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Culture

Monde musulman, médias et préjugés
Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

Par L'Economiste | Edition N°:2624 Le 04/10/2007 | Partager

Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de la rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.France 2 nous a récemment gratifié d’une émission à l’intitulé pour le moins binaire: «Maroc: le voile ou le bikini?» dans le cadre de son magazine «Un œil sur la planète».En dehors de quelques intéressants éclairages, on peut reprocher la reproduction d’une certaine grille d’analyse, chère aux médias de l’autre rive de la Méditerranée, qui revient comme un leitmotiv sur la fièvre islamiste menaçante. On peut soulever la question de la mise en œuvre journalistique réductrice qui jongle avec les extrêmes dans un style plutôt racoleur. On peut s’étonner du choix de certains (ou certaines!) invité(e)s tout en ressentant comme exclues du débat, des personnes plus représentatives.L’occasion pour «l’enquiquineuse» égérie ‘adliste Nadia Yacine de verser une larme sur ces familles qui vivent dans une écurie, avant d’aller déguster ses huit poulets rôtis avec ses amis. L’occasion pour la réalisatrice Leïla Marrakechi de se dire prête à sacrifier quelques libertés si les islamistes les lui imposent dans le cadre d’un processus démocratique (Facile, s’empresse t-elle de préciser, elle n’habite pas à plein temps ici!)L’occasion pour la veuve du jihadiste Karim el-Mejjati d’expliquer la rupture opérée dans leur vision du monde depuis les guerres de Bosnie et du Golfe, ce qui n’empêche pas les journalistes dudit magazine de continuer à se faire bercer par leur propre vision, en focalisant sur la pauvreté seule, pour expliquer cet islamisme qui fait si peur à l’Occident. Le rédacteur en chef, Patrick Boitet, explique: «Nous avons voulu présenter les deux visages actuels du Maroc: celui de l’archaïsme et celui de la modernité».Est-ce à dire que le port du voile est un signe d’archaïsme et que la modernité a pour label un bikini? Ce raccourci mental et ce jugement de valeurs à l’encontre d’une tradition religieuse et socioculturelle, opposée à un autre bout de tissu qui se veut l’apanage des femmes libres dans les sociétés modernes occidentales, ne risquent-ils pas de pousser au repli identitaire les esprits conservateurs, inquiets des risques de ce qu’ils jugent comme une aliénation?Cette simplification à outrance, qui a certes l’avantage d’attirer le chaland, ne prêche-t-elle pas par excès de caricaturisation d’une société autrement plus complexe? Les paradoxes et les décalages sont indéniablement marquants dans notre société, c’est un fait; la misère est endémique et la richesse ostentatoire, c’est certain. Mais reconnaissons qu’il y a d’autres angles que ces zooms grossissants qui sont un obstacle à la connaissance pour cause de prisme déformant. Il est à la portée de tout le monde d’opposer des visions antagonistes, au sein même des sociétés généralement émettrices de ce type d’images. Si on décide de réaliser un reportage sur Paris axé uniquement sur l’opposition entre le luxe fastueux et la misère noire (je ne vous dis pas l’avalanche des réactions outrées), on peut alors reproduire l’ambiance des résidences de Neuilly ou du XVIe, le faste des magasins des grandes marques; et tâter par ailleurs, le pouls du Neuf-Trois, après une visite guidée dans le surréaliste quartier de bidonvilles sur l’autoroute A6 peuplé par des Rom. Mais aurait-on donné l’image la plus juste de Paris?Comme signalé à juste titre dans les éclairants forums d’opinion sur le Net, consacrés aux réactions à l’émission «Maroc, le voile ou le bikini?» le Maroc au-delà des clivages, c’est aussi un pique-nique familial à Ifrane, une audition spirituelle dans une zaouïa, un déjeuner le dimanche dans une pizzeria, des surfers et surfeuses à Oualidiya… C’est une classe moyenne émergente et des milliers de fidèles qui pratiquent leur foi en dehors de tout étiquetage.Avant les élections législatives, faut-il le rappeler, certains médias occidentaux ont versé davantage dans la fantasmagorie que dans la fine analyse, en donnant à ce point le parti islamiste vainqueur qu’ils lui ont donné des ailes, tout en communiquant leurs peurs et leurs fantasmes. Finalement si raz-de-marée il y a eu, c’est celui des spéculations et des pièges du prêt-à-penser qui confortent les clichés et qui incitent à la paresse intellectuelle, puisque les mêmes schémas peuvent être globalement reproduits à l’infini, les sociétés musulmanes étant souvent considérées comme un bloc monolithique, abstraction faite de leur pluralité et de leurs différences.Toute personne lisant les journaux étrangers ou regardant les télévisions satellitaires, peut évaluer le nombre de débats, d’enquêtes, de reportages, des plus pertinents aux plus biaisés qui ont pour sujet les sociétés musulmanes en général et l’Islam en particulier. S’ils devaient éclairer sur un seul point, ce serait bien sur la centralité de cette question en Occident. Pour s’en convaincre, faisons une rapide revue de presse du mois de septembre de quelques journaux français. Sur Libération, on retient ce débat animé par Marc Sémo, avec le juriste et ancien ministre