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    Politique Internationale

    Philosophe français en conférence au Maroc : Michel Serres: "Le travail n'est plus que circulation de l'information"

    Par L'Economiste | Edition N°:75 Le 15/04/1993 | Partager

    Académicien et philosophe français, Michel Serres était invité par l'INPT. Il devrait exposer ses idées sur la communication, devenue matière première du travail. La violence, le savoir, l'action: sa pensée éclaire, pour penser une période troublée par le chômage et les affrontements ethniques.

    Officier de marine, mathématicien, philosophe, historien des sciences, Michel Serres ne se laisse définir par aucune étiquette. Philosophe "errant", selon ses propres termes, fouineur comme un renard, il est traducteur, médiateur, multiple, à l'image d'Hermès le messager, qui traverse les savoirs, "voyage entre des espaces d'interférences".

    Né en 1930, près d'Agen, Michel Serres entre en 1949 à l'Ecole Navale, puis en 1952 à l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm à Paris. Licencié de mathématiques en 1950, de lettres et de philosophie en 1953, il est agrégé de philosophie en 1955, docteurès-lettres en 1968, chargé de cours à l'Université de Clermont-Ferrand entre 1958 et 1968. Il enseigne depuis 1969 l'histoire des sciences à l'Université de Paris Sorbonne et le français en tant que Full Professor à Stanford University (USA) depuis 1984.

    La raison de ses choix? "J'ai fait de l'histoire des sciences et de l'épistémologie d'abord pour avoir la paix", dit-il dans son livre "Eclaircissements", écrit en 1992. "Ces disciplines m'ont servi d'abri anti-terreur politique". Car il avoue plus loin: "la violence reste le problème majeur de ma vie"... "Hiroshima reste l'unique objet de ma philosophie". Chercheur solitaire, praticien de l'interdisciplinarité, il se retrouve aussi dans les institutions les plus prestigieuses. Imprévisible, libre, généreux du savoir. En 1990, il est élu à l'Académie Française, au fauteuil d'Edgar Faure.

    Intronisé officiellement en février 1991, il refuse de porter l'épée traditionnelle de l'académicien et demande à ses pairs de l'imiter lors de la séance de réception, en signe de deuil et de désapprobation profonde devant la guerre du Golfe qui se déroule alors.

    Enseignant par passion et volonté de partage. Michel Serres écrit et publie depuis 1968. On peut citer parmi son oeuvre dense les cinq livres d'Hermès" (parus entre 1969 et 1980 aux Editions de Minuit). "Le Détachement" (Flammarion 1983), "Les cinq sens" (Grasset 1985), "Le Contrat naturel" (François Bourin 1990), "Le Tiers-instruit" (François Bourin 1991). En mars dernier vient de paraître "L'histoire de la géométrie" dont il dit lui-même que c'est l'ouvrage de toute une vie: "projeté depuis sa jeunesse" parce que le thème l'intéressait en tant qu'historien des sciences, ce livre recouvre en effet aussi "la découverte de l'abstrait" dit-il ... "l'universel que porte toute culture, seul capable de lutter contre l'exacerbation des différences qui ouvrent à toutes les violences. Quelle terre mesure la géométrie?".

    Une histoire du travail

    "Et si le problème du chômage, de l'arrêt du travail, cette ombre de notre temps, tous pays confondus. Il 'était pas simplement conjoncturel comme on voudrait nous le faire croire, mais profondément structurel?".

    L'une des grandes questions qui soutenaient les interventions de Michel Serres aux rencontres culturelles à l'I.N.P.T. (Institut National des Postes et Télécommunications) à Rabat, les 5 et 6 avril 1993, est posée.

