×
  • L'Editorial
  • régions Dossiers Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière

    Culture

    Politique de civilisation dans un monde de barbarie
    Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

    Par L'Economiste | Edition N°:2694 Le 17/01/2008 | Partager

    Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.Au-delà des questions franco-françaises, la première grande conférence de presse du mandat du président Nicolas Sarkozy, accordée devant un parterre de 600 journalistes français et étrangers, dans la salle des fêtes de l’Elysée, diffusée en direct le mardi 8 janvier, a retenu mon intérêt. Politique de civilisation, immigration, «diplomatie de réconciliation», le G8 ou le G13… autant de questions qui ne peuvent laisser indifférents hors Hexagone.Je me préparais moi-même pour une conférence, autrement plus intimiste, présentée par madame Rabiâ Benmansour qui se présente comme une «citoyenne marocaine» tout simplement et qui a dédié un vibrant hommage à sa ville d’adoption et de coeur, Casablanca, son histoire, son architecture, ses richesses et ses points noirs, ses monuments et ses militants, ses rêves de reconnaissance par tous ses habitants. Quel bel accompagnement pour mes préparatifs que le président Nicolas Sarkozy, grand maître de la scène médiatique devant l’Eternel, qui me faisait tournoyer de la chambre à la salle de bains, m’entraînant dans son rythme endiablé, me donnant envie de lui poser une question à mon tour, et tant qu’à faire, de me voir répondre par un fabuleux tour de passe-passe technologique et médiatique, dans ce cher monde globalisé. J’avoue, cependant, qu’il y avait pour tempérer mes ardeurs la crainte de me faire railler sadiquement devant tout le monde, pendant que je me poudrais le nez par-dessus le marché! Il n’y avait qu’à voir le sort peu enviable du journaliste de trente ans de métier et directeur de publication de Libération, Laurent Joffrin, objet d’un épanchement comique à ses dépends pour me conforter dans mon agréable posture de spectatrice de cet énergique show médiatique.Ce qui devait être une conférence de presse de deux heures a démarré avec un discours préliminaire de 55 minutes, centré sur la présentation de la nouvelle coqueluche du président, la «politique de civilisation», dévoilée pour la première fois lors de ses voeux du 31 décembre et mise en œuvre, dit-il dans sa conférence, «pour que la France soit l’âme de la nouvelle Renaissance dont le monde a besoin».Cette politique de civilisation, ne faisant pas l’unanimité, si l’on devait suivre le raisonnement de quelques analystes, ne serait-ce que pour son opacité, si ce n’est pour son côté «fumeux», masquant l’inexistant avec un grand art de l’esquive, Nicolas Sarkozy l’explique comme une «politique de la vie», à même de ré-humaniser la société.Il cite en cela le concept du sociologue et philosophe Edgar Morin qui l’avait décrite comme une «politique de l’homme». Et le président français d’ajouter qu’»elle s’est imposée à chaque fois qu’un grand choc politique, économique, technologique, scientifique est venu ébranler les certitudes intellectuelles, morales, les institutions, les modes de vie».Comme dans une espèce de fourre-tout magique, tout y passe: l’égalité, la diversité, la société, la culture, la morale, la fiscalité, l’hôpital, l’université, l’école, la ville, l’urbanisme, l’environnement, l’immigration, l’audiovisuel… Et même, pourquoi pas, le «droit au bonheur» au royaume de Mickey ou chez les Pharaons.Louable à priori, cette politique de civilisation, aux intonations philosophiques quasiment exaltées reste toutefois un tantinet plus abstraite que la réponse sur le pouvoir d’achat pour laquelle Nicolas Sarkozy s’était engagé durant sa campagne présidentielle et qui préoccupe dans l’immédiat les Français. Quant à nous, au-delà de toutes les réformes sociales et des chicanes partisanes qui nous sont extérieures, c’est bien cette notion même de civilisation qui nous interpelle.Venant d’un président qui a créé un ministère mêlant les notions d’immigration et d’identité nationale, qui a fait du projet d’Union méditerranéenne un grand rêve de