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    Culture

    Maladies de civilisation et promesses non tenues de l’ère moderne
    Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

    Par L'Economiste | Edition N°:2662 Le 29/11/2007 | Partager

    Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.A vingt ans, avec une identité attachée sentimentalement à la mémoire et un modernisme optimiste de jeune fille rêvant niaisement d’un monde meilleur, je pensais que, dans le futur, l’humanité entière serait nourrie à sa faim et que la maladie serait vaincue grâce au triomphe éclatant de la science.Quelques délires technocratiques, basculant carrément dans la science-fiction, exposés pourtant dans de prestigieux magazines scientifiques étrangers de l’époque, m’avaient donné à réfléchir sur ces gélules qui remplaceraient nos repas, espérer en de nouvelles sources d’énergie et m’interroger sur la crédibilité de ces plans de maisons dans l’espace.Ce tableau fabuleux, si idéalement présenté, a, le moins que l’on puisse dire, non tenu ses promesses, depuis voilà près de huit ans que ce mythique An 2000, cristallisation de tous les fantasmes millénaristes, s’est engagé; et que mes vingt ans ont maintenant vingt ans... La famine n’a jamais autant côtoyé la surbouffe, ni menacé à ce point de sévir, devant les risques, notamment, des semences brevetées comme nouvelles perspectives du capitalisme mondial, sur le chemin conquérant de la privatisation des organismes vivants et des ressources biologiques; et par-là, de l’asservissement des agriculteurs pour l’éternité. La gestion des nouveaux risques environnementaux s’impose par ailleurs, chaque jour un peu plus, avec entre autres préoccupations, l’épuisement et la destruction des sols liés au productivisme, la réduction du potentiel agricole, la pollution chimique et industrielle…L’urbanisation, si exaltée par les futuristes, pose d’innombrables aléas, mis en exergue par les sociologues tels que l’éclatement de la famille élargie et la fragilisation du tissu social. De son côté, la médecine moderne, en dépit de ses progrès remarquables, n’a pas réussi à éradiquer toutes les maladies anciennes et se trouve, de surcroît, confrontée, paradoxalement, à d’autres formes de pathologies qui pointent leur nez avec plus de recrudescence. Qui n’est pas interpellé par le cas du sida, né au XXe siècle? Comme qui peut contester l’augmentation frappante des cancers depuis la seconde guerre mondiale, alors que cette pathologie était pratiquement inconnue dans l’Antiquité, ou nier l’ampleur de toutes ces autres maladies dégénératives, dites de civilisation? Principales causes de mortalité dans les pays industrialisés, entraînant la dégénérescence progressive d’un organe ou des tissus, souvent congénitales, elles peuvent être bénignes ou graves et aller de l’allergie à la maladie de Crohn, des problèmes cardio-vasculaires à l’Alzheimer ou au Parkinson. Des maladies rares, aux noms étranges, apparaissent en effet dans certaines contrées industrialisées, comme surgies d’un scénario de film d’angoisse, telle que la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Certaines pathologies traversent ainsi la barrière des espèces depuis que la vache est devenue folle. Faut-il s’en étonner si cette race bovine est contrainte à se nourrir de farines animales et que l’homme, en Frankenstein, s’est mis à manipuler, dans une course folle vers le chaos, les lois harmonieuses de la nature?Comment ne pas évoquer alors, à ce stade de notre présentation, la vieille et si actuelle méthode du docteur Catherine Kousmine, basée sur l’observation clinique et sur la médecine expérimentale et qui pose comme principale interrogation de savoir s’il n’y a pas eu récemment «une faille dans la transmission fidèle des traditions alimentaires millénaires».Ce bout de femme énergique et charismatique, née en Russie en 1904, décédée en Suisse en 1992, exerça la médecine pendant 58 ans, publia de nombreux articles et trois ouvrages, forma plus de soixante médecins et se fit remarquer par ses impressionnants succès thérapeutiques sur des cas de cancer, de sclérose en plaques et de polyarthrite chronique.Une des premières à s’intéresser au rôle de l’alimentation et des