    Michel Serres cherche l'origine des grands systèmes de communication dans une histoire du travail pour aboutir à cette question, en réalité une constatation, "conséquence inestimable", dit-il, de l'analyse opérée. Car, "si le travail veut dire "transformation", peut-être avons-nous dépassé le système du travail proprement dit pour parvenir au stade de la circulation

    Si, dans un premier temps - un premier acte - le travail est formation d'une matière informe pour lui donner une forme préétablie (comme la maison construite par le maçon à partir du plan prévu par l'architecte, selon l'exemple que Michel Serres emprunte à Aristote), dans un second acte il devient transformation quand l'homme se saisit de la puissance du
    feu, avec la genèse et le développement de la révolution industrielle. Le troisième acte surgit "dans un monde brûlant", avec la construction des grands systèmes et le dépassement de la révolution industrielle. Il s'y agit d'information, d'un univers qui n'est plus de portage, mais de messagerie.

    Messager

    Comme Atlas portant le monde sur ses épaules et Hercule exécutant ses grands travaux symbolisent le premier acte (correspondant à la statique et à la dynamique), le démon (le Maxwell exprime le second. Il établit l'acuité perceptive susceptible de distinguer dans la matière entre le chaud et le froid: s'en induisent la puissance du choix, l'augmentation de la négentropie, le passage du travail musculaire à un travail perceptif de reconnaissance des formes allant vers le monde de l'information. A ce troisième acte correspond le messager, l'ange porteur de nouvelles, qui communique, émet, reçoit, traduit... "malgré les parasites qui mettent des obstacles à la messagerie".

    Michel Serres: "Le travail n'est plus que circulation de l'information"

    A chaque stade correspond un temps historique précis: temps d'abord "réversible", dit Michel Serres "où l'homme travaille sur des solides (les pierres par exemple) sans en changer fondamentalement la forme. Car on ne sait pas reconnaître les vraies formes qui se trouvent à l'intérieur de la matière". Mais le temps du travail humain devient "irréversible", au second acte, où se précipitent l'usure et le désordre avec le développement de l'entreprise industrielle. Enfin le temps du travail "angélique" est celui de l'intelligence, de l'imprévisible, "faisant de ce monde une société de communication qui se change en quatrième type de société: la société de la pédagogie et de l'apprentissage .

    L'Histoire n'est pas chronologique

    Ce serait une erreur de croire cependant que cette histoire retracée par Michel Serres est linéaire et progressive. Ce serait se méprendre complètement sur sa pensée. Notre organisme consiste à la fois en un squelette (système de portage d'Atlas), un système musculaire (Hercule en déplacement), un système de transformation (par la respiration par exemple), et un système circulatoire ("je suis le siège d'une immense messagerie"). De la même façon, chaque moment de l'Histoire dépend de la manière dont nous travaillons, dont nous analysons la matière, ni mieux ni moins bien qu'hier. Cette histoire n'est pas chronologique.

    Voilà pourquoi, si l'on s'en tient aux définitions traditionnelles du travail, on reste bloqué par un préjugé, et l'on peut dire qu'il n'y a plus de travail aujourd'hui, mais circulation. La logique bascule pour retrouver son équilibre. "Chez l'homme contemporain l'intelligence est en train de supplanter la volonté de puissance", dit Michel Serres, en affirmant son espoir sans illusion: "la société future peut être une société d 'intelligence et de paix ".Bien sûr, la communication est souvent pervertie: d'accord sur le constat, Michel Serres répond cependant que " les grands systèmes de communication sont soumis à une logique en bascule... Il n'y a pas de finalité bonne ou mauvaise du système, nous avons le meilleur outil de communication et nous conservons la liberté d'agir en bascule".

    S'il n'y a pas disparition de la volonté de puissance, il ne s'agit pas d'être injuste envers la société en prétendant, par exemple, qu'elle se trouve "en retard" par rapport aux systèmes de communication. "Et si le succès du technique venait du social?", suggère Michel Serres... "Si les réseaux techniques étaient adaptés au réseau social, les démocraties seraient rajeunies. Mais c'est une utopie". "Il existe une alliance immémoriale du savoir et du pouvoir", reconnaît le philosophe, mais si les technologies du savoir étaient autrefois centralisées, elles peuvent aujourd'hui être travaillées pour arriver à un partage du savoir échappant au pouvoir.