civilisation, qui s’oppose à l’entrée de la Turquie, à cheval sur deux continents, dans l’espace de l’Union européenne, qui prononce un discours infamant à Dakar, qui refuse aux Africains des excuses sur le passé colonial, qui prône au Vatican une laïcité positive, glorifiant le rôle du christianisme dans l’identité française…, nous ne pouvons que nous interroger sur sa conception de la civilisation dans son rapport au «monde des Barbares», soit, selon l’acception des Gréco-Romains, ceux qui ne parlent pas sa langue et ne sont pas issus de sa culture.Fort heureusement, Nicolas Sarkozy nous rassure: «L’Europe a été bâtie, imaginée pour protéger, pas pour inquiéter».  Et de soutenir: «A la fin de la présidence française, je voudrais que l’Europe ait une politique commune de l’immigration, une politique de la défense, une politique de l’énergie, une politique de l’environnement et à partir de ce moment-là on comprendra ce que signifie l’Europe dans le quotidien des gens. La politique de civilisation, la France veut la promouvoir à l’échelle européenne et à l’échelle mondiale. Non pour imposer au monde un modèle de civilisation mais pour faire rayonner les valeurs universelles qui sont les nôtres. Nous voulons opposer cette politique de civilisation à la violence, au terrorisme, au fanatisme».Extraordinaire! Mais comment? En s’acoquinant avec George Bush? En bombardant l’Iran comme il l’a évoqué dans un de ses discours? En refusant d’assumer l’échec des médiations au Liban? En rompant le dialogue avec la Syrie? En aidant Moubarak en Egypte, car «Qu’est-ce qu’on veut là-bas, les Frères musulmans» (dixit le président)? En vendant le nucléaire civil aux uns et en le refusant à d’autres, pointant ainsi sur l’incohérence d’une certaine logique et sur le cynisme d’une diplomatie, dite en plus politiquement correct, realpolitik?Dans une interview accordée au journal Libération, le sociologue Edgar Morin, amplement cité par le président français, s’en distancie quelque peu en déclarant: «J’ai deux désaccords très importants avec Sarkozy: sur la politique extérieure, où je vois un alignement sur Bush; et sur l’intérieur et la politique inhumaine envers les immigrés».A notre tour de nous interroger justement sur cette politique anti-civilisationnelle des quotas liés aux expulsions, sur la tentative de biologisation, si ce n’est d’ethnicisation des faits sociaux. En matière d’expulsions (avec 26.000 cas donnés comme objectifs pour 2008 et 28.000 pour 2010), Nicolas Sarkozy évoque dans sa conférence de presse des expulsions collectives procédées par la France, l’Italie et l’Espagne, avant le démenti immédiat du ministre de l’Intérieur italien, Giuliano Amato. «Ne faisons pas de confusion: les vols collectifs sont organisés depuis un moment par l’Union européenne pour reconduire dans leur patrie les immigrés clandestins expulsés de divers pays. Mais l’Italie ne procède à aucune expulsion collective».Explications de l’Elysée: il s’agit de «confusion de vocabulaire» entre «vols groupés» et «vols collectifs». Ouf! Nous avions eu peur d’un lapsus révélateur! D’autant qu’il nous semblait, comme Nicolas Sarkozy l’avait exprimé dans sa conférence, pour mieux enfoncer un journaliste indélicat, que les mots avaient un sens.Et puisque chaque mot à un sens, le mot civilisation ne peut être envisagé sans son rapport à l’autre avec tous les risques d’oppositions mentales.L’ombre de la thèse sinistre de Samuel Huntington, inspirée des théories de Bernard Lewis sur le choc des civilisations plane encore et les vieux rêves messianiques impérialistes demeurent assez d’actualité pour nous faire hérisser les cheveux devant la peur des antagonismes entre bonne et mauvaise civilisation et des dérives des «missions civilisatrices». D’autant que certains sympathisants de ces thèses, aimant à agiter le spectre de la peur, profitent que le mot «civilisation» soit lancé pour se déchaîner dans les blogs où l’on peut lire une hantise de la submersion de la civilisation dominante par «l’arriération culturelle et philosophique musulmane».Dans les milieux intellectuels, beaucoup sont favorables à cette politique de civilisation et sa