tunisien de l’Education, Mohamed Charfi, et les auteurs égyptiens Adel Rifaat et Bahgat Elnadi: «L’Islam est-il compatible avec la laïcité?» Sujet immense, lié nous dit-on à des thématiques comme la montée des partis islamistes, l’affaire du voile en France, les caricatures du Prophète ou l’Islam en Occident.Le Point, quant à lui, choisit un débat avec Malek Chebel «L’Islam est victime de sa culture esclavagiste», suite à la publication de son livre «L’esclavage en terre d’islam».Le Monde établit une jonction entre l’international et le national avec cet  article de Stéphanie Le Bars à l’intitulé explicite: «En Europe, l’Islam radical attire plus de convertis, mais très peu deviennent djihadistes».L’Express  titre: «Le paradoxe d’Ankara»; Le Nouvel Obs: «Turquie: l’armée au secours de la laïcité»…Côté livres, la production est aussi intéressante, les avis divergent mais la thématique reste semblable, centrée qu’elle est sur l’Islam, ses rapports à l’Occident et à la modernité. Retenons à ce titre, l’ouvrage de l’historien Jean-Paul Roux, publié chez Fayard en avril 2007 avec pour titre évocateur: «Un choc de religions: La longue guerre de l’islam et de la chrétienté (622-2007)». Reprenant pour son compte la théorie du choc des civilisations, l’auteur explique par des considérations religieuses la genèse d’un antagonisme depuis les conquêtes musulmanes en Méditerranée, en passant par les Croisades, la mainmise ottomane, la colonisation européenne, la guerre d’Algérie, jusqu’à la 2e guerre d’Irak, avant de boucler la boucle, en agitant le spectre du règne de la Chariâ «sur les vieilles terres occidentales du Christ». Car, nous étions prévenu d’emblée, depuis la page de présentation: «Malgré tout ce que chrétiens et musulmans se sont mutuellement apportés, ont échangé, malgré l’admiration qu’ils ont pu avoir les uns pour les autres, cette guerre est une réalité. Elle n’a jamais vraiment pris fin».Heureusement que l’opus du démographe Youssef Courbage et de l’anthropologue Emmanuel Todd, «Le rendez-vous des civilisations», paru en septembre 2007, chez le Seuil, vient nous réconforter en équilibrant le débat. Ce qui n’empêche pas le journal Le Monde de titrer «Islam-Occident : le rendez-vous manqué» dans son compte-rendu du livre.S’opposant à ces visions réductrices et pessimistes, les auteurs contestent la théorie de choc des civilisations et expliquent, chiffres et indices à l’appui, la diversité des sociétés musulmanes en marche vers la modernité.Dans cette même veine, nous ne restons pas insensible à l’éclairage d’Olivier Roy qui démythifie les craintes de la société française par rapport à l’Islam et aux menaces qu’il est censé représenter contre ses valeurs et ses institutions, dans son ouvrage «La laïcité face à l’islam» paru en 2005. Ce grand chercheur au CNRS, agrégé de philosophie, pointe en effet du doigt ce qu’il nomme «cette suspicion gauloise maladive» qui ignore la forte majorité des musulmans modérés, qui confond islam et fondamentalisme... Il exprime sans ambages dans son introduction: «Si c’est l’immigration ou le Moyen-Orient qui font problème, il faut le dire clairement et cesser de nous bassiner avec les versets du Coran. Et si ce n’est ‘‘que’’ l’islam qui est en jeu, il faut cesser de penser l’islam à travers la banlieue et la banlieue à travers l’islam».Bref, le titre pose bien la problématique d’une laïcité, voulue par certains comme une religion civile, face à l’Islam. Les Occidentaux ont tendance à vouloir exporter vers le monde musulman, de manière stricte et autoritaire, leurs concepts politiques, édictés à la suite d’expériences historiques propres et dont la définition exacte ne fait pas l’unanimité en leur sein même. Marquée par un long combat contre la domination de l’Eglise, baignée par la philosophie des Lumières, la France à titre d’exemple adopta le principe de séparation des pouvoirs politico-administratif et religieux, appelé laïcité.Ses textes fondateurs sont la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et la loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Eglises et de l’Etat. Son application de la laïcité est jugée la plus radicale en Europe où beaucoup de démocraties ont adopté des régimes, dits séculiers lesquels font référence à Dieu dans leurs Constitutions. En Allemagne, les impôts ecclésiastiques sont prélevés par l’Etat et l’école publique dispense une éducation religieuse. Le catholicisme est également enseigné dans les écoles en Espagne, de même qu’en Italie où il a perdu son statut de Religion d’Etat bien que ses principes soient déclarés «patrimoine historique du peuple italien».En Suisse, la Constitution commence par «Au nom de Dieu tout-puissant!» tandis que la Constitution irlandaise ou grecque fait référence à la Sainte Trinité… La Grande-Bretagne a l’Eglise anglicane comme Religion d’Etat, tout comme l’Eglise évangélique luthérienne est officielle au Danemark ou en Finlande…Conclusion: pourquoi les pays musulmans, riches de leurs particularismes, ne peuvent-ils se baser sur des référentiels religieux dans leur Constitution et assister à l’émergence de partis dits islamistes, comme en Europe, de partis démocrates chrétiens, sans être inlassablement présentés dans les médias comme archaïques?


Une petite tête blonde pour corriger les clichés

Le cas ultra-médiatique de la disparition de la petite Maddie et la folle lueur d’espoir déclenchée par cette photo floue, prise depuis un car, par une touriste espagnole, d’une fillette marocaine aux cheveux blonds sur le dos de sa maman, nous a permis de prendre conscience de l’ampleur des stéréotypes sur notre monde qui ont un parfum de Moyen-âge.L’Agence MAP produit à ce titre une savoureuse dépêche: «Les Espagnols découvrent l’existence de personnes blondes au Maroc». «Finalement cette fausse piste, souligne El-Mundo, aura servi au moins à battre en brèche l’idée que le Maroc était un pays de ‘‘bruns’’».Pour expliquer cet extraordinaire phénomène, le journal britannique, Daily Mail souligne que les Berbères sont des descendants d’anciens esclaves européens. Reste à savoir dans ce cas, si tous les basanés d’Europe ne sont pas les descendants des Sarrasins!!!


Un nouveau démon médiatique appelé Iran

A travers Courrier international, nous avons pu découvrir cet article du The Wall Street Journal : «En Iran, il y a juif et juif». Son auteur Farnaz Fassihi s’intéresse à une série télévisée iranienne intitulée «Virage à zéro degré». Consacrée au destin tragique de la communauté juive en Europe sur fond d’histoire d’amour entre un Irano-Palestinien musulman et une Française juive, la série diffusée tous les lundis, connaît un franc succès en Iran. Hassan Fathi, son auteur et réalisateur, possède à son actif plusieurs fictions dédiées à l’histoire iranienne, ainsi qu’un long métrage, appelé «Mariage à l’iranienne» dans lequel il retrace, entre comédie et romance, l’histoire d’un mariage entre une Iranienne et un Américain.Concernant le choix de la thématique de cette série qui peut étonner au pays des Mollahs, il précise que “Les Iraniens ont toujours fait la différence entre les juifs ordinaires et les sionistes”. L’auteur de l’article, Farnaz Fassihi, affirme pour sa part que «le financement de l’émission par le régime de Téhéran met en évidence la façon subtile et souvent recherchée dont l’Etat iranien use de son emprise sur la télévision pour diffuser des messages d’ordre politique».On est tout de même loin du ton du The New Republic qui n’hésite pas à titrer: «Ahmadinejad’s Demons» (Les démons d’Ahmadinejad) tandis que le Daily News accueillait ainsi le président iranien à son arrivée à New York: «The Evil Has Landed» (Le Diable a atterri). On se souvient alors de cette rencontre heureuse avec ce chef- d’œuvre télévisuel, témoin de véritable quête de connaissance. Il s’agit de l’émission «Des trains pas comme les autres», produite par France 2, laquelle dans son édition consacrée à l’Iran (Elle date déjà!) faisait admirer des paysages extraordinaires, de somptueux trésors archéologiques et architecturaux, ainsi que le quotidien d’une population vivant ses traditions en toute modernité et donnant le reflet d’une société pétrie de civilisation. Mais en ces temps de «guerre psychologique» où le débat tourne autour de la bombe, des sanctions, de la guerre ou de pas guerre… l’accent tend globalement vers l’effacement d’un peuple et de son histoire, allant outre-atlantique jusqu’à colporter des rumeurs et à diaboliser un chef d’Etat démocratiquement élu qui devient à lui seul l’incarnation du Mal (comme hier Saddam!) ce qui prépare les esprits au «pire».

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