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    Culture

    Par quoi sommes-nous émerveillés?
    Par le Pr. Ali BENMAKHLOUF

    Par L'Economiste | Edition N°:2872 Le 02/10/2008 | Partager

    Ali Benmakhlouf est agrégé de philosophie et professeur des universités (Nice Sofia Antipolis). Il est membre du Comité consultatif national de l’Ethique (CCNE-France), de l’Institut international de Philosophie, de la Société française de Philosophie et de la Commission philosophie du Centre national des Lettres en France. Il co-dirige la collection «Débats philosophiques» chez Le Fennec, où ont été publiés sept titres. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le logicien allemand G. Frege, le logicien anglais B. Russell (du tribunal Russell) et le philosophe andalou Averroès. Son prochain livre sera consacré à Montaigne (chez l’éditeur Belles Lettres). LES philosophes d’Aristote à Descartes ont, dans leur ordinaire, insisté sur la nécessité de s’émerveiller pour connaître. Selon eux, au départ, l’homme est comme intrigué par son environnement. Il s’émerveille au sens où il s’étonne de tout. Mais, par la suite, la connaissance prend la place de l’ignorance et l’émerveillement disparaît. La quête philosophique commence donc par l’émerveillement, mais, pour éviter la passion du nouveau pour le nouveau, pour que l’émerveillement ne se dégrade pas en curiosité, il convient de le faire cesser quand l’obtention sereine de la connaissance a lieu. Descartes parlait de la passion d’admiration comme d’une capacité de l’homme à s’émerveiller: «L’admiration est une subite surprise de l’âme qui fait qu’elle se porte à considérer avec attention les objets qui lui semblent rares et extraordinaires»(1). L’homme qui ne s’émerveillerait de rien serait comme frappé d’hébétude devant le réel. Aussi Descartes a-t-il cherché à éviter deux écueils: d’une part, une absence d’admiration qui nous rend insensibles au nouveau et d’autre part, un excès d’admiration qui nous fait rechercher le nouveau pour lui-même sans viser à lui substituer le connu. . Le réel, inépuisable et polyglotteMais on peut tout aussi bien dire que l’émerveillement loin de cesser avec la connaissance l’accompagne car le réel est «inépuisable»(2) et ne cesse de provoquer l’étonnement philosophique. Aborder à chaque fois ce qui est connu comme une nouveauté ne consiste pas à être simplement curieux. C’est ce que défend Michael Edwards, professeur de littérature comparée et de critique littéraire au Collège de France, dans un ouvrage récemment publié(3). Chaque fois que se produit un changement d’aspect face au réel, l’émerveillement est là: ce que j’ai toujours pensé vrai se révèle faux: merveille; ce que j’avais toujours vu sous un angle familier me paraît soudain étrange: merveille; ce que j’avais considéré comme étrange, extraordinaire, s’inscrit maintenant dans le cours régulier des choses: merveille. Il y a donc diverses formes d’émerveillement caractérisées toutes par la surprise. La poésie nous émerveille par exemple car le poème pénètre en nous sans se faire annoncer: «s’émerveiller de la poésie, c’est sentir le pouvoir démesuré du langage, sa capacité de découvrir, d’ouvrir le réel dès que l’on ne cherche plus à exprimer le moi ou à communiquer le connu»(4). Dans la mesure où le réel parle toutes les langues, dans la mesure où il est «polyglotte», il reste la source continue pour produire merveille sur merveille. En parallèle, le langage accomplit le même travail: de façon impersonnelle, il suggère «des liens insoupçonnés, en faisant apparaître des sens latents». Prenons l’exemple de la langue anglaise, le mot «wonder» est à plusieurs entrées. On dit tout aussi bien «I wonder who’s at the door» («je me demande qui est à la porte»), «I wonder at your behaviour» (« votre comportement m’étonne»), «a wonderful sky» («un ciel admirable») et «the seven wonders of the world» («les sept merveilles du monde»)(5). Il faudrait ajouter à ces exemples le titre de l’ouvrage célèbre de Lewis Caroll, «Alice’s adventures in wonderland» («Les aventures d’Alice au pays des merveilles»). Ce livre à lui seul justifie de faire de la philosophie avec les petits enfants. . Angoisse et absence de règlesAlice s’étonne et s’impatiente, parfois même son étonnement cède à l’angoisse, car en perdant son monde familier elle perd aussi les règles qui rassurent. L’angoisse naît souvent de l’absence de règles. Cette angoisse peut aller jusqu’à la peur, voire à la terreur et de nombreuses tragédies ont pu souligner le lien entre l’admiration comme étonnement et la frayeur qui vient s’emparer du spectateur ou du lecteur. On s’étonne de ce qui arrive à Œdipe et l’on est en même temps terrifié de voir que son destin s’accomplit tragiquement, il en va de même de la tragédie où Agamemnon doit sacrifier Iphigénie ou de la tragédie d’Abraham devant sacrifier son fils. L’étonnement est dans ces cas-là porteur d’une commisération, d’une pitié et le latin a longtemps joué sur les assonances des deux mots d’admiration et de commisération (mirantur ac miserantur), sans compter que dans la tragédie le mal qui échoit à un individu apparaît d’une part immérité, d’autre part son caractère tragique est renforcé par le fait qu’il est provoqué par une personne de la même famille.En conclusion, le philosophe ne cesse de questionner la part d’ignorance qui est la sienne. Il mesure son savoir moins à ce qu’il sait qu’à ce qu’il ignore. Il n’oublie pas que la part de savoir qui nous est transmis est infime par rapport à celle qui a été perdue. En ce sens, il se dit comme Montaigne qu’il n’y a pas «moins de science de la science que de science de l’ignorance». Et devant cette science de l’ignorance, il ne cesse de s’émerveiller et de demander avec Maimonide «un guide pour les perplexes» (dalâlat al hâ’irîn).---------------------------------------------------------------------------(1) Descartes, Les passions de l’âme, article 70.(2) Michael Edwards, L’émerveillement, Fayard, 2008, p. 8.(3) Michael Edwards, L’émerveillement, Fayard, 2008.(4) Idem, p. 39(5) Ces exemples sont donnés par Michael Edwards, op.cit., p. 93