compléments alimentaires dans la correction des maladies dites dégénératives, le Dr Kousmine analyse lucidement le chamboulement profond des mœurs alimentaires sous l’effet de l’industrialisation, ainsi que le bouleversement radical des modes de vie et de production. Progressivement, explique t-elle, nos tables se vident de tout ce qui fait l’équilibre de notre organisme: les céréales complètes (à ne pas confondre avec la farine blanche!), riches de leurs principes vitaux, fraîchement moulues, telles qu’elles étaient consommées depuis la nuit des temps par tous les peuples de la planète avec leur diversité (blé, millet, orge, sorgho, maïs, riz...). Les huiles pressées à froid qui gardent toutes leurs vertus antioxydantes naturelles et leurs vitamines, si précieuses pour nos cellules.  Les fruits et légumes frais avec leurs sels minéraux, leurs oligo-éléments, leurs vitamines et leurs fibres... En parallèle, de grandes quantités de protéines animales débarquent sur nos tables, auprès d’autres graisses, d’ordre végétal, ainsi que du sucre blanc raffiné, en abondance. Sans oublier tous ces additifs, ces conservateurs, ces colorants, ces arômes et édulcorants qui brouillent nos sens.Résultat, même si l’homme est nourri en quantité, son corps souffre de carences chroniques en éléments vitaux essentiels, laissant le terrain propice au déséquilibre immunitaire et au développement des maladies dites dégénératives.La tumeur cancéreuse, selon ce schéma, n’est donc pas envisagée comme un «corps étranger», mais comme une production de l’organisme dont il faut comprendre la cause pour mieux l’éliminer. Comment ne pas enchaîner alors avec le dernier ouvrage, «Anticancer»,  de David Servan-Schreiber, paru en septembre chez Robert Laffont et qui rejoint, sans la nommer, la théorie du Dr Katia Kousmine sur l’alimentation. Médecin et chercheur, auteur de «Guérir», traduit en vingt-neuf langues, ayant lui-même souffert de cancer, l’auteur déclare que «pour lutter contre cette maladie, il faut aussi faire appel à nos défenses naturelles. La médecine occidentale moderne dépiste et soigne le cancer, mais elle ne tire pas parti des découvertes récentes qui montrent comment mieux s’en protéger ». Il expose ainsi les axes d’une biologie du cancer, présentée par l’éditeur comme une « nouvelle vision», fondée sur la prémunition contre les déséquilibres de l’environnement et sur l’ajustement de notre alimentation, en établissant une relation différente à notre corps et à notre psychisme. « Ce qu’on met dans la bouche, tous les jours, trois fois par jour, dit-il, a une importance marquante pour la biologie des cellules.» Or, les profonds bouleversements des mœurs alimentaires depuis la seconde guerre mondiale, l’augmentation du sucre et des graisses, ainsi que la généralisation des pesticides, a créé un terreau favorable à la propagation de la maladie. Dans ce même ordre d’idées, le Fond mondial de recherche contre le cancer vient de publier un rapport monumental établissant un lien direct entre le cancer et l’alimentation. Conclusion: cette causalité, tant défendue par la théorie du Dr Kousmine, décriée par quelques adeptes exclusifs de la médecine conventionnelle pour manque de fondements scientifiques, est aujourd’hui mise en évidence et de plus en plus recommandée par la communauté scientifique. Ce rapport si évident de cause à effet entre l’alimentation et la santé ne peut donc que nous inviter à une réflexion globale, en matière de prévention et de sensibilisation, agissant ainsi sur les causes et non seulement sur la maladie stricto sensu. S’il ne s’agit pas de révolutionner le monde, devant un tableau général si sombre et si chaotique, du moins pouvons-nous commencer à appliquer pour nous-mêmes, une hygiène de vie saine et équilibrée dont la nourriture, au sens véritable du terme, serait l’image. Quant au reste du débat, pratiquement d’ordre philosophique, tant il semble hors de portée, comme dans une inéluctable fatalité, il peut être résumé par les propos du professeur en cancérologie Dominique Belpomme. N’est-ce pas lui qui déclarait dans son livre, au sujet de «ces maladies créées par l’homme», qu’«on soigne les malades atteints du cancer et non l’environnement qui est lui-même malade»?


