Economie

Polizzi offre une médina à Agadir

Par L'Economiste | Edition N°:199 Le 12/10/1995 | Partager

Coco Polizzi construit une médina à Agadir en y mettant tout son coeur. Cette idée a germé dans son esprit au cours d'une période mystique de sa vie. Toute de pierre et de terre, la médina synthétise le savoir-faire artisanal et architectural de différentes civilisations.


Agadir n'avait pas de médina, il en invente une pour elle. Pour cette ville qui en tremblant a inhumé son passé, il recrée un lieu d'autrefois, dont l'authenticité émane de l'amour d'un homme pour une cité. Sicilien d'origine, Marocain d'adoption, il a hérité de la Sicile le sens du dévouement à la tribu, l'attachement à la terre, la fierté des racines, qualités qui envoûtent chaque endroit où il se sent chez lui. Lui, Coco Polizzi, il se fait parrain d'un nouveau passé d'Agadir, qui donnera à cette capitale du Sud un autre futur.
Car sa médina c'est.... Il était une fois aujourd'hui.

A l'abri de remparts, elle est édifiée toute de terre et de pierre, traversée d'étroites ruelles pavées où l'on entendrait presque deviser nos aïeux, animées d'échoppes qui seraient embaumées d'odeurs d'épices ou qui déploieraient des étoffes venues par quelque caravane... Les façades et portails de bois, les pergolas et rochannes, semblent susurrer des légendes. Les jardins et cascades chantent déjà des mélodies anciennes. Les cafés maures inviteraient à des instants sereins d'antan... Une architecture familière qui pourtant diffuse quelque chose d'indéfinissable. Les ouvrages en pierre ont ceci de paradoxal qu'ils dégagent en même temps une force qui brise le temps et une sorte de fragilité transcendant: ils sont travaillés en feuillets de pierre délicatement assemblés, dentelles de roc ruisselant à l'infini. Dans leur couleur ocre qui s'embrase aux reflets du soleil, ils apparaissent tels des châteaux de porcelaine dorée ... un joyau que l'on voudrait protéger... mais où, étrangement, par sa beauté précieuse et fétiche, on se sentirait protégé. De coutume, le matériau de base des médinas est la terre, mais ici c'est la pierre qui domine. Ce n'est pas uniquement cette différence qui confère à la médina de Coco son cachet exceptionnel: c'est aussi cette synthèse de démarches architecturales empruntées à plusieurs civilisations: berbère, arabe, sahraouie, andalouse... Parmi les motifs des fresques ou les décorations intérieures, plusieurs aussi sont immigrants, avec parfois des origines des plus lointaines... Cité enchantée; Coco Polizzi est magicien. "Les civilisations, dit-il, se sont toujours échangé des influences artistiques. On relève, par exemple, plusieurs similitudes entre l'art des Indiens du Mexique et celui des Berbères dans le travail des colonnes, des poutres, des portes, des meubles...". Mourad Kheireddine, dans "Nadir", raconte comment des menuisiers marocains ont émigré au Mexique à l'époque de la Reconquista. "Nous sommes tous des artisans (...) sur une terre étrangère (...). Que nous reste-t-il sinon à introduire dans ces villes (...) tout ce que nous avons appris de nos ancêtres. Nous ferons des choses hybrides, mais nous survivrons (...)". Survivre à travers les siècles, en perpétuant un héritage artistique composé à d'autres.