perspective de long terme qui introduit dans le débat public des thèmes plus culturels, qui inclue la philosophie dans la politique, pensant la mondialisation et les nouveaux enjeux écologiques dans des économies de marchés globalisés, en mettant désormais l’homme au cœur des priorités.Ils sont d’autant plus favorables à cette approche que «la civilisation est en péril» comme l’affirme Alain Frienkelfraut dans l’émission C dans l’air en revenant sur la dé-civilisation et sur la déculturation des esprits, évoquant notamment comme illustrations, le vacarme nocturne provoqué par des jeunes de Villiers-le-Bel ou l’abrutissement de certaines émissions télé.Dans son Bloc-notes, l’éditorialiste Ivan Rioufol écrit quant à lui dans «La civilisation, idée moderne»: «La déculturation et la défrancisation, portées par une école qui ne sait plus transmettre et une immigration qui veut garder ses codes, sont autrement plus démoralisantes pour la nation. Pour avoir su identifier les attentes liées à la préservation de l’identité nationale et de la culture occidentale, Sarkozy répond à une amnésie collective sur le passé commun (…) Ce culte de la diversité, comprise par les minorités comme une invitation à conserver leurs particularismes, vient contredire la politique de civilisation appuyée sur l’héritage chrétien». Avant de conclure: «Si le président veut aller au bout de son raisonnement, il devrait plutôt faire rajouter, dans ce préambule de la Constitution, la référence aux racines judéo-chrétiennes et gréco-latines de la nation. Sur ce socle s’est bâtie la société des Lumières, sa laïcité, sa liberté d’expression. C’est le respect de cet universalisme qui devrait être imposé à ceux qui désirent rejoindre la France…». Entre autres commentaires qui nous viennent à l’esprit à la lecture de ces mots, retenons pour conclure cette suite dans les idées du président français qui ne fait qu’enchaîner avec la notion qui lui est chère d’identité nationale. Dans ce sens, son conseiller spécial, «Henri Guaino rappelait que l’idée d’une politique de civilisation n’était pas neuve chez Nicolas Sarkozy, qu’elle a fourni la trame de sa campagne électorale», ainsi que le souligne le professeur François Ewald dans son article «Retour de la civilisation?» paru dans Les Echos.Hormis qu’Edgar Morin, initiateur du concept, ne parle pas de nation et s’inquiète même de l’enfermement sur des identités closes, admettons que la «politique de civilisation» de Nicolas Sarkozy soit parfaitement dans l’esprit de la lettre, soit un new deal réformateur, mais comment dépasser alors le stade de la rhétorique et du concept, si ce n’est de l’illusoire utopie? Car si l’intellectuel peut se permettre de conceptualiser et de verser dans la métaphysique ou dans le lyrisme, le politique est tenu, quant à lui, aux côtés d’une réflexion de fond, à l’action et au résultat concrets, au risque de basculer dans la démagogie.


    Morceaux choisis

    ■ Ibn Khaldoun: «Le but de la civilisation, c’est la culture et le luxe. Une fois ce but atteint, la civilisation se gâte et décline, suivant en cela l’exemple des êtres vivants». (Al-Moqaddima)■ Aimé Césaire: «Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente». (Extrait de Discours sur le colonialisme)■ Sigmund Freud: «La civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition». (L’Avenir d’une illusion)■ Nicolas Sarkozy: «Le rêve européen a besoin du rêve méditerranéen. Il s’est rétréci quand s’est brisé le rêve qui jeta jadis les chevaliers de toute l’Europe sur les routes de l’Orient, le rêve qui attira vers le Sud tant d’empereurs du Saint Empire et tant de rois de France, le rêve qui fut le rêve de Bonaparte en Egypte, de Napoléon III en Algérie, de Lyautey au Maroc. Ce rêve qui ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation». (Extrait d’un meeting à Toulon le 7 février 2007).

    • SUIVEZ-NOUS:

    1. CONTACT

      +212 522 95 36 00
      [email protected]
      [email protected]
      [email protected]
      [email protected]
      [email protected]

      70, Bd Al Massira Khadra
      Casablanca, Maroc

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc