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Politique Internationale

Maurice Arama : Delacroix était venu au Maroc par hasard

Par L'Economiste | Edition N°:61 Le 07/01/1993 | Partager

Delacroix découvre le Maroc du XIXè siècle, peint ses couleurs, sa lumière. Le pionnier des orientalistes va aussi inspirer le fauvisme et l'impressionnisme, écoles de la lumière. Matisse, Dufy, Majorelle feront le voyage. Maurice Arama, spécialiste de Delacroix, raconte cette épopée artistique.

Maurice Arama est né au Maroc a Meknès, en 1934. Il était professeur à Rabat avant de devenir directeur de l' école des Beaux-Arts de Casablanca et président du Salon d'Automne marocain. En 1962 il a regagné Paris. Une de ses grandes spécialités, puisque c'était aussi sa thèse d'études au Musée du Louvre, c'est Delacroix.

Aujourd'hui, à travers le monde, on le reconnaît comme le spécialiste de la question et c'est cette oeuvre qui le ramène fréquemment au Maroc. Il a réalisé plusieurs films et écrit plusieurs livres sur l'art. On lui doit : " Itinéraire marocain ", " Le Maroc de Delacroix "... Tout récemment on vient de lui décerner un prix (Prix Elie Faure 1992) pour l'ouvrage qu'il a publié sur les carnets de voyage au Maroc de Delacroix. Ce prix s'ajoute à celui remis par l'Académie des Beaux-Arts de Paris (Paris Harmattan 1992). Voici un entretien avec l'auteur.

- L'Economiste : Pourquoi Delacroix, pourquoi ce choix ?
- M. Arama : Parce qu'il fut le premier à être venu au Maroc en 1832 et le premier peintre à avoir donné du Maroc un regard particulièrement exceptionnel. Il est aussi le premier à avoir peint au Maroc pendant quelques mois et puis à avoir toute sa vie été inspiré par le Maroc. Grâce à lui, le paysage marocain et la lumière marocaine ont permis une révolution de la peinture mondiale. S'il y a eu l'impressionnisme et le fauvisme après, c'est grâce au Maroc et c'est à cause de Delacroix.

- Mais pourquoi n'avez-vous pas eu cet élan esthétique, je dirais même évocateur envers Matisse, puisque ce peintre a vécu lui aussi une expérience artistique au Maroc?
- Matisse n'est venu au Maroc que parce qu'il y a eu Delacroix. Entre les deux peintres, il y a toute une génération de peintres. J'en ai fait un livre que j'ai publié sous le titre "Itinéraire marocain ". Dans cet ouvrage, je présente, après Delacroix, tous les peintres français, anglais, italiens, suisses, espagnols, belges, hollandais qui sont venus au Maroc. De grands peintres comme d'autres moins importants, qui sont venus avec la coloniale. On peut en citer : Gabriel, Rousseau, Théodore Rousseau, Dufy, Marquet, Majorelle, Von Dongen, Bacon. Tous ces peintres trouvaient au Maroc une certaine facilité de vie, une certaine lumière. Matisse est venu au Maroc à deux reprises, en 1911 et entre 1912 et 1913.

- Qu'est-ce qui les attirait au juste ?
- La distance et de tout temps la lumière. Il fut un temps où le grand voyage intiatique c'était le soleil. Les peintres avaient l'habitude d'aller en Italie pour s'y ressourcer. C'est un endroit d'art. Puis beaucoup de peintres sont allés en Orient et en Extrême-Orient. D'autres ont préféré le Maghreb. En effet, avec la conquête de l'Algérie, on fréquenta ce pays ainsi que le Maroc. Là, ils avaient ce qu'il fallait, c'est-à-dire du soleil et une vie facile.

Pour Delacroix, ce fut une révélation. Il s'est beaucoup inspiré des lumières du Maroc. Ceux parmi les peintres qui sont venus à Tanger, parce qu'a l'époque Tanger était enclave internationale, ont découvert effectivement des choses. Le vent de Tanger qui remue les nuages, fait qu'on a une lumière très fine et très douce. Delacroix, ayant appris la théorie de la fragmentation et du spectre solaire, avait noté dans un de ses carnets les détails suivants : "Face au vert, la couleur primaire, face à l'orange, la couleur primaire". Il l'a appliquée à un certain nombre de choses qu'il avait remarquées sans en faire des théories.

- Delacroix n'était-il pas venu comme ambassadeur en quelque sorte ?
- C'était mieux qu'un ambassadeur. Il était venu au Maroc par hasard. En effet, il y avait la nécessité d'envoyer, par la France, un ambassadeur auprès du Sultan Moulay Abderrahman. Pour accompagner ce diplomate, on désigna Eugène Delacroix. Et c'est une comédienne qui jouait dans "Hernani ", de Victor Hugo, qui servait d'intermédiaire pour cette expédition. Tout ça pour vous dire que Delacroix était venu ici par hasard. L'actrice était une intime du diplomate.

- Qu'est-ce qui pousse un peintre, en dehors du contexte politico-colonial, à choisir la distance ? Est-ce que le peintre est quelqu'un d'intemporel qui ne cherche pas à s'enraciner à une terre ?
- Le peintre tout comme le poète, comme le musicien, est un être d'une grande sensibilité. Les peintres sont par nature anxieux. On est comme des girouettes, on est mu selon le vent qui vient. On veut plaire, on veut apporter du nouveau, on veut être aimé. On voyage, on cherche et on se cherche.

- Est-ce qu'il n'y a pas quelque chose de narcissique là-dedans ?
- C'est la définition même de l'artiste. C'est un être troublé.

- Et l'art d'aujourd'hui ?
- L'art d'aujourd'hui est affecté par la vraisemblance et par le stéréotype. Il suffit par exemple qu'un artiste fasse une chose pour que 40.000 autres se mettent à en faire de même. Il n'y a que des imitateurs, des clowns. Il n'y a plus de créativité. L'artiste fait n'importe quoi, la galerie a besoin de choses à montrer, le journaliste dit : c'est magnifique, l'autre dit : superbe. Alors on monte le prix.

- Quelle est, d'après vous, la solution face à ce magma ?
-C'est un magma qui nous dépasse.

- Pour le journaliste, qu'est-ce que vous préconisez à son sujet ?
- Il faut qu'il soit suffisamment pourvu de culture, de formation et de sensibilité.

- Du critique ?
- Il faut qu'il soit très dur pour ne pas tomber dans n'importe quelle compromission.

- Pour le galeriste ?
- Je me moque du galeriste.

- Pour finir, voudriez-vous nous dire, M. Arama, quel serait l'état d'esprit de Delacroix s'il venait à être ressuscité, lui qui avait noté dans son journal : "Ah ! que je voudrais revenir dans cent ans pour savoir ce que l'on pensera de moi !"
- Je crois qu'il aurait été émerveillé par un certain nombre de choses qui sont en train de partir très vite. Je suis heureux de voir qu'un certain nombre de traditions n'ont pas encore disparu du Maroc.

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Entretien réalisé par Abderrazzak RAZAK

N.B. La revue "Museart" a publié un spécial Maroc avec Delacroix. Les passionnés de Delacroix qui feraient un saut à Paris pourront en profiter pour voir les trois expositions en cours au "Musée Condé de Chantilly", la galerie "Gary Roche" et bien sûr au Musée Delacroix.

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