    Des intervenants insistant sur la crise de mutation que vit la société marocaine, et la transformation de l'information en désinformation, Michel Serres les convainc, en douceur, avec passion: le Maroc ne détient pas le monopole de la crise de société. L'Europe, l'Amérique la vivent aussi. "Peut-on contourner avec le logiciel ceux qui détiennent la production du matériel? Réduire le hard avec le soft? " Sans doute nous vivons une crise de désinformation grave, où les systèmes de communication travaillent "à la drogue", regrette-t-il. Mais "il faut se donner des arguments pour se battre et gagner... lutter contre cette fatalité". C'est le rôle de l'enseignant, celui des médias qui retrouveraient leur mission essentielle.

    Le pessimisme est un luxe

    "Nous avons toutes les raisons d'être pessimistes, admet M. Serres. Mais le pessimisme est un luxe, une philosophie de la renonciation. Et nous devons travailler, malgré tout, peut-être à cause de cela, aux effets bénéfiques du système".

    Michel Serres rappelle son analyse des parasites, telle qu'il l'a exposée dans le "passage Nord-Ouest". "Le parasite est un bruit de fond, gênant la réception d 'un message. C'est aussi une petite bête qui devient la cause d'une maladie. C'est enfin celui qui mange à mes frais... Ou bien le parasite détruit le système, il gagne mais se détruit lui-même en éliminant son champ d'action (le vainqueur d'une guerre n'est pas forcément celui qu'on croit); ou bien il est expulsé, et le système revient au statu quo; ou bien il se met à travailler en symbiose avec l'hôte, passer un contrat avec lui où chacun gagne".

    Ainsi "l'obstacle qui peut nous détruire peut aussi nous faire travailler à le dépasser" et dans la communication à utiliser la désinformation par l'éveil des sens, car, tout à coup, "ce qui a été perdu devient précieux". Quand on constate un échec on cherche une solution adéquate. C'est sur ce "système de balancier" que Michel Serres fonde son optimisme, son souci d'inventer une action pour "trouver un équilibre de l'homme avec la terre".

    Profondément pédagogue, attentif et clair, il possède l'art de partager avec un public, -"l'autre"- tout ce qui mérite de l'être, en dehors des débats inutiles.

    Michel Serres, philosophe sans étiquette

    Officier de marine, mathématicien, philosophe, historien des sciences, Michel Serres ne se laisse définir par aucune étiquette. Philosophe "errant", selon ses propres termes, fouineur comme un renard, il est traducteur, médiateur, multiple, à l'image d'Hermès le messager, qui traverse les savoirs, "voyage entre des espaces d'interférences".

    Né en 1930, près d'Agen, Michel Serres entre en 1949 à l'Ecole Navale, puis en 1952 à l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm à Paris. Licencié de mathématiques en 1950, de lettres et de philosophie en 1953, il est agrégé de philosophie en 1955, docteurès-lettres en 1968, chargé de cours à l'Université de Clermont-Ferrand entre 1958 et 1968. Il enseigne depuis 1969 l'histoire des sciences à l'Université de Paris I Sorbonne et le français en tant que Full Professor à Stanford University (USA) depuis 1984.

    La raison de ses choix? "J'ai fait de l'histoire des sciences et de l'épistémologie d'abord pour avoir la paix", dit-il dans son livre "Eclaircissements", écrit en 1992. "Ces disciplines m'ont servi d'abri anti-terreur politique". Car il avoue plus loin: "la violence reste le problème majeur de ma vie "... "Hiroshima reste l'unique objet de ma philosophie".

    Chercheur solitaire, praticien de l'interdisciplinarité, il se retrouve aussi dans les institutions les plus prestigieuses. Imprévisible, libre, généreux du savoir. En 1990, il est élu à l'Académie Française, au fauteuil d'Edgar Faure.

    Intronisé officiellement en février 1991, il refuse de porter l'épée traditionnelle de l'académicien et demande à ses pairs de l'imiter lors de la séance de réception, en signe de deuil et de désapprobation profonde devant la guerre du Golfe qui se déroule alors.