    Le monde sans nos habitudes

    Alice, dans l’ouvrage de Lewis Caroll, a sept ans environ et fait preuve d’un étonnement continu face aux bizarreries du monde, en raison de sa posture de veilleur distrait ou de dormeur en éveil. Le monde onirique qui nous est décrit dans cet ouvrage est notre monde sans les connexions coutumières, sans les liens réguliers auxquels nous sommes habitués. Si nous prenons notre monde sans ces liens, si nous le réduisons aux données de nos sensations sans les connecter entre elles, nous nous retrouvons dans le monde d’Alice, et à chaque passage d’une sensation à une autre, l’émerveillement s’accomplit. Quand le loir et le chapelier fou disent à Alice: «Voulez-vous plus de thé?» et qu’elle répond: «Comment puis-je en avoir plus puisque je n’en ai pas encore eu?» , l’émerveillement s’installe. Loin de le dissiper, le chapelier fou le renforce en disant: «Vous voulez dire: «comment pouvez-vous en avoir moins, puisqu’on a toujours plus que rien». Alice passe de l’émerveillement au désarroi et perd son sang-froid. Or, la devise de ce conte est «never loose your temper» («ne perdez jamais votre sang-froid»), autrement dit: sachez accueillir les situations étranges sans les accompagner d’une humeur sombre car le monde n’est pas là pour répondre à nos attentes, il est plutôt là pour nous offrir matière à émerveillement continu.


    Les lapalissades qui rendent perplexes

    LES philosophes dans leur ensemble insistent sur la nécessité pour l’homme de domestiquer le sentiment de peur ou de frayeur, et ce, en le poussant à «changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde» (Descartes). Inutile de rêver de posséder les châteaux en Espagne car la merveille visée ici est une chimère, un désir impossible à satisfaire et qui ne fait qu’entretenir l’angoisse au lieu de la dissiper. L’ordre du monde est à maîtriser par la pensée non par un acte de propriété. Et comme la maîtrise par la pensée n’est jamais totale, l’émerveillement se poursuit en se décalant sur la part de l’inconnu. Alice guette en chacun de nous dès lors que nous admettons que les évidences de la veille sont à interroger à nouveau car elles peuvent n’avoir pour elles que les apparences de la coutume. N’oublions pas qu’en anglais le mot «wonder» renvoie aussi bien à l’émerveillement qu’à la question. Si la philosophie nous pousse au questionnement et non aux certitudes simplifiées, alors force est de reconnaître que l’émerveillement est sa meilleure part. Non pas simplement sa part primitive appelée à disparaître, mais sa part permanente que le langage vient nourrir par ses merveilles. Dans Les aventures d’Alice au pays des merveilles, on s’émerveille à voir les mots établir des liens inattendus. La tortue de terre (Turtle), interrogée par Alice sur les origines de son savoir, répond qu’elle tient son instruction de la tortue de mer (Tortoise). Etonnement d’Alice: comment une tortue de terre a-t-elle accès à une tortue de mer pour être enseignée? La réponse vient, non pas dissiper cet étonnement, mais l’amplifier: «Tortoise taught us» («la tortue de mer nous instruit»). Cette phrase prononcée devient une lapalissade car, le mot «tortoise» se prononce comme les mots «taught us», c’est comme si on avait répété le même mot deux fois. Merveille du langage qui redouble la perplexité à partir d’une lapalissade!

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