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Culture

Pourquoi des gens sont-ils tentés par les extrémismes ou la délinquance?
Par le Dr. Boris CYRULNIK

Par L'Economiste | Edition N°:1742 Le 07/04/2004 | Partager

«Boris Cyrulnik est psychanalyste et éthologue (analyse du comportement)«C'était le paradis. Le matin, on prenait le pointu (bateau typique de la région de Toulon) et on partait pêcher le long des côtes varoises. On adorait ces grosses barques en bois galbé que l'on peignait de couleurs vives. On leur faisait faire des concours de beauté. On laissait lentement dériver le bateau pour pêcher à la traîne. L'après-midi, après une heure ou deux de sieste à l'ombre des oliviers, on «faisait les fleurs». On coupait les tulipes que l'on vendait même aux Hollandais. On vivait bien, sans soucis matériels, dans un pays merveilleux.C'est un vieux monsieur qui me raconte son enfance provençale. Il est âgé de 87 ans, encore curieux des choses de la vie et incroyablement cultivé, parce que, me dit-il, «j'ai été à l'école presque trois ans pour apprendre à lire, alors, vous pensez bien».Les Anglais sont venus s'installer sur la côte, pour fuir leur brouillard et passer l'hiver au soleil. Ils construisaient des hôtels luxueux et nous faisaient rire avec leurs bonnes manières. Les nuages sont arrivés avec la Deuxième Guerre mondiale. L'occupation italienne a été bon enfant pour les soldats qui avaient tous un cousin en Provence. Les enfants volaient les plumes des casques des carabiniers. L'angoisse est arrivée avec les «étrangers» qui venaient de Lyon et de Marseille. Quelques opposants au régime de Vichy cherchaient à se faire oublier et quelques juifs qui avaient pu échapper aux raffles de la police française et de l'armée allemande grâce à Cherif Mecheri, qui a été le vrai premier préfet musulman de France.. La délinquance se déplaceEn fait, me disait le vieux monsieur, la Provence a changé dans les années 60 quand l'urbanisation s'est développée. Il y a toujours eu une forte délinquance dans les villes portuaires, mais elle se passait dans les quartiers centraux de Marseille et de Toulon. Les bas quartiers étaient chauds avec leurs bagarres de marins, l'odeur de chocolat brûlé des fumeries d'opium et les appels aguichants des prostituées. Sur la haute ville, on construisait les belles demeures classiques et en périphérie, au bord de la mer, les bourgeois installaient de jolies maisons qui respiraient la joie de vivre. Grâce à la technologie qui permettait une urbanisation rapide, la délinquance s'est déplacée vers des quartiers construits à la hâte pour accueillir des habitants en difficulté sociale.Vers la fin de la décennie 1990, la violence périurbaine de certains quartiers devenait telle qu'elle provoquait des réactions d'agressivité, par crainte. Alors, on a vu renaître en France une pensée raciste, que l'on croyait oubliée. Un nombre croissant de Provençaux considérant que l'immigration était la cause de la délinquance, ont donné le pouvoir à des sauveurs politiques qui prétendaient envoyer la police afin de régler ce problème. Les maires de Nice et de Toulon, à peine élus, constituaient une police à cheval et envoyaient des gros bras pour faire régner l'ordre. Les assurances devenaient chaque année plus coûteuses en répercutant le prix croissant de l'insécurité. Dans un premier temps, la chute de la délinquance de rue a donné raison aux partisans de la manière forte.C'est alors qu'on a vu apparaître la délinquance des campagnes. Des petites villes du Haut Var (arrière-pays de Toulon), où tout le monde se connaissait, où l'on sortait la chaise le soir pour s'asseoir avec les voisins afin de partager un pastis et des bons mots, furent à leur tour envahies par l'insécurité. On aurait pu penser que les voyous chassés des villes s'attaquaient aux campagnes dépourvues de policiers, si l'on n'avait pas constaté que le même phénomène se déroulait dans les zones campagnardes de l'Eure ou du Loiret. Au centre de la France, où il n'y avait ni immigration, ni police vigoureuse pour lutter contre l'insécurité, l'amélioration des transports avait permis l'arrivée d'une