×Membres de L'Economiste Qui sommes-nousL'Editorialjustice régions Dossiers Société Culture Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs LE CERCLE DES EXPERTS Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière

Culture

Quand l'histoire résonne dans le présentPartie XXI: La veillée d'armes et dernier voyage à Paris

Par L'Economiste | Edition N°:1412 Le 10/12/2002 | Partager

La tension monte dans les villes. Malgré la formule des militaires du «bon bled fidèle à la France», Grandval a l'intuition que la campagne est au bord de la révolte. Le résident est très affaibli par le camouflet du président Faure. Ce dernier a remplacé le plan Grandval par un autre qui en réalité est un retour en arrière. La confiance que Grandval avait acquise auprès des nationalistes en est ruinée. Le 16 août, une infirmation fait état de préparatifs de rébellions à partir de l'Algérie. ------------------------------Je demande aussitôt à Paris que ces renseignements soient vérifiés, et que nos services compétents me documentent sur les liaisons existant entre les agitateurs des trois territoires d'Afrique du Nord comme sur les indices laissant craindre une éventuelle action générale. Je ne puis recueillir moi-même, en effet, que des renseignements locaux fragmentaires, mais je ne dispose d'aucune synthèse qui me permette de dégager, en fonction des plans de l'adversaire, les grandes lignes d'un système de protection efficace et coordonné. Peut-être, après tant d'autres, cet appel va-t-il provoquer le sursaut qui réveillera les gens de Paris de leur confiante torpeur? Hélas, je n'en entendrai plus parler!L'évolution n'est pas moins inquiétante sur le plan strictement politique. Le raidissement de l'Istiqlal et du PDI se confirme, ils subordonnent maintenant leur entrée au gouvernement à l'assurance que celui-ci ne comprendra que des Marocains. «Présence française», malgré l'expulsion de Boniface et un net changement de ton, réclame un gouvernement franco-marocain (NDLR: ce qui contreviendrait non seulement aux plans Grandval et Faure, mais aussi au Traité de protectorat).Exactement comme je le craignais, l'annonce de l'épreuve imminente, non seulement n'a amené aucune détente des esprits, mais, en soulignant que la partie n'est pas encore jouée, elle incite les uns et les autres à redoubler d'efforts pour le triomphe de leur cause, et à la défendre en des termes plus intransigeants que jamais. L'équivoque où le gouvernement cherche refuge exaspère le conflit. Ces constatations angoissées, ces suggestions de plus en plus pressantes font bien entendu l'objet de divers télégrammes que j'adresse au gouvernement. Mais en relisant ces textes, comme tous ceux de ces derniers jours, et en les confrontant aux réponses que je reçois, mes collaborateurs et moi avons, hélas, le sentiment qu'il s'agit d'un dialogue de sourds. Rien de ce qui se passe au Maroc ne semble atteindre les hommes sur qui repose le destin de la France.. Faure s'oppose au retour de Ben YoussefLa journée du 18 août ressemble fort à une veillée d'armes. Elle est tout entière consacrée à l'examen des mesures de sécurité et à la mise en ordre des documents qu'a accumulés l'inlassable activité de ces jours derniers. Au début de l'après-midi, les dépêches de presse m'apportent des nouvelles du Conseil des Ministres qui a eu lieu le matin. La séance a été houleuse. Le président Edgar Faure y a rappelé sa volonté de compromis. On peut concevoir, a-t-il ajouté, deux politiques extrêmes: accepter que Moulay Arafa constitue un gouvernement avec ses seuls partisans, ou remettre, au contraire, Ben Youssef sur le Trône. Le président du Conseil a conclu qu'il préférerait abandonner le pouvoir plutôt que de consentir à l'une ou l'autre de ces politiques. Ses déclarations, tout en apaisant, dans une certaine mesure, M. Antoine Pinay (NDLR: ministre des affaires étrangère à ce moment, compagnon et ami de Faure, mais aussi leader de son opposition en tant que chef des Indépendants!), n'ont nullement calmé le général Koenig (NDLR: ministre de la Guerre, à ce titre ancien et futur supérieur hiérarchique de Grandval et opposant féroce à son plan), qui a, bien entendu, mis en cause mon loyalisme. Le président a cependant obtenu du Conseil confirmation de la nécessité de constituer un gouvernement marocain pleinement représentatif.Au moment où me parviennent ces informations, le président du Conseil m'appelle au téléphone. Il insiste très vivement pour que je vienne quelques heures à Paris. Je réitère mes objections (NDLR: Les esprits au Maroc sont trop échauffés) mais elles demeurent vaines. Je ne puis me dérober à une convocation du gouvernement. J'irai donc à Paris. Et je m'y battrai jusqu'au bout. J'arrive à Paris le 19 août en début de matinée. Ma préoccupation majeure, à la lumière des enseignements de cette semaine, est d'endiguer un flot d'événements qui va bientôt nous submerger, en revenant aussitôt que possible à l'application, même décalée et modifiée, de mon plan initial. Je me heurte à un mur. Mais voici que nous arrivent des nouvelles du Maroc. Elles sont mauvaises: des troubles ont éclaté ce matin à Khénifra, où des éléments citadins appuyés de montagnards, formant cortège avec drapeaux et portraits de l'ancien sultan, ont attaqué un poste de police et allumé plusieurs incendies. Nous n'avons point d'autres précisions, mais ces incidents, survenant dans une ville assez importante, où l'ordre n'avait jamais été troublé depuis longtemps, sont révélateurs de la tension accrue des esprits, jusque dans les tribus.


Destruction de l'autorité

A la réflexion, la réunion franco-marocaine prévue en France pour tirer les conclusions de cette expérience me paraît dangereuse (NDLR: le gouvernement a conçu cette réunion pour gagner du temps dans son propre calendrier politique: il ne voulait pas donner l'impression d'avoir pris une décision face aux partis politiques qui n'attentent qu'une occasion de le renverser). En transférant à un comité gouvernemental les responsabilités jusqu'alors confiées au Résident général et en recommençant le travail d'information et de négociations déjà accompli par celui-ci, elle va affecter gravement l'autorité et le prestige, si précieux en ces circonstances, du représentant de la France au Maroc. De plus, il me semble que le recours, pour régler un pareil problème, aux méthodes parlementaires touche vraiment à l'aberration. Quelle action sérieuse attendre d'un comité où seront représentées toutes les tendances contre lesquelles se divise le gouvernement et qui, image en miniature d'un cabinet sans volonté, sera sans doute condamné à la même paralysie? Fût-il sincère, d'ailleurs, I'espoir des cinq ministres de s'informer directement du véritable état de l'opinion marocaine ne saurait être que chimérique: que leur apprendront de nouveau ces délégations constituées à l'avance, et dont les factions opposées auront eu tout le temps de faire le siège? La seule certitude n'est-elle point que, confrontés ainsi publiquement, tous ces Marocains ne succombent aux tentations de la surenchère? Les conditions, au demeurant, dans lesquelles ils vont être maintenant consultés sont bien différentes de celles qui présidaient aux entretiens que j'avais moi-même avec eux. Quand je les voyais à Rabat, c'était afin de les convaincre. Mais ce qu'attend d'eux, cette fois, le président du Conseil, c'est au contraire qu'ils convainquent, s'il se peut, ses propres ministres. N'allons-nous pas donner ainsi à nos interlocuteurs marocains le sentiment que la décision est entièrement entre leurs mains? En les invitant à se raidir, en incitant leurs adversaires à redoubler d'opiniâtreté, en obligeant en quelque sorte les deux partis extrêmes à faire chacun la preuve de ses thèses, n'allons-nous pas aggraver encore la situation? Il est évident que la réponse est oui.. Ben Arafa organise sa fuiteL'attitude du sultan confirme, hélas, toutes mes appréhensions: en l'absence d'une décision claire et nette de la France, et sous l'emprise de conseillers visiblement encouragés, de Paris, à la résistance, le souverain recourt à une tactique d'obstruction qui va empêcher à la fois l'application et l'abandon du programme gouvernemental. Mais je découvre de façon presque fortuite, qu'il cherche aussi, derrière la scène, à assurer son propre avenir avec beaucoup de réalisme. Dans l'après-midi du 16 août, Si Abbès Tazi, pacha de Rabat, me fait savoir qu'il désire me voir d'urgence, en compagnie de son frère le pacha de Fès. Je les reçois à 22h. Ils m'apprennent qu'ils ont eu, au milieu de la journée, dans l'intimité, un très long entretien avec Moulay Arafa. Si Abbès Tazi m'indique que le sultan l'a expressément chargé de m'informer de ses intentions et de ses prétentions. Il demande en revanche le secret le plus absolu, car il redoute que la moindre indiscrétion ne provoque des réactions violentes de la part de son entourage (NDLR: Hajoui, ministre du Protocole, est fermement opposé au départ de Ben Arafa et a le soutien à Paris du général Juin, instigateur de la déposition de Mohammed V). Ben Arafa a fait part aux frères Tazi de son désir de gagner Tanger dès que possible; il leur a indiqué les conditions dont il assortit sa retraite, et qu'ils ont consignées eux-mêmes par écrit. Les précisions du document, dont je prends connaissance, ne me laissent point de doute sur son authenticité.Le souverain, en substance, veut s'assurer que son départ s'effectuera dans des conditions qui sauvegardent son honneur et celui de ses fils, sa sécurité personnelle, sa liberté de mouvement, ainsi que ses intérêts matériels. Il ne peut pas, m'indique Si Abbès Tazi, emprunter l'avion. Le pacha de Rabat, qui se considère comme tout désigné pour organiser un départ discret, envisage d'inviter un soir prochain le sultan à dîner chez lui, d'où il pourrait rejoindre en secret Casablanca et gagner un navire qui le transporterait à Tanger. Quant à la famille du souverain, elle pourrait être rassemblée en temps utile, et sans éveiller l'attention, dans la villa que son fils Moulay Hassan possède à Rabat près du terrain d'aviation; son transport à Tanger s'effectuerait par voie aérienne, dans les heures qui suivraient le départ de son chef. Le sultan est enfin disposé à abdiquer, et mes interlocuteurs me suggèrent d'accepter cette abdication, quitte à lui conserver jusqu'à nouvel ordre un caractère absolument secret.. L'ambiguïté des oulémaDans l'après-midi du 17 août, je reçois neuf ouléma de I'Université Karaouyne. Ils viennent, bien entendu, m'informer de leur fidélité à Mohammed V, Imam des croyants et unique Souverain légitime, dont seule la restauration peut ramener le calme au Maroc. Je ne leur dissimule pas ma surprise. Les plus fidèles sujets de l'ancien sultan ne reconnaissent-ils pas tous que la dévolution finale du Trône doit être réservée et qu'un conseil doit assurer la garde de celui-ci lorsqu'il sera devenu vacant? La discussion est très franche. Mes interlocuteurs m'expriment leur satisfaction d'avoir pour la première fois le sentiment qu'ils peuvent parler à coeur ouvert, sans risque d'être arrêtés à la sortie. C'est bien, d'ailleurs, sous la menace que certains de leurs collègues ont dû, m'affirment-ils, approuver la désignation de Moulay Arafa. Mais que m'importe le passé? Ce que je veux maintenant, c'est l'assurance que les ouléma ne créeront pas de difficultés au Conseil du Trône, qu'ils accepteront de voir en lui le gardien de la foi et le protecteur de l'islam. J'obtiens finalement gain de cause, et les ouléma me promettent d'introniser, le moment venu, les trois membres du Conseil.

Chère lectrice, cher lecteur,

L'article auquel vous tentez d'accéder est réservé à la communauté des grands lecteurs de L'Economiste. Nous vous invitons à vous connecter à l'aide de vos identifiants pour le consulter.
Si vous n'avez pas encore de compte, vous pouvez souscrire à L'Abonnement afin d'accéder à l'intégralité de notre contenu et de profiter de nombreux autres avantages.

Mot de passe oublié?
CAPTCHA
This question is for testing whether or not you are a human visitor and to prevent automated spam submissions.
ABONNEZ-VOUS
  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc