d’appartenance cloisonnée, et à une aire géographique définie. On perd ainsi de vue le travail humain de partage de pensée et de mise en œuvre des compétences dans une société donnée pour ne plus se focaliser que sur les appartenances ethniques ou religieuses. Or celles-ci ont pour effet d’engendrer un effet «d’incarcération civilisationnelle» selon l’expression du prix Nobel d’économie Amartya Sen: au lieu de mettre l’accent sur les provenances multiples aux contours flous qui sont la réalité des hommes, on stigmatise des identités réactives, voire «meurtrières» (Amin Maalouf) comme si celles-ci allaient de soi, comme si l’identité culturelle était d’allure stable, facilement reconnaissable et de nature polémique. `Or, une identité culturelle ou communautaire n’est pas bien définie, non plus que l’identité personnelle. La notion de «racine» ne nous aide pas non plus, vu que «l’original de la tige» est perdu (Montaigne); comment prétendre arriver à pointer une racine dans les emprunts et les mélanges divers que vivent au quotidien les hommes? La langue ou le droit sont miens mais ne m’appartiennent pasIl convient à ce sujet de traduire en termes d’apprentissage ce que l’on avance souvent en termes d’appartenance. La langue ne m’appartient pas, mais je l’apprends; le droit ne m’appartient pas, mais comme «nul n’est censé ignorer la loi», j’apprends le code qui régit mes actions. La langue et le droit sont des miroirs de la société et ont cette particularité d’être à la fois des parties de la société et des vues d’ensemble projetées sur elle. La civilisation, fruit de la langue et du droit notamment, n’est, somme toute, qu’un long apprentissage de l’homme pour adoucir ses mœurs et se montrer «civil». Elle n’est pas enfermement dans une appartenance supposée donnée, univoque et particulière. Elle est en revanche précaire car elle est sans cesse menacée par les pulsions de mort qui se traduisent dans les guerres et les massacres effectués au nom de la religion ou de l’ethnie: pensons au Rwanda et à l’Iraq. Même ce qui semble nous appartenir en propre est le fruit d’un long apprentissage: ce que nous appelons «nos croyances», «nos émotions», «notre expression de la douleur ou du chagrin», soit, ce qui semble être le plus spécifiquement culturel ou le plus subjectivement intime, est appris par nous, il ne nous est pas donné. Nos plaintes par exemple sont «grammairiennes et voyelles» (Montaigne): on penserait qu’elles nous appartiennent en propre; en réalité, elles ont une forme publique, puisque leur vocation est d’être adressées à un tiers. Ainsi, par exemple, a-t-on vu, dans tout le bassin méditerranéen, se constituer une forme apprise d’exprimer le deuil par l’invitation des «pleureuses». Aussi, peut-on dire que la manière de présenter les condoléances est codée, apprise, publique. Quand Hassan Al Wazzan, plus connu sous le nom de «Léon l’Africain » (XVIe siècle), veut présenter ses condoléances au frère du roi Wattasside, à la mort du père de celui-ci, il va prélever les formules inscrites comme épitaphes sur les tombes dans un cimetière de Fès, les recopie et les adresse au prince en guise de consolation. Ses condoléances obéissent donc à une grammaire apprise et non à une identité possédée. De même Montaigne, perdant un de ses enfants, écrit à sa femme en joignant à sa lettre une lettre que Plutarque en pareille circonstance avait adressée à sa femme. Que ce soit la plainte, la douleur ou le deuil, toutes choses qui semblent nous appartenir en propre, sont en fait des langages publics partagés et appris.


    Le partage des pensées

    L’apprentissage non seulement nous guérit de l’obsession d’avoir à posséder quelque chose comme une identité ou une civilisation, mais aussi il nous ouvre à la connaissance des autres générations et des autres cultures par le biais du partage de connaissance. Ce qui importe dans la perspective de l’apprentissage est de faire et de connaître, non de remonter à une source. L’apprentissage suppose la validité et l’efficacité de la connaissance quelle que soit l’origine de celle-ci. Quand je découpe de la viande, je ne me demande pas d’où vient le couteau, mais s’il coupe bien, disait Ibn Rushd. Une connaissance efficace et valide n’a pas pour seul avantage de mettre à ma disposition des contenus de savoirs performants, elle me donne aussi les moyens d’en découvrir d’autres. Plus je connais, mieux je connais. Prendre le courage de penser par soi-même et de tirer de soi tous les efforts pour donner une forme à sa pensée fut le message répété par de nombreux hommes de lettres qu’ils soient de langue arabe comme Al Jâhiz, Al Fârâbî ou Ibn Rushd, ou de langue française comme Montaigne, Descartes ou Diderot. De même que nos croyances ont une grammaire publique et par conséquent partagée, de même notre raison est une «lumière naturelle» qui ne se développe qu’en éclairant autour d’elle le monde qu’elle cherche à comprendre, sachant qu’elle n’en deviendra jamais maître et possesseur, mais disciple anonyme en vue d’un trésor commun de pensées, un trésor qui n’appartient en propre à personne mais que tous entretiennent comme un flambeau transmissible aux autres générations et aux autres cultures.


    Identité(s) flottante(s)

    Il n’y a, de fait, d’identité qu’attribuée par un tiers sous le regard duquel tout un chacun est une somme d’apparences pour la plupart discontinues. La permanence de soi n’est certes pas observable. Seules le sont les apparences plurielles que nous offrons de nous-mêmes. Il en va de même pour une supposée «identité culturelle». Celle-ci est la somme de rapports sociaux et pluriels où il est difficile de retrouver une transparence quelconque: les ethnologues comme les historiens reconnaissent l’impossibilité de définir avec précision une aire culturelle. L’une des raisons de ce caractère vague de l’identité est que celle-ci n’est pas quelque chose que nous possédons. Certes, elle peut nous être donnée en héritage, mais un héritage n’est pas pour autant un testament : le legs du passé nous traverse sans devenir pour nous une chose possédée. Nous nous l’approprions sans qu’il devienne notre propriété. La langue, par exemple que nous parlons, nous est certes propre, mais en même temps, elle ne nous appartient pas. J. Derrida disait que «la langue est ce qui n’appartient pas». Qui peut se targuer par exemple de détenir le sens d’une parole ou de prévoir ce que tel mot va vouloir dire dans une ou deux générations? Le sens se constitue certes dans l’usage des mots, mais il ne se laisse ni enfermer dans un mot sorti du contexte ou de l’histoire, ni revendiquer comme une propriété par quelqu’un qui en serait dépositaire. Il n’est donné en testament à personne, bien qu’il soit donné en héritage à tous. Le sens est ce qui s’apprend dans les écoles, à la maison, en société, non ce qui appartient à tel ou tel.

    • SUIVEZ-NOUS:

    1. CONTACT

      +212 522 95 36 00
      [email protected]
      [email protected]
      [email protected]
      [email protected]
      [email protected]

      70, Bd Al Massira Khadra
      Casablanca, Maroc

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc