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Culture

Mondialisation et droits humains
Par Bensalem HIMMICH

Par L'Economiste | Edition N°:2684 Le 02/01/2008 | Partager

Philosophe et romancier marocain. Né en 1949 à Rabat, Bensalem Himmich est professeur de philosophie à l’université de Rabat et auteur bilingue d’œuvres littéraire et philosophique (en arabe et en français). Trois de ses romans sont traduits en plusieurs langues. Il est lauréat de quatre prix, dont prix Naguib Mahfouz (2002) et prix Sharjah-Unesco (2003) pour l’ensemble de ses œuvres... Intellectuel engagé, Bensalem Him-mich est membre de plusieurs organisations culturelles internationales. Il milite en politique et dans le domaine des droits humains.Invité par l’Unesco, Bensalem Himmich a représenté le Maroc aux travaux de la Journée mondiale de la philosophie coorganisée avec la Société philosophique de Turquie du 22 au 23 novembre 2007. Pour rappel, à la même date de l’année 2006, Himmich avait présidé à l’organisation scientifique de la Journée mondiale de la philosophie au Palais des Congrès de Skhirat et prononcé la conférence d’ouverture sur le thème: «La philosophie et la condition du monde moderne». Ci-dessous un résumé de la conférence qu’il a prononcée à Istanbul le 22 novembre 2007. Face à l’état des lieux et aux nouveaux drames et enjeux du monde moderne, notre hypothèse est que seule une philosophie humaniste de proximité, soucieuse des valeurs et principes de justice, de bien-être et de sécurité des corps sociaux et des humains peut détecter et porter au savoir et à la conscience éthique toutes sortes de bévues et dérives, dont celles générées de plus en plus par la mondialisation en cours. En voici quelques-unes des plus marquantes: Certes, tout philosophe humaniste, depuis Socrate, sait à part soi que le monde comme il va est inacceptable, mais encore faut-il aujourd’hui que cet état de conscience trouvât une de ses expressions fortes dans des indicateurs et constats, témoins des déséquilibres et insécurités à l’échelle des nations et des sociétés ainsi que du mal de vivre de la grande majorité des terriens:1- Avec la mondialisation en cours, la tendance du capitalisme avancé des multinationales et des grandes places financières est de condamner les pays du Sud à jouer des rôles dans un monde qui échappe largement à leur maîtrise et encore plus à leur contrôle; un monde où la priorité absolue est aux performances productives et aux comportements compétitifs débridés, anomiques et sans véritable prise en compte de la grande fracture entre les pays globalisateurs du Nord (600 millions d’habitants, qui accaparent 80% des revenus mondiaux) et ceux globalisés du Sud (d’une population dépassant les cinq milliards dont 900 millions ne mangent pas à leur faim). Et cette fracture est mesurable tant au niveau des capacités économiques et médiatiques qu’à celui de la connaissance et de la recherche scientifique. Il en résulte que des notions tel global village (McLuhan) ou les nouvelles technologies (le numérique et l’Internet) ne sont, pour ces pays démunis, que de simples métaphores et des outils à usage très restreint ou privé.2- Depuis la création de l’OMC en 1995, les doutes subsistent sur les garanties contre les tendances protectionnistes au sein des pays européens par exemple, voire à l’échelle de la CEE elle-même, au cas où ces pays, pris dans la nasse de l’austérité et sous les menaces de récession, n’arrivent pas à résorber les multiples crises et difficultés internes qui ont pour noms les 20 millions de chômeurs, les 50 millions de pauvres, la précarité de l’emploi, «la fracture sociale», les problèmes de l’environnement, la xénophobie et le racisme latent ou en acte.3- Parmi les maîtres du monde, 400 richissimes (dont 150 sont originaires des pays pétroliers du Sud) détiennent à eux seuls l’équivalent de la totalité des dettes extérieures de l’ensemble des pays dits en voie de développement. Le montant de leurs fortunes personnelles dépasse de loin ce que gagnent annuellement 50% des habitants des pays les plus pauvres (soit quelque trois milliards de personnes) qui vivent dans le plus grand dénuement quant à leurs droits à la dignité, à la démocratie économique et à la sécurité alimentaire, hygiénique et mentale.4- Selon l’ouvrage de Jérémy Rifkin, The end of Work, 20% seulement de la population active suffisent à assurer la marche de l’économie mondiale, les 80% restants sont condamnés à vivre des problèmes de plus en plus ardus, au sein d’un monde où la règle est manger ou être mangé (to have lunch or to be lunch). La logique de la nouvelle économie confine de larges couches de demandeurs d’emploi au dilemme consistant à s’accommoder de petits jobs, ou bien endurer les misères du chômage et les tourments de l’insécurité de l’emploi, autant d’éléments abrasifs contre la dignité humaine qui prennent à revers le désir de formation et de culture, et qui en conjuguent les dégâts à la fois au présent et au futur. Situation insoutenable surtout lorsqu’on pense que les deux cents plus grandes multinationales de la planète représentent le quart de l’économie mondiale, mais n’emploient qu’un peu moins de 19 millions de salariés, soit 0,75% de l’ensemble de la population mondiale active. C’est ce qui fait dire à Robert Reich (ministre du Travail sous le premier mandat de W. Clinton): «La mondialisation est en train de créer dans nos démocraties industrielles une sorte de sous-classe de gens démoralisés et appauvris», c’est-à-dire en mal de dignité et de sécurité en face des vainqueurs de la globalisation, apatrides et en état de «déconnexion vis-à vis de leurs citoyens et toute forme de citoyenneté(1). 