Traversée du désert


A la médina, une simple colonne devient objet d'art, incrustée de différents bois, d'onyx et de marbre, travaillée par des artisans souiris qui auparavant ne confectionnaient que de petits coffrets. Le seigneur des lieux a fait venir des artisans de la montagne et de tous les coins du pays, donnant une nouvelle dimension à leur art, créant même une école d'orfèvrerie de bois: "Les oeufs de bois fabriqués ici par le jeune Abou Naïm sont aussi beaux que ceux de la collection Fabergé de la Reine d'Angleterre", dit Coco. Il trace les esquisses, supervise toutes les sortes de travaux de la médina, en mettant les mains à la pâte. Mais il laisse une part de liberté à l'artisan dans son ouvrage. A la médina, où tous les corps de métiers oeuvrent sur place, le visiteur peut contempler cette ferveur du travail de l'artisan, reproduisant ce que les générations lui ont transmis, avec cette possibilité de créer, d'imaginer.
La magie de ces instants, toute l'atmosphère de la médina, ne peut être sans lien avec la manière dont l'idée même de la médina a germé dans l'esprit de Coco. C'était au cours de douze années de sa vie qu'il appelle "traversée du désert", où il a enduré des souffrances et une terrible solitude morale, tout en cherchant, dans le même temps, la voie de Dieu. Période chère à Coco, d'intense mysticisme, où il a vécu, dit-il, des phénomènes extra-sensoriels extraordinaires... "Je ressens la construction de la médina comme une volonté de Dieu. Parfois je m'interroge où est le message. Je me surprends à chercher profondément au fond de la terre espérant trouver quelque chose... Et puis je me dis pourquoi là, à Aghroud, endroit particulier pour les Musulmans de la région. A chaque moment de la prière, un paysan monte sur son humble toit pour lancer son appel" ...

Bouchra LAHBABI



Coco Polizzi: son chemin vers la Médina


Sicilien d'origine, né à Rabat, Coco Polizzi entre très tôt à l'Ecole des Beaux-Arts de cette ville et effectue un stage, à l'âge de 14 ans, chez Grenard et Danjoie à Nice. De retour au Maroc, il travaille dans l'entreprise familiale, sur les chantiers de construction participant à la réalisation d'ouvrages de référence de la capitale. En 1963, il restaure les ateliers de Majorelle à Marrakech et en même temps s'intéresse de plus près à l'artisanat et aux constructions berbères. Un peu plus tard, il se découvre des dons pour la sculpture, pour la peinture, ainsi que pour la décoration intérieure des édifices... Comme il était le plus jeune de ses trois frères et de ses deux surs, il suscitait le plus d'intérêt dans la famille qui s'inquiétait de ce que ses nouveaux dons d'artiste ne puissent pas le faire vivre et ne l'éloignent de ce qu'ils estimaient être le vrai métier, le bâtiment.
En 1970, la mort de son père suivie de celle de l'un de ses frères lui cause un terrible choc. En bon Sicilien, sa tribu était son support et elle venait d'être brisée. Il ne voulait plus rien faire, il ne toucha plus un crayon.

Mais Coco avait connu d'autres joies de famille puisqu'il s'était marié entre-temps à une belle Vietnamo-Corse qui lui donne deux superbes filles, Paola, devenue peintre, et Claudia, artiste-enseignante de danse orientale. Elles le soutiendront durant ces douze années, de 1970 à 1982, qu'il appelle sa "traversée du désert". Une époque de profonde spiritualité, de recherche théologique, de fréquents contacts avec "un monde parallèle", qui le rendent auteur de nombreuses prémonitions. Est-il Chrétien ou Musulman, ou les deux à la fois? Ce qui importe le plus, c'est son intense rapport à Dieu, sa foi immense...
Pendant ce temps où il est guide pour touristes à Agadir, qui réclament souvent de visiter une médina qui n'existe pas, l'idée lui vient d'en construire une. Et durant tout son voyage mystique, il nourrit ce rêve. En 1982, il rencontre M. Abdelhadi Alami de Dounia PLM, qui lui redonne confiance en lui, lui demandant d'être son conseiller technique pour le Palais des Congrès. De 1986 à 1990, Coco travaille en Arabie Saoudite où il construit notamment le palais du vice-gouverneur de la Mecque, "une des plus belles demeures du monde", dit-il.
En 1990, il fait les plans de la médina... "La médina est un endroit où je suis heureux... Ma philosophie est de tout donner, de tout rendre avant de partir... ".

B.L.

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