    Enseignant par passion et volonté de partage, Michel Serres écrit et publie depuis 1968 On peut citer parmi son oeuvre dense les cinq livres d'Hermès" (parus entre 1969 et 1980 aux Editions de Minuit), "Le Détachement" (Flammarion 1983), "Les cinq sens" (Grasset 1985), "Le Contrat naturel" (François Bourin 1990), "Le Tiers-instruit" (François Bourin 1991). En mars dernier vient de paraître "L'histoire de la géométrie" dont il dit lui-même que c'est l'ouvrage de toute une vie: "projeté depuis sa jeunesse" parce que le thème l'intéressait en tant qu'historien des sciences, ce livre recouvre en effet aussi "la découverte de l'abstrait", dit-il... "l'universel que porte toute culture, seul capable de lutter contre l'exacerbation des différences qui ouvrent à toutes les violences. Quelle terre mesure la géométrie?".

    L'éloge des métis et des mélanges

    "J'AI regretté toute ma vie une chose essentielle. Je suis fils de gens modestes. Or à mesure que je montais dans les échelles du savoir, il me semblait que je montais dans les échelles de la société, et cela me semblait injuste".

    C'est un moment fort de la rencontre avec Michel Serres qui s'ouvre. Il insiste sur la dissociation nécessaire du pouvoir économique et du savoir. En effet "le savoir est invariant par partage, au contraire de l'argent... Il y a dans le savoir quelque chose de miraculeux, de prophétique... je peux le donner sans le perdre.... Il porte un enrichissement duel".

    Cette raison le détermine, parmi d'autres, à sa passion de l'enseignement et à la construction de cette société pédagogique qu'il appelle de toutes ses forces. "Mon espérance, ajoute-t-il un peu plus tard, est de dire que l'argent ne résoudra pas les problèmes du Tiers Monde, mais bien plutôt l'enseignement et l'élévation des niveaux technologiques"... "La solution n'est pas seulement dans les mains de l'enseignant, de l'homme de culture, mais dans leur alliance ". Dans cette voie, une interdisciplinarité s'impose: entre les sciences dures ou exactes et les sciences humaines (douces); entre les sciences traditionnelles et les révolutions scientifiques; entre la philosophie traditionnelle, les lettres, les mythes.

    Aussi Michel Serres va plus loin. Il importe de penser autrement, en particulier la culture. La culture technique, fermée aux "humanités", est une culture "éclatée", destructrice. Par contre la vraie culture est synthèse, et surtout elle se pratique. Elle ne craint pas les cultures locales parce qu'elle sait en saisir l'universel et n'éprouve pas le besoin de dominer en soulignant les différences. La vraie culture est métissage.

    "Métissage, voilà mon idéal de culture. Blanc et noir, sciences et lettres, monothéisme et polythéisme, sans haine réciproque, pour une pacification que je souhaite et pratique", disait-il en 1992. Le 6 avril dernier à Rabat, où il animait des rencontres culturelles sur la communication, il s'expliquait: "le métissage se pratique... C'est le secret de l'apprentissage. Par exemple quand on apprend une autre langue le corps change, on n'utilise pas les mains ou le visage de la même façon. Une fois que la gestuelle a changé, un nouveau corps arrive dans; le premier. C'est vrai de tout t apprentissage"..."Chacun se retranche dans sa différence. Mais c'est une mode qui doit changer, car elle est porteuse de toutes les violences et de toutes les exclusions". Dans son livre "Le tiers-instruit", il fait l'éloge des métis et des mélanges: il faut tout simplement apprendre à nos savoirs à "marcher sur deux pieds, à utiliser les deux mains", et à comprendre l'avenir de la vulnérabilité présente: "la danse des flammes prend corps dans sa légèreté. Tous les corps non solides ont pris le parti de la faiblesse. Et l'on fait beaucoup plus de choses avec celle-ci qu'avec la force et la dureté. Le doux dure plus que le dur". C'est pourquoi l'évolution du monde ne dépend pas du savoir ou des performances techniques, mais de la renaissance de ce que Michel Serres aime nommer "les humanités", une instruction "tierce" dépassant les différences et les dominations, joignant ainsi la globalité d'une nouvelle planète à partir de la circulation, de l'apprentissage, des échanges. Rêve d'une société pédagogique de paix, d'intelligence.

    Thérèse BENJELLOUN

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