5- Les déficits du social et de l’humain, qui étaient à l’œuvre dans les années 80 du siècle dernier sous le libéralisme pur et dur du reaganisme et du thatchérisme, continuent à sévir dans d’autres pays du Nord qui déifient la culture boursière des spéculateurs et des golden boys (fondée, entre autres «qualités», sur «l’instinct de tueur», ou qui enregistrent, sans pouvoir réagir, qu’une entreprise qui licencie réalise une hausse de ses actions en Bourse, et que l’argent du plus fort est en mesure de provoquer la débâcle des moyens et petits porteurs, etc.; d’où déjà l’appellation en cours: killer capitalism, dans le cadre duquel les spéculateurs financiers et les global players (que le président Chirac nommait «le sida de l’économie mondiale») peuvent gagner en une minute quelques cent millions de dollars. D’autre part, les statistiques du FMI révèlent que dans les paradis fiscaux et les zones offshores circulent quelque 2.000 milliards de dollars échappant totalement au contrôle des Etats où ces fortunes ont été constituées…6- La culture médiatique et ses corollaires (free flow of informations, standardisation culturelle à l’américaine) créent de plus en plus un état d’hégémonie de la technologie de l’information et des multimédias sur l’ensemble des pays du Sud, et même sur l’Europe (sachant que les Etats-Unis d’Amérique importent de ce continent moins de 2% de leur consommation audiovisuelle.)7- La World-culture afférente à la globalisation se situe, selon toute vraisemblance, dans la tendance lourde du «turbo capitalisme», autrement dit dans l’affolante avalanche des modes, des gadgets, des tubes et du pub(s) qui sont autant de figures du consumérisme, du jetable et du prestement dégradable. Cette culture, largement amnésique, anticognitive et anhistorique procède des effets pervers de la libéralisation à outrance de l’économie de marché, lesquels effets sont de plus en plus stigmatisés et analysés par bon nombre d’essayistes et de chercheurs (tels Morin, Attali, Ramonet, Forester) ou même par des politiques, des hommes d’affaires ou de science économique (Robert Reich, George Soros, John Kenneth Galbraith, Amartya Sen et bien d’autres)(2). Il manque à ce tableau d’autres phénomènes qu’il convient juste, faute de temps, de rappeler: l’éclatement de la famille nucléaire, l’insécurité alimentaire, la pollution, le réchauffement climatique, etc. En somme, il s’avère que l’hyper- capitalisme mondialisé, atteint de cécité, a fini par ne plus avoir d’yeux pour les mal-partis, les mal-lotis et les malheureux de tout poil, ni pour les salariés de la peur rongeuse et persistante, autrement dit pour les floués et les vaincus des impitoyables olympiades de l’Idéologie managériale et productiviste. Ainsi dans ce système, l’amour du prochain devient un mot creux, voire  un non-sens; car de plus en plus lointain, le prochain finit par s’évanouir dans l’imperceptibilité et l’inconsistance et avec lui le principe de l’inviolabilité du droit à la dignité et à la reconnaissance… Dans sa Brève histoire de l’euphorie financière, John Kenneth Galbraith démonte, en connaisseur, le mythe de la culture financière et de «l’économie-casino» (formule utilisée déjà par Keynes), mythe fondé sur l’idéologie de l’argent qui présente le flair et le sens de la spéculation comme signes d’intelligence et de distinction. Or, ce mythe est largement mystificateur, car il inculque aux fous de l’argent facile les règles de la mémoire courte, par lesquelles ils peuvent occulter les crises et les chutes dont regorge l’histoire financière et boursière. «La chute périodique dans la démence, écrit notre économiste, n’est pas un trait merveilleusement séduisant du capitalisme. Son coût humain n’est pas négligeable, ses effets économiques et sociaux non plus. Aux lendemains du krach de 1929, les dégâts furent considérables et, on l’a vu, contribuèrent manifestement à la dépression qui suivit»(3).  Que d’incertitudes fait planer encore la mondialisation sur tant de dossiers relatifs à l’Etat de droit et à l’équilibre des forces à l’échelle planétaire, en plus de ceux relevant du social et de l’humain, c’est-à-dire de l’indéracinable besoin de justice, de dignité et de sécurité dans toutes les sociétés et les cultures peuplant le monde!En conclusion, il va sans dire que toute philosophie humaniste en la matière n’est ni une donnée évidente, ni le fruit d’un simple choix ou décret, mais une postulation d’un projet de longue haleine, dont la réalisation progressive passe par une lutte ininterrompue et exige des efforts continus de conquête et de reconquête pour éviter à la société de se fracturer et mouvoir à deux vitesses, et pour consolider non pas l’Etat-Providence, mais l’Etat de droit, comme agent actif de régulation et de partage et garant du meilleur fonctionnement des institutions et services publics et donc de l’Etat du bien-être, de la «sécuflexibilité (ou welfare State), bref de la préférence sociale et humaine. Ainsi donc, cette philosophie humaniste, loin de tout anthropocentrisme et à condition qu’elle soit au fait des réalités empiriques et des nouveaux problèmes et enjeux, est-elle à même de s’ériger en garde-fou ou antidote contre les iniquités et les violations de la dignité humaine de par le monde, celles-là mêmes que créent et exacerbent le libéralisme débridé et la marchandisation de la vie et des relations humaines. Dans l’optique d’une culture philosophique critique et constructive, humaniser la mondialisation en cours, c’est tempérer l’enseignement du tout-informatique-marketing-management par un enseignement ouvert sur les humanités, les philosophies, les arts, l’éthique religieuse ou laïque; humaniser la mondialisation, c’est aussi substituer aux lois implacables du marché, de la compétitivité à outrance et du killer capitalism celles d’une économie mondiale solidaire et à visage humain; celle qu’un Conseil de sécurité économique (proposé d’ailleurs par l’Internationale socialiste) peut symboliser et contribuer à faire fonctionner. `C’est à ces conditions, entre autres, que la globalisation pourra impacter fondamentalement le nécessaire codéveloppement et acquérir par conséquent l’adhésion maximale des peuples et des nations.


Le juge et la recherche de la vérité

Les bévues et dérives de l’idéologie globalisante, dont nous avons signalé quelques-unes des plus saillantes, ne peuvent être neutralisées ou à tout le moins atténuées que par une politique volontariste, visant essentiellement l’égalisation des chances, le juste partage des ressources, des biens et des décisions et la prise en charge des vulnérables, des pauvres, des exclus et autres victimes et vaincus de la compétition à tous crins et des lois implacables du marché. Car, en somme, économie sans éthique n’est que ruine de l’âme, tout comme science sans conscience, selon la belle formule de Rabelais. C’est dans cet esprit que l’économiste américain James Tobin (Prix Nobel, 1981) avait proposé une taxe d’environ 1% sur la masse monétaire des transactions financières de par le monde (quelque 1.500 milliards de dollars); taxe qui servira, entre autres fins, de préserver les économies nationales contre les crises subites, à aider les pays pauvres et les citoyens les plus démunis. L’association Attac et le mouvement altermondialiste ont en fait une de leurs idées phares…--------------------------------------------------------------------------(1) R. Reich, L’économie mondialisée, Dunod, Paris, 1993, pp. 13,18 ,286, 288.(2) G. Soros, Le défi de l’argent, Plon, Paris, 1995; A. Sen, L’économie est une science morale, La Découverte, Paris, 1999.(3) J. Kenneth Galbraith, op. cit., trad. fr., Le Seuil, Paris, 1992, p. 107.

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