population de braves gens pour qui les logements des villes étaient devenus beaucoup trop chers. En quelques années, les écoles, la rue, les commerçants de la vie quotidienne étaient submergés par la violence. . Retour des socialisations archaïquesPeut-être fallait-il chercher une explication ailleurs que chez les immigrés?L'avantage des raisonnements transculturels, c'est qu'en comparant des phénomènes, on se décentre de nos routines intellectuelles et qu'ainsi, on parvient quelquefois à comprendre ce qui nous arrive.J'ai été frappé, à Rio de Janeiro, de voir à quel point les favelas ne correspondaient pas à l'image que je m'en faisais. J'habitais près de la mer dans une maison luxueuse, et, au bout de la rue à 4 ou 500 mètres, on pouvait voir sur les pentes raides des montagnes, les favelas qui de loin paraissaient pauvres et colorées.Les gens qui y vivent ont constitué des ghettos volontaires. D'eux-mêmes, ils sont venus s'installer là parce que les belles villes devenaient inaccessibles et que l'amélioration de la technologie leur permettait de se construire à bon marché une maisonnette, de pirater l'électricité du pylône voisin et détourner l'eau publique en toute tranquillité. Vivre dans un ghetto fournissait la preuve de l'adaptation de ces pauvres gens à un système luxueux, confortable mais inaccessible. En se défendant ainsi, ils constituaient des groupes autonomes et déculturés où apparaissaient des phénomènes de socialisation archaïque: un chef prenait le pouvoir, entouré de quelques lieutenants qui le renforçaient. Les candidats à ces chefferies se faisaient donc la guerre. En conséquence, la rue devenait dangereuse car rien n'arrêtait ces hommes, sauf la force. La police n'osait plus rentrer dans ces villages hors la loi où elle aurait provoqué un rassemblement de toutes les bandes contre elle. Une autre force alors a commencé à contrôler ces rapports de violence. Le discours religieux a rassemblé ces pauvres gens autour de l'église catholique. On a même vu des familles décomposées se recomposer. Il suffisait d'une entente verbale pour faire une famille: «Je serai la grand-mère, je resterai à la maison pour m'occuper des enfants… Je serai le maçon, j'irai travailler dans la belle ville et ramènerai ma paye pour tout le monde». Dans les mois qui suivaient ces contrats affectifs, la délinquance diminuait et même une petite richesse apparaissait dans les favelas où certaines familles ont pu acheter quelques beaux appartements des rues voisines.. Intégration et culture élitisteEn quelques années, tout le cycle de l'humanisation avait été à nouveau parcouru. Ces gens, chassés de la société riche, avaient recomposé un groupe grâce à la violence et aux rapports de force qui caractérisent les sociétés naissantes. Puis, constatant qu'il est douloureux de vivre ainsi, ils avaient modifié les rapports humains grâce à la religion et inventé de nouvelles formes de familles. En se sentant aimés, ils ont alors trouvé le courage de travailler pour acheter un bel appartement et construire des écoles, comme le souligne Angelina Peralva dans son étude «Violence et démocratie. Le paradoxe brésilien» (Balland, 2001).Peut-être la délinquance que constatait mon vieux pêcheur provençal procède-t-elle de cette démarche? Les gens, chassés des villes par les prix exorbitants, non intégrés dans une culture élitiste, se regroupent dans les faubourgs et les campagnes pour refaire le cheminement de la socialisation.Dans ce cas, il faut s'attendre à des tragédies sociales en Chine, et dans tous les pays où l'urbanisation galopante isole les individus et en fait des toxicomanes du travail. La déritualisation du groupe, en ne donnant plus aux personnes le temps de bavarder, brise les mécanismes de rencontres, et empêche de donner sens. La violence prend alors une valeur adaptative: se regrouper pour survivre en dominant les autres, jusqu'au jour où la culture propose d'autres manières plus humaines de vivre ensemble.La répression des délinquants ou leur rééducation obtiendrait-elle de moins bons résultats que la culture du quotidien?

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