    Famines et épidémies des temps anciens

    IL est significatif de constater que les famines et les disettes, après avoir affaibli l’organisme, ouvrent le chemin aux épidémies. Phénomènes récurrents dans l’histoire de l’humanité, l’une des plus mortelles est la peste, d’origine bactérienne, véhiculée par les rongeurs, vécue comme un fléau divin.Au Moyen Age, la pandémie qui frappa le plus l’imaginaire et marqua les annales est incontestablement la peste noire, dite bubonique. Partie d’Asie centrale, elle gagna la Chine et l’Inde, avant d’atteindre les bords de la Méditerranée, de dévaster toute l’Europe et de provoquer de grands ravages au Maghreb entre 1347 et 1350. Selon le voyageur Hassan El-Ouazzan, dit Léon l’Africain, «la peste se manifeste en Berbérie tous les dix, quinze ou vingt-cinq ans. Elle emporte, quand elle survient, un très grand nombre de gens». Dans les sources marocaines, le mot peste est rendu par le terme arabe «Ta’oun», si ce n’est «Al-wabaâ», c’est-à-dire une épidémie mortelle de manière générale, de type typhus ou choléra à titre d’exemple.Parmi les innombrables épidémies rapportées dans les sources écrites, contentons-nous de signaler quelques-unes des plus frappantes, détaillées dans les travaux de Bernard Rosenberg et de Hamid Triki consacrés aux XVIe et XVIIe siècles.En 1441-2 déjà, une sévère épidémie frappe durement le pays. Elle dure 18 mois et se solde par des pertes humaines considérables, évaluées à 400 jusqu’à 500 personnes par jour. D’autres épidémies suivent en 1468-9, puis en 1493, à la suite des migrations des populations chassées d’Espagne.Le XVIe siècle est également marqué par des périodes successives de famines et d’épidémies dont les conséquences démographiques, politiques, économiques et culturelles sont innombrables. Retenons d’abord quelques cas de peste mentionnés sporadiquement à Fès en 1509 ou dans le Souss en 1512. Une grave période de sécheresse est par ailleurs enregistrée sur les côtes atlantiques, notamment à Azemmour et à Safi en 1517 ou à Agadir en 1518. Elles sont suivies en 1521-2 par une terrible famine, jointe à une épidémie générale de peste, décrite dans les sources portugaises, d’après le témoignage direct du chroniqueur Bernardo Rodriguez.Avec son cortège funèbre de victimes sans défenses, ses conséquences démographiques sont dramatiques, selon les régions. Certains n’hésitent pas à déplorer des pertes humaines de l’ordre de 70%, ainsi qu’un recul net de la sédentarisation, au point que certaines villes de la Chaouia et des Doukkala se sont dépeuplées, avant d’être abandonnées par les populations et de sombrer définitivement dans l’oubli, comme c’est le cas pour El-Madina-el-Gharbiya ou Tamarrakoucht. Autres conséquences: la floraison de tous types de mystiques et d’extatiques, ainsi que le rapporte l’historien marocain Naciri dans son «Kitab al-Istiqça» et l’organisation des confréries, à la fois sur le plan social pour venir en aide aux populations sinistrées et sur le plan politique pour encourager l’arrivée au pouvoir des chorfa saâdiens, chantres du combat contre l’occupation portugaise.Au cours de ce siècle, d’autres épidémies réapparaissent, particulièrement celle de 1557-8, arrivée d’Algérie, probablement en provenance de Turquie. Le Maroc n’est pas, en effet, le seul pays à être aussi sévèrement éprouvé, puisque des épidémies très sérieuses affectent durant la fin de ce siècle et le début du XVIIe, l’Europe, l’Afrique du Nord et l’Empire Ottoman, selon Rosenberg.Au Maroc précisément, comment ignorer l’épidémie apparue à partir de 1596 où l’on comptait, à Marrakech par exemple, jusqu’à 2000 décès par jour, comme le signalent les chroniqueurs de l’époque. Refluant pour mieux frapper en 1608, elle dura jusqu’en 1610, selon le savant Abd-Er-Rahmane Tamanarti et ébranla la stabilité du pays. Elle fit, entre autres victimes, le sultan saâdien Ahmed El-Mansour en 1603 ainsi que le rapporte l’historien El-Ifrani. Devenue cyclique, l’épidémie refrappe en 1626-1631, emportant dans son sillage le prince saâdien Abd-el-Malik ibn Mamoun en 1627. La famine n’est pas en reste, provoquée par les aléas climatiques. Elle est grave en 1661-2 dans tout le pays où les chroniques n’hésitent pas à décrire des scènes apocalyptiques de pauvres hères contraints de manger des charognes…Il serait présomptueux de tenter de résumer l’histoire des épidémies au Maroc en un encadré. Des chercheurs lui ont dédié des travaux autrement plus détaillés comme l’atteste la thèse de Jamal Lakrakeze, intitulée «Famines et épidémies au Maroc merinide et saâdien du XIIIe au XVIIe siècles». Retenons juste leur ampleur et leur récurrence sur le plan mondial. Au cours du XVIIIe siècle, précisément en 1799, une grande épidémie de peste se propage dans tout le Maroc après une terrible période de sécheresse et de famine. Au XIXe siècle, c’est la grande peste qui frappe en 1818, tandis que le choléra affecte le pays à cinq reprises. L’année 1878-9, marquée, quant à elle, par la sécheresse et par l’invasion de criquets, est suivie par des épidémies de typhoïde, de variole et de choléra, décimant les populations et aggravant la décadence économique du pays en proie à une avide infiltration impérialiste.Enfin, ceux qui croient que ces épidémies ont disparu avec le XXe siècle, sont dans l’erreur. La peste sévit en 1911-2 où l’on déplore 10.000 décès rien que dans les Doukkala. En 1914, le typhus frappe à Casablanca où l’on évoque 4.000 morts. Il apparaît d’ailleurs pendant sept ans de 1926 à 1939, touchant particulièrement «les néo-citadins» selon Daniel Rivet dans son étude «La Recrudescence des épidémies au Maroc durant la seconde guerre mondiale».C’est, en effet, durant la seconde guerre que le pays est le plus sérieusement éprouvé. En 1940, apparaissent les premiers cas de peste dans le Souss, avant d’atteindre Marrakech et Taroudant. En 1942, la peste arrive à Casablanca, Fedala, Settat, tandis que le typhus marque un pic au cours de cette année, puis encore une recrudescence en 1945-6, accompagné de peste et de variole…Bref, voilà une esquisse sommaire pour dire qu’il serait insensé de ne pas reconnaître le progrès spectaculaire de la médecine et son apport à l’humanité. Ceci étant dit, les scientifiques, de manière générale, ne sont pas au bout de leurs peines face aux nouveaux défis imposés à la conscience universelle: faire que la civilisation humaine continue à progresser sans succomber aux maladies d’abondance, comme hier aux maladies de carences.

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