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    Culture

    Moscou, le trublion des Caraïbes
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:2872 Le 02/10/2008 | Partager

    Notre consultant militaire est officier de carrière dans l’Armée française, ex-attaché militaire au Liban, chef de corps du 1er Régiment d’infanterie de marine. Il a aussi poursuivi des activités de recherche: études de crises internationales, rédacteur en chef de la revue Défense… et auteur de livres de référence sur le sujet, dont «La guerre au XXe siècle» (Hachette 2003), «Les crises internationales, de Pékin à Bagdad», (Editions Complexe, 2004)L’activisme russe dépasse l’imagination. C’est le cas, cet automne, en Amérique latine. Pas un jour ne s’écoule sans qu’une nouvelle initiative, déclaration, gesticulation militaire, ne vienne titiller les Etats-Unis dans leur arrière-cour. Une arrière-cour très sensible! On n’a pas oublié la crise des missiles de Cuba en octobre 1962. Il y a quarante-six ans, Moscou s’était mis en tête d’installer à 150 km des côtes de Floride des missiles à moyenne portée capables d’atteindre n’importe quel objectif situé sur le territoire des Etats-Unis. Kennedy avait brillamment relevé le défi.Aujourd’hui, rien de semblable! L’ambition du Kremlin n’est pas de dominer militairement les Etats-Unis ni de transformer çà et là les rapports de force existants. La Russie veut seulement démontrer qu’Alexis de Tocqueville avait raison quand il annonçait, dès 1840, dans son ouvrage «De la Démocratie en Amérique» que cette dernière et la Russie avaient pour destin commun de dominer chacun une partie du monde.. Des armes et des dollarsPour l’heure, au Nicaragua, à Cuba, au Venezuela, le Kremlin agit ou tente d’agir comme s’il voulait rendre à l’Amérique, dont la marine est effrontément présente en mer Noire depuis août, la monnaie de sa pièce.Au Nicaragua, la semaine dernière, l’ambassadeur russe a déclaré que son pays voulait moderniser l’armée de Managua. A vrai dire, celle-ci en a bien besoin. Ses équipements soviétiques sont hors d’usage. Ses 14.000 hommes n’ont plus les moyens de remplir leurs missions les plus élémentaires. Prudemment, Igor S. Kondrashev, l’ambassadeur russe, a précisé que son gouvernement n’entendait pas créer une menace pour les voisins du Nicaragua, mais seulement remettre son armée à niveau. Et pourtant! Le Nicaragua de Daniel Ortega a une solide réputation de trouble-fête. Moderniser son armée n’est pas anodin. De plus, Washington s’inquiète de l’existence au Nicaragua d’un stock de mille vieux missiles antiaériens à très courte portée SA7, capables théoriquement d’abattre un avion de ligne. Semblable armement limite la liberté d’action des appareils US de patrouille. Pour le Pentagone, le remplacement de ces armes par d’autres, plus modernes, constituerait, à n’en pas douter, un signal hostile. . La prudence du président ChavezIl y a Cuba où bruissent mille rumeurs. S’agirait-il de réinstaller une station d’écoute à Lourdès, d’aménager une escale permanente pour bombardiers à long rayon d’action, de construire une base pour sous-marins, voire d’aménager une aire de lancement pour fusées spatiales (voir encadré)? Nul ne le sait! Que les Cubains le souhaitent n’est pas non plus certain. Cependant, Moscou a les moyens de rendre ses propositions très attractives.Et il y a le Venezuela où l’entrisme russe est manifeste. De 2005 à 2008, Moscou et Caracas ont signé douze contrats d’armes pour un montant de 4,4 milliards de dollars. Début septembre, deux bombardiers Tupolev 160 y ont fait escale. En novembre vont avoir lieu des manoeuvres avec une escadre russe issue de la Flotte du nord. La semaine dernière, Caracas et Moscou ont signé deux accords, l’un concernant un prêt d’un milliard de dollars pour financer des achats de chars, d’avions de combat, de véhicules blindés, l’autre pour coopérer dans le domaine de l’énergie nucléaire. A ces deux conventions est jointe la signature d’un protocole entre Gazprom avec le pétrolier local, Petroleos, pour prospecter, construire des infrastructures, produire et raffiner pétrole et gaz. A première vue, ce prêt russe peut prêter à sourire. Le Venezuela est engagé pour dix ans dans de lourdes dépenses d’équipement, sa production de pétrole est en chute libre, avec un prix sujet à fortes variations. Les Russes usent là d’un procédé soviétique. De tous les prêts consentis par l’URSS à des pays «progressistes» du tiers-monde, aucun n’a jamais été remboursé. Pour autant, la Russie n’entend pas multiplier le nombre de gouvernements qui lui seraient politiquement inféodés. Le but de Moscou est de créer une menace périphérique pour les Etats-Unis en guise de représailles à l’expansion de l’Otan jusqu’aux portes de l’empire. Même si cette riposte ressemble aux jeux de la guerre froide, la situation est plus simple pour la Russie qu’elle ne l’était pour l’URSS. Sans contrainte idéologique, les Russes sont libres d’agir où bon leur semble. N’étant pas obligé de créer des Etats communistes, une simple livraison d’armes légères peut déstabiliser une région déjà fragile. Pour Moscou, un milliard de dollars employés à renforcer un pays hostile à l’influence américaine est de l’argent bien placé. Y compris si les armes livrées déstabilisent le Venezuela lui-même. Comme ce pays est un important fournisseur pétrolier des Etats-Unis, Moscou sera toujours gagnant! Pour agacer l’administration américaine, l’aide nucléaire est une autre corde à l’arc russe. Comme l’URSS en use avec l’Iran pour la centrale de Bouchehr, une coopération russe avec le Venezuela serait une occasion rêvée d’accroître son influence, sans grand danger. Au contraire de l’Iran, voisin de la Russie, le Venezuela, très éloigné, ne risque guère de tourner un jour ses éventuelles armes nucléaires contre Moscou. Et si le Venezuela paye la Russie pour édifier des centrales nucléaires, Moscou ne perdra rien à y consentir.Que ces projets, contrats, promesses viennent ou non à exécution, la Russie, clairement, souhaite faire contrepoids à l’Amérique. Et comme Moscou a aujourd’hui de l’argent à dépenser, ses offres de service, exemptes de contreparties idéologiques, sont crédibles. Des pays comme la Bolivie, le Nicaragua, le Venezuela… aspirent au soutien du Kremlin. Le seul pays de la région à n’avoir pas pris encore position est Cuba. Peut-être l’île espère-t-elle un arrangement plus fructueux et sans doute plus durable avec les Etats-Unis. A cela, c’est probable, Washington n’est pas encore disposé. La Maison-Blanche a pour l’heure d’autres chats à fouetter. Nombreux sont les spécialistes qui jugent par trop inconsistante la réplique américaine aux menées russes dans les Caraïbes. Au reste, la géopolitique est un art difficile. La semaine dernière, à Orenbourg (Oural), où il assistait à des manœuvres militaires en compagnie du président Medvedev, Hugo Chavez, s’il a justifié l’intervention russe en Géorgie, n’a pas voulu, au contraire du Nicaragua, reconnaître l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. Que les manœuvres russes se révèlent à terme d’assez vaines gesticulations est possible. Tant mieux si les agissements de Moscou ne conduisent pas à quelque guerre. Il n’en est pour l’heure nullement question.


    Les projets spatiaux russes à Cuba

    Le 17 septembre dernier, Moscou a fait savoir à La Havane qu’il souhaitait partager avec Cuba quelques technologies spatiales et aussi installer une base de lancement de fusées spatiales. Cette proposition faite par Anatoly Perminov, chef de l’agence spatiale russe Roscosmos, est significative à plusieurs titres, à la fois politiques et techniques:- Toute proche des côtes américaines de Floride (160 km), contrôlant les entrées au sud comme au nord du Golfe du Mexique, voire le delta du Mississipi, l’île de Cuba est sans doute le territoire qui revêt le plus grand intérêt stratégique dans la périphérie immédiate des Etats-Unis.- Cependant Cuba a été abandonnée à son sort par la Russie dès la fin de la guerre froide. La dure réalité géostratégique s’est imposée d’elle-même qui ne peut être changée: Cuba se trouve à proximité immédiate de la première puissance économique du globe tandis que la Russie se situe à une moitié de planète plus loin. Cuba se voit donc confronté à l’alternative suivante: ou amorcer un rapprochement avec les Etats-Unis, nécessairement long et difficile, ou bien céder à l’appel des sirènes russes, avec un profit immédiat mais forcément temporaire.- Créer à Cuba une aire de lancement de fusées spatiales présente un intérêt technique évident en raison du voisinage de l’équateur qui facilite les tirs. Une telle base, avec les investissements lourds qu’elle suppose, serait de plus pour Cuba une source d’emplois nombreux et de perfectionnement scientifique et technique.- Enfin, d’un strict point de vue de l’intérêt de la Russie, Cuba est l’endroit idéal pour rappeler à Washington que Moscou aussi a une périphérie sensible. Si le Kremlin juge que les Etats-Unis s’approchent trop près des zones d’intérêt russes, que ce soit par exemple en Géorgie ou en Ukraine, il restera à Moscou la possibilité d’agir dans les Caraïbes à partir de Cuba, par le biais de moyens militaires ouverts ou discrets.Reste à La Havane à décider de son avenir. Nul autre ne le fera à sa place.

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